1907 : l’année terrible
Affaire Alary
Conseil de Guerre de Montpellier, 7 août 1907
Affaire Anglade
Cour d’assises de l’Aveyron, 9 septembre 1907
Affaire Jammes, Prosper et Jammes, Eulalie
Cour d’assises de l’Aveyron, 9 décembre 1907 et 9 juin 1908
Affaire Domergue Camille et Testor, Eugénie
Cour d’assises de l’Aveyron, 10 mars 1908
Affaire Aimone, Georges, Emmanuelli, Antoine,
Pech, Emile, Rieunier, César et Alzamora, Antonio
Cour d’assises de l’Aveyron, 12 et 13 mars 1908
Lors de la session de la Cour d’assises de l’Aveyron de juin 1907, les jurés firent parvenir au Président de la Cour une curieuse pétition dans laquelle ils demandaient à l’unanimité le maintien de la peine de mort.
« Les Membres du Jury de l’Aveyron soussignés ont l’honneur de formuler et de déposer un vœu tendant à ce que la peine de mort soit maintenue et appliquée en matière criminelle.
Etant donnée la série des meurtres et des attentats qui ont sévi dans la région, nous estimons que c’est indispensable pour la défense de la société. »
Cette motion découlait d’un double constat. Adversaire déclaré de la peine de mort, le Président Fallières graciait à tour de bras depuis son élection : cent trente-trois condamnés à mort entre 1906 et 1909. Le mécontentement gagnait l’opinion publique. Quand, en plus, le département connaissait une vague criminelle peut-être sans précédent, on comprend pourquoi les défenseurs de la « Veuve à Deibler » manifestaient leur opposition à toute abolition de la peine de mort.
La première affaire se déroula le 11 janvier. Ce jour-là, Henri Malaterre, cordonnier et commissionnaire à Valady, se rendit à Bramarigues, où il devait prendre un chargement de vin pour le porter à Rodez.
Le lendemain, vers 8 heures du soir, son épouse s’étonna que son mari ne fut pas encore rentré. La soirée s’écoula sans qu’il ne réapparaisse. Seuls, deux chemineaux avaient frappé à la porte pour demander le gîte. Madame Malaterre les avait autorisés à coucher dans la grange. Vers 23 heures, elle entendit le bruit d’une voiture devant la maison. Elle se pencha à la fenêtre, appela par deux fois son mari. Personne ne répondit. Inquiète, elle sortit.
Dehors, elle reconnut aussitôt l’attelage de son mari, sans son propriétaire. Elle constata que le frein avait été serré. Affolée, madame Malaterre courut prévenir son beau-frère. Mis au courant, il partit à sa recherche avec l’aide d’un des chemineaux, réveillé par tout ce remue-ménage. Arrivés au lieu-dit « Les Tioulettes », ils trouvèrent un cadavre étendu sur la route. Henri Malaterre gisait dans une mare de sang, la figure ensanglantée et les vêtements en désordre.
L’enquête établit que Malaterre avait été tué de trois balles de revolver, qu’il était tombé de sa voiture et que le cadavre avait été traîné sur la route à 60 mètres environ du lieu de la chute. Après plusieurs jours de tâtonnement, les soupçons des gendarmes se portèrent sur un dénommé Jean Anglade, chiffonnier à Salles-la-Source. Quelques jours auparavant, il avait acheté un revolver avec des balles du même calibre retrouvées sur le corps de Malaterre. Anglade nia tout en bloc mais de nombreuses preuves s’accumulaient contre lui. Les gendarmes reconstituèrent méthodiquement son emploi du temps. Anglade était venu au marché de Rodez sur la voiture de son voisin Saleilles. Mais ce dernier reconnut qu’il ne l’avait pas ramené, le soir venu. Anglade affirma ensuite avoir pris le train, ce que les employés de la gare réfutèrent. Le criminel prétendit alors avoir pris la route à pied de Rodez à Salles-la-Source. Il était arrivé à 20 heures dans cette localité. Or, un témoin affirma l’avoir vu vers les 22 heures cheminant sur la route, à l’entrée du village..
