12 avril 1961. Gagarine, « héros du cosmos »
Les 6 et 9 août 1945, les Etats-Unis frappent fort en lançant deux bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Un signal adressé à l’U.R.S.S. sur leur supériorité technique doublé d’un avertissement militaire au cas où les Soviétiques auraient des velléités expansionnistes, augurant de la Guerre Froide. S’appuyant sur les ingénieurs nazis ayant travaillé sur le programme des V2, les Américains ont pris un temps d’avance que Staline puis Khrouchtchev sont bien décidés à combler, relevant le défi de faire exploser à leur tour une bombe à hydrogène (12 août 1953) puis de lancer un satellite artificiel dans l’espace.
Tout n’a pas été simple ! Il a fallu faire revenir du goulag l’ingénieur Sergueï Korolev, sur les conseils de l’aéronauticien Andreï Tupolev. Avec l’aide de Valentin Petrovich pour la fabrication de moteurs suffisamment puissants, Korolev met au point un missile balistique international capable de propulser un satellite. Malgré cinq échecs consécutifs, le lancement est programmé pour le 4 octobre 1957 depuis le cosmodrome de Baïkonour (Kazakhstan). C’est que le temps presse ! Si les Américains n’ont rien vu venir, ils ne travaillent pas moins à un projet similaire sur la zone d’essais américaine de White Sands, au Nouveau-Mexique.
A 19 heures 28 minutes et 34 secondes, Spoutnik 1 – qui signifie « compagnon de voyage » – s’élance dans l’espace. La petite sphère de 58 centimètres, pesant 83,6 kilos, se met en orbite autour de la Terre à la vitesse de 29 000 km/heure, accomplissant une rotation de la Terre en 96 minutes. L’exploit est considérable. Nikita Khrouchtchev jubile : « Lorsque nous avons annoncé la réussite de l’expérience des fusées intercontinentales, certains chefs d’état américains refusèrent de nous croire… Maintenant que nous avons lancé ce satellite autour de la Terre, seuls les parfaits ignorants de la technique peuvent en douter… »
Si le but initial scientifique est d’étudier la propagation des ondes dans l’atmosphère et d’en savoir plus sur la densité de la haute atmosphère de la Terre, il ne fait aucun doute que l’U.R.S.S. tient là un missile porteur capable de menacer le territoire américain. La politique de dissuasion prend ainsi un nouvel élan qui exige une riposte américaine.
En attendant, le satellite émet son fameux « Bip. Bip » à destination de la Terre durant 21 jours à partir de ses quatre antennes. Le 4 janvier 1958, le voyage de Spoutnik 1 se termine en se désintégrant lors de son entrée dans l’atmosphère. Entre-temps, les Russes ont lancé Spoutnik 2, le 3 novembre. Un lancement exigé par Khrouchtchev, désireux d’impressionner les Américains mais trop prématuré car Spoutnik 2 n’est pas prêt. Pourtant, en quatre semaines, les ingénieux russes accomplissent un tour de force : lancer une nouvelle capsule avec une chienne dont le nom deviendra célèbre : Laïka. Depuis plusieurs mois, elle est préparée à ce vol. Et à mourir. Car les savants russes savent qu’elle ne reviendra pas vivante. Et, en effet, au bout de cinq heures de vol, Laïka ne donne plus signe de vie. La version officielle évoque un poison mélangé à sa nourriture pour lui éviter toute souffrance. En réalité, Laïka est morte par manque d’oxygène, la vérité n’étant révélée qu’en 2002.
Côté américain, avec l’aide de l’ancien nazi Wernher von Braun, le satellite Explorer 1 est mis sur orbite le 31 janvier 1958. Ce succès, qui remet Soviétiques et Américains sur un pied d’égalité, incite les Etats-Unis à mettre en place le programme NASA (National Aeronautic Space Administration). Prochaine étape de cette guerre des étoiles : un homme dans l’espace.
