Un cycliste pas comme les autres
C’est un cycliste solitaire qui, à la sortie du Havre, ce 15 juillet 1908, s’engage sur la route pour rejoindre Château-Gaillard. Il n’a ni l’allure d’un coureur du Tour de France égaré sur la route, ni la dégaine d’un vélocipédiste du coin. L’homme a débarqué la veille en provenance de l’Angleterre, sur le steamer Vera, avec pour seul bagage son vélo, un sac à dos et un périple précis déjà bien en tête.
La France n’est pas un pays totalement inconnu pour lui. À deux reprises déjà, il a parcouru les routes de Bretagne et d’Anjou, la tête dans le guidon. Mais cette fois, il s’agit de bien plus qu’un simple périple de quelques jours. Trois mille cinq cents kilomètres, avalés du 15 juillet au 8 septembre, doivent le mener du nord au sud de la France pour un voyage initiatique à la découverte des châteaux, des abbayes et des monastères qui jalonnent le pays. Une quête de l’histoire médiévale pour ce jeune étudiant du collège d’Oxford qui lui permettra de conclure sa thèse consacrée à « L’influence des Croisades sur l’Architecture militaire Européenne du Xe au XIIe siècle ». Tout un programme !
Loin du touriste lambda, c’est donc un chercheur passionné qui part sur les traces des chevaliers, que ses nombreuses lettres adressées à sa mère et à un condisciple nous permettent de suivre : « Le génie marque la construction toute entière [de Château-Gaillard] d’une façon à laquelle on ne peut se tromper, Richard Ier doit avoir été un homme beaucoup plus grand que l’on ne pense généralement, il doit avoir été un grand stratège et un grand ingénieur en même temps qu’un grand homme de guerre, il est temps que l’on rende justice aux qualités de Richard. »
C’est également un véritable exploit sportif qui s’accomplit dans l’anonymat le plus absolu au moment même où Petit Breton renouvelle sa victoire de 1907 en remportant son second Tour de France.
De Château-Gaillard, notre cycliste chemine de Beauvais vers Provins, gagne Vézelay, Vichy puis le Puy avant de descendre vers la Provence pour découvrir Avignon et les Baux-de-Provence : « J’ai eu là une surprise des plus ravissantes. Du bord du précipice, mon regard descendait le long de la vallée jusqu’au loin sur la plaine, suivant le passage du vert au brun, puis du brun à une lointaine ligne grise sur l’horizon, quand tout à coup le soleil surgit de derrière un nuage et une sorte de frisson d’argent passa sur le gris ; alors je compris et, spontanément, jaillit de mes lèvres le cri de « Thalassa ! Thalassa ! » (en grec dans la lettre), que répéta l’écho de la vallée et qui effraya un aigle sur le versant opposé ; il effraya aussi deux touristes français qui se précipitèrent jusqu’à moi, espérant sans doute découvrir l’un de ces crimes dégoûtants dont leurs journaux font tout un plat. Ils furent déçus en apprenant que c’était “ seulement la Méditerranée” ! » (2 août 1908)
La précision de l’historien n’exclue pas en Thomas Edward – c’est ainsi que se nomme notre cycliste intrépide – une qualité littéraire, non dénué d’humour parfois.
Ce seront ensuite Aigues-Mortes, Nîmes et Carcassonne avant de remonter vers Toulouse, Albi et Cordes : « Je me suis rendu à Najac, passant par de grosses collines. Je ne pense pas avoir fait plus d’un kilomètre de plat sur les cinquante du parcours. Mais j’ai trouvé là un superbe château du XIIIe siècle parfaitement restauré, une ville tout aussi pittoresque que Cordes sinon plus, (les rues n’y sont pas pavées mais taillées dans la roche même, et les maisons aussi assez souvent) et une superbe fontaine du XIVe siècle avec un bassin long de 12 pieds et profond de 3, fait d’une seule pierre. Depuis Najac, j’ai roulé sur 10 miles en descente jusqu’à Villefranche et ensuite sur 3 miles de route plate jusqu’à Cahors, ville natale de Clément V et autre célébrités. Il y a là un pont du XIVe siècle avec ses portes cintrées, des herses, mâchicoulis et meurtrière ; très intéressant et très beau. Cette nuit-là fut gâchée par les moustiques jusqu’à ce qu’enfin je m’enveloppe la tête d’une serviette et puisse enfin dormir un peu. Toutefois je peux apprécier Eschyle : “L’éther brillant siffle doucement à cause de l’agitation des oiseaux”.
« C’est une description magnifique et le mot et incomparable ; c’est sûr, Eschyle a dû passer une nuit à l’hôtel de la gare de Cahors. Après cette trouvaille, je pliai le camp et filai vers Fumel où je découvris Bonaguil, château fort du XVe siècle, des plus intéressants : tout y est prévu pour l’artillerie (les canons) et en même temps les vieilles méthodes de guerres n’étaient pas périmées. Il est si parfait qu’il est presque ridicule d’en parler comme d’une ruine, toutes les voûtes, les escaliers et certains des toits sont en parfait état. »
À plusieurs reprises, délaissant l’architecture, il n’hésite pas à donner son opinion sur les coutumes des Français et sur leurs aspects physiques : « Sais-tu qu’ici le type du français grassouillet qui est tellement caractéristique à Dinard a totalement disparu : ici [Limousin] les gens sont aussi minces qu’il est possible : cela doit venir de la chaleur, je pense. »
De là, Thomas Edward rejoint Chinon, Loches, Orléans et Chartres avant de terminer par le Mont-Saint-Michel, Dinan et Dinard où il a passé quelques années de son enfance.
Le Tour de France en solitaire de l’étudiant cycliste s’achève. Il reviendra en 1910 en France, et plus particulièrement en Bretagne et en Normandie pour découvrir encore et encore châteaux et manoirs. Mais d’autres pays l’attirent. Plus lointains et plus mystérieux. Aux parfums d’épices et de senteurs orientales : « J’ai senti, écrit-il du bord de la Méditerranée, que j’avais atteint le chemin qui mène à l’Orient mythique la Grèce, Carthage, l’Egypte, la Syrie. Les voilà ! Tous presque à portée de main. Il faudra que je revienne ici et que j’aille encore plus loin. »
Ce cycliste-là, c’était Lawrence d’Arabie !


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