Une perquisition fut diligentée. Les gendarmes mirent la main sur des vêtements encore ensanglantés. Anglade avait juste pris la précaution de nettoyer son pantalon. Pressé de questions, le chiffonnier avoua par bribes son horrible crime. Il indiqua où se trouvait son revolver qu’il avait prit la peine de dissimuler sous le plancher de sa chambre. Il reconnut ensuite que, dans la soirée du 12 janvier, il avait pris la route de Valady. Malaterre avait croisé son chemin. Anglade lui avait demandé de monter. Pour toute réponse, il n’avait reçu qu’une bordée d’injures. Soupe au lait, Anglade avait sorti son revolver avant de tirer trois fois en direction de Malaterre. Le cordonnier serait tombé à terre. Il aurait tenté de se relever puis se serait affaissé sur la chaussée. Sans s’affoler, Anglade avait maquillé son crime en accident. Il finit pourtant par reconnaître qu’il avait dérobé tout l’argent de Malaterre. Au crime s’ajoutait le vol.
Jean Anglade fut traduit devant la Cour d’assises de l’Aveyron, le 14 septembre 1907. Devant le juge d’instruction, il avait reconnu les faits mais, afin d’atténuer son forfait, Anglade prétendit qu’il n’avait jamais eu l’intention de tuer Malaterre.
-Je voulais simplement lui faire peur, Monsieur le Président.
Devant le siège du prévenu, était alignées sur une table les pièces à conviction : le revolver, le porte-monnaie de la victime, les effets de l’assassin, le siège de la voiture. Les 23 témoins passèrent devant pour déposer. Les charges contre Anglade étaient écrasantes.
Le procureur de la République, Seilhan, sans trop s’attarder sur le cas de l’accusé, mit en relief la montée de la criminalité aveyronnaise.
-Elle croit dans une proportion inquiétante et effrayante. Tandis que les parquets de Villefranche et de Millau instruisent, à l’heure actuelle, trois affaires d’assassinat, un crime horrible vient d’être accompli à Salles-Curan, la veille même de l’ouverture de la session. Pourtant, il se trouvera des magistrats instructeurs et des chefs des Parquets prêts à faire leur devoir ; mais cela ne servirait à rien, si les crimes qu’ils recherchent et découvrent n’avaient pas de sanction. C’est au jury qu’il appartient de la donner. Ne faites pas preuve de sensiblerie ! Restez sourds aux fallacieuses théories humanitaires ! Quels sont ceux qu’il vaut mieux laisser vivre ? Les braves gens ou les assassins ? Qu’ils réservent leur pitié pour l’honnête homme, et qu’ils ne la laissent dégénérer en faiblesse au profit des seuls assassins.
Et il conclut par cette phrase, lourde de sens pour Anglade :
-Vous frapperez parce que c’est justice, parce que c’est votre devoir !
La tâche de Maître Galy promettait d’être rude. La mort planait dans le prétoire. Le sort d’Anglade reposait en partie sur sa plaidoirie. Il prit le partie de répondre point par point au procureur.
-Messieurs les jurés. Ne vous laissez pas influencer par les bruits du dehors, le sentiment de l’opinion publique si prompte à s’émouvoir et toujours sujette à erreur. Ne cédez pas à cet instinct irréfléchi, reste de l’ancienne loi du talion, d’après lequel le sang appelle le sang.
A 17 heures, après avoir évoqué le passé irréprochable de son client, il demanda au jury de se montrer sévère envers les professionnels du crime mais cléments pour les criminels d’occasion.
Le jury n’entendit pas l’appel de l’avocat. Il lui suffit de vingt-cinq minutes pour prononcer contre Jean Anglade la peine de mort. Son pouvoir en cassation fut repoussé le mois suivant. Isolé dans une cellule, surveillé en permanence, Anglade attendit avec angoisse sa sentence d’exécution. Le 25 novembre, son avocat lui annonça sa grâce présidentielle. Anglade finirait d’absoudre son crime loin de la France, à Cayenne.
Coup sur coup, deux nouveaux crimes furent commis à la suite de l’assassinat de Malaterre : le 27 janvier à Firmi puis le 5 février, près de Millau, à Ayssènes. Le coupable de la première affaire fut rapidement confondu. Il s’agissait d’un jeune homme, Emile Cauffet, qui écopa des travaux forcés à perpétuité. Dans la seconde, l’accusé, Durand, fut finalement acquitté par le jury de la Cour d’assises. Ce ne fut pas le cas pour le crime de Gaillac, près de Luc, pour lequel fut aussi prononcé la peine capitale.
Les flonflons des grandes fêtes agricoles de Rodez s’éteignaient à peine quand les forces de l’ordre et les autorités judiciaires furent averties qu’un horrible assassinat venait d’ensanglanter une maison du haut de La Mouline, au lieu-dit Clos de Gaillac, sur la commune de Luc, habitée par les époux Marty.