Les Soviétiques prennent les devants en faisant se poser Lunik 2 sur la Lune en 1959. Et moins de quatre ans sont nécessaires pour voir se réaliser ce vieux rêve, provoquant lors de sa réalisation les grands titres de la presse. Paris Presse écrit : « Il revient du ciel ». La Montagne titre : « Le premier homme dans l’espace est russe ». L’Humanité renchérit : « Un soviétique a ouvert pour l’homme l’ère du cosmos ». Quant au Midi Libre, il précise : « Un Russe est revenu sain et sauf à bord d’un satellite terrestre du premier voyage humain dans l’espace… Le héros du cosmos se nomme Youri Gagarine. »
L’homme est jeune. 27 ans. Issu d’un milieu modeste. Un stéréotype de la société soviétique : le fondeur-mouleur devenu pilote de l’Armée rouge grâce à des études financées par l’état. Membre du Parti communiste, marié et père de deux enfants, il a tout pour devenir l’icône d’une nation. C’est ainsi que le 12 avril 1961, à 7 heures 07, Youri Gagarine décolle de Baïkonour dans la capsule Vostok (Orient). Nul n’est sûr de la réussite de l’entreprise et du retour de Gagarine, vivant, sur Terre. A une vitesse de 25 000 km/heure, il effectue le tour de la Terre en 1 heure 48 minutes. A 7 heures 22, le cosmonaute survole l’Amérique du Sud. Durant tout ce temps, Gagarine commente ce qu’il voit, le ciel sombre et le bleu de la Terre. 53 minutes plus tard, il passe au-dessus de l’Afrique, en route vers l’Union Soviétique où il atterrit sans dommage à 8 heures 55 à Smelovska. Même si plus tard cette réussite sera contestée, un journaliste, Anton Pervushin, en 2011, déclarant que les scientifiques avaient mal calculé le lieu d’atterrissage, Gagarine se posant seul à 400 kilomètres du lieu prévu.
« Tout est normal, je me porte bien », affirme-t-il à 300 kilomètres d’altitude. Avant de déclarer, libéré des sangles de son siège : « Avertissez le gouvernement et le Parti ; avertissez Nikita Khrouchtchev en personne que le vol s’est déroulé normalement, que j’ai atterri parfaitement et que je n’ai ni blessures, ni contusions… A bord de mon vaisseau cosmique, je me sentais aussi bien qu’à la maison. » Et de surenchérir : « Que le monde entier regarde et voit ce dont est capable notre pays, ce que peuvent accomplir notre grand peuple et notre science soviétique. » Sur quoi Nikita Khrouchtchev proclame « que les pays capitalistes fassent autant que notre pays qui a frayé le chemin du Cosmos et lancé le premier cosmonaute ».
A l’annonce de l’exploit réalisé, l’enthousiasme populaire envahit les rues des villes russes. Tandis qu’en Occident et aux Etats-Unis, la pilule est difficile à avaler. L’U.R.S.S.S les a une fois de plus devancés. De peu, à vrai dire, puisque le 5 mai 1961, la capsule Freedom 7 avec à son bord Alan Shepard est lancée à 185 kilomètres dans l’espace. John Kennedy déclare alors, le 25 mai 1961, « qu’au cours de cette décennie, notre pays doit oser entreprendre l’aventure d’envoyer un homme sur la Lune et de le ramener sur Terre. Pour l’instant, il n’existe aucun projet spatial plus excitant ou plus impressionnant pour l’humanité, et qui ferait mieux avancer l’exploration de l’Univers, mais également aucun de plus cher et de plus difficile ». Le programme Apollo est lancé !
Il faudra du temps – huit ans – pour voir le rêve américain se réaliser et qu’arrive l’heure de la revanche. Pourtant, à peine Gagarine est-il retombé les pieds sur terre que le monde s’enflamme à l’idée de plate-forme spatiale et de voyages interplanétaires. « L’an prochain – 1962 – écrit le journal Midi Libre, la première plate-forme habitée aura été placée sur orbite autour de la Terre. Avant 1965, sans doute, le premier alunissage aura été réalisé par un équipage humain. Et peut-être dans la présente décade un astronef évoluera-t-il au voisinage des proches planètes. »
Interrogé, l’académicien André Chamson s’extasie : « Que l’exploit soit merveilleux, c’est évident, mais je ne peux m’empêcher de penser que pour nos petits neveux qui réaliseront à coup sûr des exploits encore plus extraordinaires, il apparaîtra dérisoire. Je pense également que tout ce que nous gagnons sur la Nature n’apportera véritablement de transformations profondes dans nos cœurs et dans nos esprits que le jour où ces exploits s’ouvriront sur une meilleure connaissance et une meilleure régence de nous-mêmes. La grande aventure serait de pouvoir rencontrer dans d’autres mondes des êtres vivants et pensants comme nous et de confronter leur expérience et la nôtre. »
Et Youri Gagarine, dans tout cela ?
Couvert d’honneur, de distinctions et de statues, le héros de l’Union Soviétique se verra confier le poste de directeur de la Cité des Etoiles, le centre d’entraînement des cosmonautes russes. Pourtant, celui qui fit pleurer tout un peuple de joie fera s’effondrer l’U.R.S.S. de larmes de tristesse quand son avion de chasse s’écrase le 27 mars 1968 dans des conditions jamais totalement élucidées.
Youri Gagarine a ouvert une porte. Celle, au-delà de l’homme pouvant voler, de se lancer à la conquête de l’Univers. Dans un temps indéfinissable ! Comme l’imaginèrent bien avant Jules Verne, Herbert George Wells, K. E. Tsiolkowski ou Johannes Kepler.


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