Le dimanche, l’époux avait quitté son domicile pour aller entendre la messe à l’église Saint-Amans de Rodez, laissant sa femme seule. Vers 12 heures 30, le fils Marty, domestique dans une ferme voisine, vint rendre visite à ses parents. Trouvant la porte et les contrevents fermés, il se dirigea vers l’écurie où il pensait trouver son père. Personne ne lui répondit. Inquiet, il retourna à la maison et força la porte. Le rez-de-chaussée était plongé dans l’obscurité. Silencieux. Le fils monta au premier étage. Un spectacle horrible s’offrit à sa vue. Sa mère était étendue sans vie dans une mare de sang, la tempe gauche enfoncée par un coup porté violemment. Abattu, il descendit dans la cuisine pour reprendre ses esprits. Sur ces entrefaites, le père regagna son domicile. Quand il vit son fils écroulé de chagrin, incapable de prononcer un mot, il comprit que le malheur était entré dans la maison.
La gendarmerie investit les lieux vers 14 heures 30. Ils n’eurent pas de mal à comprendre que le vol était le mobile du crime. L’assassin, après avoir accompli son forfait, avait tout fouillé : les couvertures et la paillasse d’un vieux lit en bois avaient été mises sens dessus dessous ; le drap de lit, le traversin, jetés contre le mur ; une armoire et deux malles avaient été fracturées. Une somme de 600 à 700 francs avait disparu, selon le mari de la victime.
L’enquête sur le terrain permit de découvrir l’arme du crime : un gros gourdin en bois de chêne, retrouvé le long de la voie ferrée, ensanglanté sur la moitié de sa longueur. Plusieurs témoins signalèrent qu’à l’heure du crime, un militaire avait été vu rodant dans les parages. La malheureuse l’aurait fait entrer sans se douter de ses mauvais desseins.
Renseignements pris auprès des autorités militaires, les gendarmes procédèrent à l’arrestation de Casimir Marty, âgé de trente-quatre ans, repris de justice dangereux qui venait juste de sortir de prison. Appelé au 81e R.I. pour y accomplir une période d’exercices de vingt-huit jours, il avait quitté la caserne le jour même, emportant ses affaires et n’avait plus reparu. Un mandat de dépôt fut délivré contre lui. Mais le bougre possédait un alibi en béton. Divers témoins l’avaient aperçu, à l’heure du crime, arpentant les rues de Cransac, où résidaient ses parents. Cependant, cette fausse piste n’avait pas empêché les enquêteurs de continuer leurs recherches.
Soldat du 81e R.I., Pierre Alary avait quitté la caserne de Rodez dans la matinée du lundi 27 pour se rendre en manœuvre au camp du Larzac, avec sa Compagnie. La veille, se trouvant sans argent, il avait décidé de s’en procurer par les moyens les plus fallacieux. Il savait les époux Marty en possession de sommes importantes. Vers les 8 heures du matin, il se dirigea vers le Clos Gaillac et se cacha à proximité. A 10 heures, il aperçut le mari endimanché quitter le domicile. L’occasion était trop belle. Il se procura une grosse branche qui traînait à proximité, l’ébrancha et retourna à son poste d’observation, derrière un buisson. A plusieurs reprises, madame Marty sortit puis retourna à l’intérieur. Alary se décida enfin. Il prit la précaution de déposer sa baïonnette pour éviter que le cliquetis de l’arme n’éveille les soupçons. A pas de loup, il s’introduisit dans la maison. La pauvre femme comptait son l’argent quand, soudain, elle aperçut Alary. Elle n’eut pas le temps de se protéger. Le coup de bâton lui éclata la tempe. Elle s’écroula sur le sol en hurlant de douleur. Alary l’acheva de quatre coups de bâton sur le crâne, transformé en bouillie. Sans perdre son sang-froid, il s’empara de l’argent resté sur la table et fouilla le corps encore tout chaud de sa victime. La somme était ridicule. Il se mit en demeure de tout retourné, attaqua les malles à coups de pieds et fractura l’armoire avec son bâton. Quand il redescendit dans la cuisine, enfin rassasié, madame Marty bougeait encore, un faible râle sortant de sa bouche ensanglantée. En passant, Alary lui jeta un regard mauvais. Puis il s’enfuit à toutes jambes par la voie ferrée, après s’être débarrassé de l’arme fatale. Une heure plus tard, Alary frappait à la porte de la maison familiale, à La Capelle Saint-Martin. A déjeuner, il en profita pour régler à sa mère la somme de 5 francs. En fin d’après-midi, il regagna la caserne.
L’éloignement de son régiment le mettait à l’abri des soupçons. Du moins le crût-il jusqu’à l’étape de Sévérac quand plusieurs gendarmes l’arrêtèrent par surprise. Alary nia d’abord tout en bloc. Mais une perquisition à la caserne permit de retrouver dans ses affaires une guêtre en toile blanche tachée de sang. Sans alibi, Alary finit par se mettre à table. Il indiqua le lieu où il avait caché une partie de l’argent et la manière dont il avait assassiné l’épouse Marty.
Militaire au moment des faits, Pierre Alary n’était pas passible de la Cour d’assises mais du Conseil de Guerre, réputé pour sa sévérité. Son procès s’ouvrit à Montpellier, le 7 août 1907. L’accusé entra dans la salle d’un pas nerveux. L’homme était de taille moyenne et de faible corpulence. Une petite moustache, finement taillée, accentuait la forme de sa mâchoire inférieure, large et proéminente. Son teint terreux trahissait sa crainte des hommes qui se trouvaient en face de lui, tous guindés dans leurs habits d’apparat.
Le greffier donna lecture de l’acte d’accusation. Sur une table reposait une malle, un sac vide, un gourdin, un mouchoir bleu et deux porte-monnaies, assemblage hétéroclite d’objets banals devenus pièces à conviction. Interrogé par le capitaine rapporteur, Alary raconta cyniquement son crime mais se défendit en déclarant être souvent victime d’étourdissements impossibles à maîtriser.
-Mon geste n’est dû qu’à un moment d’égarement ! déposa-t-il, debout devant sa chaise.
Le médecin-major, convoqué à la barre, infirma les dires de l’accusé :
-L’accusé est entièrement responsable de ses actes.
Interrogé par le lieutenant-colonel Demangeot, Alary joua l’amnésie, répondant à toutes les questions par :
-Je ne me souviens pas.
Le début d’après-midi fut consacré à la plaidoirie de Maître Gaujou, défenseur d’Alary. L’avocat déposa des conclusions pour soumettre l’accusé à un nouvel examen. Conclusion rejetée par le Conseil.
Après vingt minutes de délibération, le Conseil de Guerre prononça contre Alary la condamnation à la dégradation militaire et à la peine de mort.
Alary attendit trois mois avant d’obtenir la grâce du Président Fallières, le 26 novembre. Le 10 décembre, l’ex-condamné à mort subit dans la cour de la Citadelle, la parade d’exécution et la dégradation militaire. Dès 13 heures, les détachements des régiments de la garnison, comprenant surtout de jeunes soldats, se massèrent en carré dans la cour d’honneur, sous le commandement d’un chef de bataillon du génie. A 14 heures, une voiture ambulance amena Alary, encadrés par deux gendarmes. Il fut aussitôt remis à un piquet d’hommes en armes, qui le conduisit au centre du carré. Le greffier donna lecture de l’arrêt de condamnation à mort et de la lettre de grâce.
-Soldat Alary, s’écria ensuite le chef du détachement, vous êtes indigne de porter les armes. De par la loi, nous vous dégradons.
Un sous-officier se dirigea vers lui et, sans ménagement, lui arracha les boutons et attributs de son costume militaire. Placé à nouveau au centre du piquet, il défila devant les troupes. La parade achevée, les gendarmes le ramenèrent à la prison en attendant son départ pour la Guyane.
La sévérité des peines n’a jamais fait baisser les bras des assassins pas plus que le spectacle inhumain de la guillotine. Mieux encore ! Une enquête prouvait que la majorité des grands criminels avait assisté au moins une fois dans leur vie à une exécution capitale.
Dans les mois qui suivirent la double condamnation à mort d’Anglade et d’Alary, trois nouveaux crimes endeuillèrent l’Aveyron et déchaînèrent la colère des partisans de la peine de mort.
Le hameau de Saint-Jean-le-Froid est situé à deux kilomètres de Salles-Curan, près de la route de Villefranche-de-Panat, à 1000 mètres d’altitude. Un bout du monde, aux vieilles maisons lézardées, sombres et sordides à l’image des deux familles qui les habitent, brouillées depuis quinze années. La veuve Fabre, âgée de soixante-cinq ans, vivait là en compagnie de sa plus jeune fille, Louise, une pauvrette de vingt ans que la nature avait doté d’une intelligence rudimentaire et de son fils aîné, rude à la tâche mais tout aussi benêt. Les trois autres, deux filles et un garçon, avaient trouvé sabots à leurs pieds dans les villages avoisinants. Dire que la veuve Fabre vivait dans la misère passerait pour un doux euphémisme tant sa situation paraissait précaire. Tant et si bien qu’elle avait intenté à ses enfants une action judiciaire pour obtenir une pension alimentaire. Une ambiance familiale qui fleurait bon la jalousie, la rancœur et la vengeance
Dans la nuit du 8 au 9 septembre, vers 21 heures, la veuve Fabre entendit de son lit une voix qui l’appelait par son nom. Sa fille se précipita à la fenêtre et l’ouvrit. Dans l’obscurité, une voix l’interpella :
-Ce n’est pas toi que je demande, mais ta mère.
La vieille se leva du lit et parut à la fenêtre. Deux coups de fusil retentirent dans la nuit. La malheureuse s’affaissa sur le sol, foudroyée. Près d’elle, sa fille était abasourdie. Après avoir éclaté en sanglots, elle tira sa mère jusqu’au lit où elle l’allongea. Devant ce corps inerte, les idées se brouillèrent dans sa tête. Elle descendit précipitamment à la cave où son frère la découvrit, le lendemain matin, dans un état de prostration tel qu’il aurait pu croire qu’elle avait vu le diable si, en grimpant à la chambre, il n’avait découvert sa mère assassinée.
Une heure plus tard, les gendarmes ne purent que constater la mort de la veuve Fabre et relevèrent la trace de nombreux plombs sur le mur de la maison et sur la fenêtre. Quand aux deux enfants, ils refusèrent de parler avant l’arrivée des magistrats.
Les enquêteurs écartèrent rapidement la thèse du vol, la pauvre femme étant aussi pauvre que Job. Les langues se déliant, ils apprirent que la famille Fabre vivait dans la mésentente, notamment avec sa fille Eulalie et son gendre Prosper Jammes. Le couple habitait à deux heures de Saint-Jean-le-Froid, à Blanzac. Interrogé, le gendre éprouva devant le cadavre de sa belle-mère une gène qui ne passa pas inaperçu aux yeux des enquêteurs. Sommé de dévoiler son emploi du temps, Prosper Jammes se perdit dans ses contradictions. Il n’en fallait pas plus pour procéder à son arrestation tandis que son épouse éclatait de chagrin.
Diverses perquisitions ne permirent pas aux gendarmes et au Parquet de trouver les preuves matérielles. Deux semaines plus tard, devant les charges qui pesaient sur lui, Prosper Jammes passa aux aveux. Il avait tué sa belle-mère à la suite d’une dispute avec son beau-frère, Justin Fabre, qui l’avait menacé de faire élever le taux de la pension alimentaire donnée à sa mère. Jammes avait vu rouge. Le soir même, il avait armé son pistolet avant de gagner Saint-Jean à travers champs. Parvenu devant la maison, il avait appelé sa belle-mère avant de la tuer.
Quand il eut tout raconté, Jammes fut pris d’une terrible crise de nerfs. Ses aveux disculpaient entièrement son épouse, que les gendarmes avaient aussi coffrée. Mais Jammes n’avait-il pas voulu écarter son épouse de toute complicité ? C’est la question que se posaient les enquêteurs et le juge d’instruction quand, soudain, l’accusé revint sur ses aveux. Il affirma que l’arme du crime n’était pas un pistolet mais un fusil. Aveu plus grave mais dont les magistrats se doutaient : il accusa sa femme Eulalie d’avoir commis le crime. Du coup, la justice transporta tout ce beau monde à Saint-Jean-le-Froid pour une reconstitution. Accompagné du juge Monestier et de plusieurs gendarmes, Prosper Jammes refit le parcours qui l’avait conduit sur les lieux du crime, par le Mas-Roucous, Combrel, le Moulin-du-Roc et Goutte-Longue. Arrivé devant la maison des Fabre, Jammes déballa tout son sac.
-Ce n’est pas moi, monsieur le Juge, qui ait fait le coup. C’est ma femme ! Quand je suis rentré à Blanzac, Eulalie était déjà partie. Elle avait pris le fusil Lefaucheux. Craignant un malheur, je me suis précipité à Saint-Jean-le-Froid. Elle était dans un état d’extrême surexcitation. Elle n’a rien voulu entendre. J’ai fait le guet sur la route. Quand la vieille est apparue à la fenêtre, elle a tiré. Puis nous nous sommes enfuis. Je regrette tout ce qui s’est passé.
Interrogée, Eulalie entra dans une telle crise que le juge crût qu’elle avait sombré dans la folie. Enfin calmée, elle confirma les déclarations de son mari. Elle expliqua son geste par les misères dont le ménage était accablé et par l’acharnement que mettait son frère à leur faire des frais à tout propos.
-Nous avions l’huissier à la maison tous les quinze jours, monsieur le Juge ! Mon frère a causé notre ruine, avoua-t-elle en sanglotant.
La goutte qui avait fait déborder le vase était tombée le matin même sur la tête de Prosper. Rencontré à Salles-Curan, Justin Fabre l’avait menacé de lui faire saisir ses derniers biens s’il ne réglait pas la totalité de la pension alimentaire.
Les fils ténus de l’affaire enfin débrouillés, c’était désormais à la justice populaire de se prononcer. Les époux Jammes furent traduits devant la Cour d’assises de l’Aveyron, le 11 juin 1908. Eulalie était accusée d’homicide volontaire, son mari de complicité. Les débats se terminèrent le lendemain. Le jury accorda aux deux époux les circonstances atténuantes. Jammes Prosper, qui avait protesté de son innocence tout au long du procès, fut condamné à cinq ans de travaux forcés. Quant à Eulalie, son geste de parricide lui coûta dix ans de la même peine. Plus grave, le couple laissait quatre enfants en bas âge qui furent confiés à l’assistance publique.
Tandis que l’enquête prospérait sur le Lévézou, un crime épouvantable fut commis non loin de Laissac.
A Palmas, habitait monsieur Privat, âgé de soixante-quatre ans, veuf de la veuve Domergue qui, de son premier mariage, avait eu un fils, Camille, âgé de quarante-deux ans et marié à Eugénie Testor. Le couple vivait à Paris mais, depuis un an, la femme de Domergue demeurait à Palmas pour s’occuper de son beau-père en compagnie de sa fille, Suzanne, âgée de douze ans. L’échange était alléchant pour le fils Domergue, son parâtre lui ayant fait donation de tous ses biens à sa mort.
En juin dernier, Domergue redescendit à Palmas après un an d’absence. Une surprise l’attendait. Sa femme avait pris le gros ventre. Tancée de s’expliquer après avoir reçu deux gifles, Eugénie avoua qu’elle avait dû céder aux avances de plus en plus fortes de son beau-père.
-Un soir, raconta-t-elle en sanglotant, il est rentré saoul comme une bourrique. J’étais seule dans la cuisine. Suzanne était couchée. En le voyant dans cet état, je suis montée me coucher. Je me déshabillai quand il est entré.
-Ton mari doit te manquer, fit-il en me jetant un regard lubrique. J’ai de quoi le remplacer, mignonne.
-Laissez-moi tranquille, lui fis-je.
Mais déjà, il m’avait saisi par le poignet et d’un geste brusque, m’allongea sur le lit. Je n’osai pas crier de peur de réveiller Suzanne. Quand il fut rassasié, il me laissa étendue sur le lit. Je pleurai toute la nuit. Le lendemain, comme si de rien n’était, il me demanda d’un air goguenard si j’avais passé une bonne nuit.
Fou de rage et se trouvant déshonoré, Camille Domergue se précipita à l’écurie où travaillait Privat. Mais le vieux avait tout prévu. La parole d’une femme ne tenait pas face aux preuves du « cap d’ostal ».
-C’est bien moi qui l’ait engrossé, ta femme ! Pourtant, c’est pas faute de l’avoir évitée. Mais fichtre ! Un soir, j’ai pas pu résister à ses avances. J’avais un peu bu. En montant, la porte de sa chambre était restée ouverte. A dessein, tu peux me croire ! J’ai vu des choses que je n’aurai jamais dû voir. J’entrai. Elle ne s’est pas du tout montrée effarouchée. Au contraire ! Sa chair blanche m’attira comme dans un gouffre. Nous avons fini par consommer.
-La garce ! fit Domergue. Si j’avais crû ça d’elle. Elle va me le payer.
-Sois raisonnable ! Il vaut mieux que cette histoire ne s’ébruite pas. Ta femme est enceinte ! Et alors ? Tu l’auras engrossée avant de partir. Tu n’as plus qu’à le reconnaître. Je saurai me montrer complaisant envers toi.
Domergue pardonna. Quelques jours plus tard, son épouse accouchait d’une petite fille qu’elle prénomma Eugénie. Pour fêter l’événement, Privat partit se saouler comme un cochon à l’auberge voisine.
Trois mois passèrent. Eugénie évitait le plus souvent son beau-père. Le vieux, quand il en avait un coup dans l’aile, la regardait d’un air narquois, n’hésitant pas à lui lancer quelques blagues douteuses. Camille s’obligeait à rire. Mais dans sa tête germait la vengeance.
Le lundi 23 septembre, Domergue et Privat fréquentèrent ensemble les auberges de la localité et se livrèrent à de furieuses libations. Quand il eut sa dose, vers 5 heures du soir, le vieux Privat songea à rentrer. Titubant, l’œil brillant, il regagna seul son domicile, laissant Domergue descendre encore quelques gorgeons de Marcillac. Eugénie préparait le repas du soir. Privat se dit, ma foi, qu’il pouvait bien encore une fois profiter des charmes de sa belle-fille. Eugénie sentit son haleine vineuse sur son cou puis ses mains rêches commencèrent à la peloter. Elle se sortit de ses griffes en criant :
-Non ! Ce n’est pas bien ! Laissez-moi !
Furieux, Privat se précipita vers elle. La pauvre femme ne résista pas longtemps à la force de son beau-père. Ses mains remontaient le long de ses cuisses quand la porte s’ouvrit brusquement sur Domergue.
-Salaud, fit-il à son beau-père. Tu me le paieras.
Puis s’adressant à sa femme :
-Monte à ta chambre. Nous avons à parler tous les deux.
Eugénie obéit en pleurant. De sa chambre, elle entendit une violente dispute puis la porte de la chambre de Privat claqua.
En bas, la colère de Domergue ne s’était pas éteinte. Il se saisit d’une paire de ciseau, d’un maillet et d’une canne plombée. Il attendit que son beau-père se couche puis il grimpa à l’étage. Doucement, il ouvrit la porte puis se glissa à pas de loup vers le lit. Le vieux ronflait déjà. Il n’avait même pas eu la force de se déshabiller. Domergue poussa un ricanement mauvais. D’un coup de ciseau, il lui creva l’œil gauche. Le vieux sursauta en gueulant de douleur. Domergue lui porta plusieurs coups de canne et de maillet qui fracassèrent son crâne.
Au cri de son beau-père, Eugénie s’était précipitée dans la chambre. A la vue de la tête en charpie de son violeur, elle poussa un hurlement d’horreur.
-Qu’as-tu fait ? Mais qu’as-tu fait ? ne cessait-elle de répéter.
-Arrête de gémir. Il n’a eu que ce qu’il mérite. Aide-moi plutôt à le transporter en bas de l’escalier. On fera croire qu’il s’est fracassé la tête en dégringolant les escaliers. Au village, tout le monde l’a vu saoul. Personne ne s’étonnera de l’accident.
Ils firent comme il dit.
A 1 heure du matin, Domergue se précipita dehors et se mit à crier :
-Au secours ! Au secours ! Mon père s’est tué dans les escaliers.
Sa voisine, madame Anglade, finit par sortir. Domergue lui raconta que son beau-père était descendu au beau milieu de la nuit pour se soulager de sa vinasse. Ils avaient entendu le bruit d’une chute puis un cri. Quand ils s’étaient levés, ils avaient retrouvé le corps de son beau-père étendu en bas des escaliers. Domergue insista pour que sa voisine entre et les aide à transporter le corps sur son lit. Puis tout le monde partit se recoucher. Demain serait un autre jour.
Au matin, Domergue fit la déclaration de décès et l’inhumation fut fixée à 16 heures. Tout se serait déroulé sans anicroches si la petite Eugénie, âgée de trois mois et complètement délaissée par ses parents qui ne voyaient en elle qu’un fruit avarié, n’était pas décédée le jour même. Un décès passe encore. Mais deux dans la même journée pour une seule famille, cela faisait beaucoup et portait à discussions. Pris de doute, le maire refusa le permis d’inhumer. Un médecin fut mandaté en toute hâte pour examiner le cadavre. Le soir même, il fit déclouer le cercueil. A la suite d’un rapide examen, le docteur demanda de surseoir à l’inhumation. Par télégraphe, il avertit le Parquet de Millau qu’un assassinat s’était bel et bien déroulé à Palmas.
La nuit étant tombée, les gendarmes attendirent le lever du jour pour procéder à l’interpellation de Domergue. Mais l’assassin avait flairé la découverte de la vérité. Au milieu de la nuit, pour faire disparaître toute trace de son crime, il mit le feu au lit sur lequel reposait le corps refroidi de Privat. Se doutant du châtiment qui l’attendait, il monta au second étage et se jeta par la fenêtre. Son crâne retomba lourdement sur les dalles de l’escalier extérieur.
C’est la petite Suzanne, réveillée par la fumée, qui découvrit le corps de son père. Elle poussa de tels cris d’effroi que les voisins comprirent aussitôt qu’il était arrivé un nouveau malheur chez les Domergue. Domergue gisait à terre. Son cœur battait faiblement. Du sang s’échappait des oreilles et de la bouche qui laissait entendre un faible râle. On monta le malheureux sur son lit après avoir éteint l’incendie qui menaçait de s’étendre.
Le lendemain, le Parquet de Millau se rendit à Palmas. Domergue avait récupéré quelques esprits. Par bribes, il avoua son crime et le mobile. Ne pouvant encore être transporté, deux gendarmes furent chargés de sa garde. Son épouse fut arrêtée pour complicité.
Domerge se remit de sa terrible chute. Le couple passa en Cour d’assises, le 10 mars 1908. Leur défense était assurée par Maître Raynaldy, le futur maire de Rodez et poulain de Louis Lacombe. Le jury rapporta un verdict négatif contre Eugénie Domergue et affirmatif, mais avec les circonstances atténuantes, pour Camille Domergue. La Cour acquitta donc la femme et condamna son mari à sept ans de prison.

Au cours de la même session, à l’audience des 12 et 13 mars, un procès fit sensation tant par la réaction des accusés que pour le crime qui leur était imputé.
Le drame sanglant s’était déroulé dans le courant du mois de juillet 1907 à Viviez, près de Decazeville. Une pauvre fille, Angèle Lapierre, avait servi tour à tour de bête de somme et de chair fraîche à une bande de scélérats dont ressortaient les figures de Georges Aimone, chauffeur de profession et d’Antoine Emmanuelli, matelot égaré sur la terre aveyronnaise. Avec Pech Emile, Rieunier César et Alzamora, Antonio, ils avaient formé une bande redoutable spécialisée dans le vol. Jusqu’au jour où ils se retrouvèrent traduits devant un jury de Cour d’assises pour assassinat.
Tout au long du procès, les accusés firent preuve d’une profonde indifférence, nullement émus par les récits et les témoignages des faits monstrueux relevés à leur charge. Leur indifférence tourna au cynisme quand, après avoir été reconnu coupable d’assassinat et de complicité d’assassinat, le Président leur donna une dernière fois la parole.
-Qu’avez-vous à dire sur l’application de la peine ?
-Je demande le repos éternel, s’écria Aimone, goguenard.
-Je demande le repos du bonheur, renchérit Emmanuelli.
-Et moi je demande le repos hebdomadaire ! s’exclama Pech en ricanant.
Puis il injuria les juges :
-Je vous traite de vaches, de buveurs de sang, de mangeurs de chair humaine.
Seul Rieunier fit tête basse, les circonstances atténuantes lui ayant été accordées.
-Je remercie Messieurs les juges, murmura-t-il.
Ses comparses le fusillèrent du regard.
La Cour prononça la peine de mort contre Emmanuelli et Aimone ; les travaux forcés à perpétuité contre Pech et trois ans de prison pour Rieunier.
-Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation, ajouta le Président.
-Qu’on fasse un exemple, répondirent Aimone et Emmanuelli en faisant du revers de la main le geste du couperet s’abattant sur le cou.
La foule qui s’était rassemblée autour du palais de justice les hua à leur passage.
Aimone et Emmanuelli connaissaient-ils l’opposition du Président Fallières à la peine de mort ? Quoi qu’il en soit, après Anglade et Alary, les deux condamnés obtinrent la grâce présidentielle. A l’enfer céleste se substituait l’enfer de Cayenne.
Monsieur de Paris, Anatole Deibler, patienterait encore pour venir visiter Rodez et poser sa « Veuve » derrière le palais de justice. En l’attendant, -ce sera pour 1910 et l’exécution de Jean Terry (Voir « Accusés, levez-vous ! Les grandes affaires criminelles de l’Aveyron » par Jean-Michel Cosson)- l’affaire Aimone et Emmanuelli eut un prolongement médiatique. Un éditeur publia une carte postale sur laquelle était imprimée « la complainte d’Angèle Lapierre ».


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