Ils sont partis, comme des millions d’inconnus, dans les wagons plombés. Leurs noms, leurs titres, leurs réputations de champion n’ont pas suffi à les protéger et à leur éviter de devenir des « Nuits et Brouillards » voués à la Solution Finale.

Leur histoire, leur parcours, leur origine : tout les différencie, sauf le prix payé d’une folie concentrationnaire méthodiquement organisée par les Nazis et soutenue par Vichy.

Alfred Nakache a plongé. Le contact de son corps avec l’eau, ce glissement de l’onde sur sa peau, c’est sa raison de vivre. Même dans ce réservoir à l’eau croupissante du camp d’Auschwitz où il est arrivé le 20 janvier 1944. Et puis, pourquoi décevoir ce nazillon qui vient de lui intimer l’ordre, en ricanant, d’aller chercher au fond le poignard qu’il vient de lancer. Non par peur ou par allégeance mais par défi ! Pour lui montrer qu’il vit encore ; qu’il peut se battre malgré les mauvais traitements. Ce poignard, qu’il aperçoit maintenant au fond, qu’il doit saisir entre ses dents, ce sera son trophée, son ultime victoire, la plus belle peut-être : celle de sa résistance à l’oppression et à l’humiliation !

En remontant de l’enfer glacial, ses muscles raidis par le froid, il songe à sa femme Paule et à sa petite Annie. Il ne les a plus revues depuis leur séparation à l’arrivée du train. Qui sait ce qu’elles sont devenues ? On raconte tant d’horreurs dans cet univers où la mort est devenue une triste compagne ; où l’homme est à sa merci, à chaque seconde.

Alfred Nakache, le champion français de natation, détenteur d’un record d’Europe, quatrième des J.O. de Berlin en 1936 sur 4 fois 200 mètres par équipe devant l’Allemagne a remonté le poignard. Il ne reverra plus jamais Paule et Annie.

Rescapé des marches de la mort, il retourne à Toulouse, glisse à nouveau dans les bassins nautiques, participe encore, à trente-trois ans, aux J.O. de Londres, avec ce regard intérieur qui ne le quitte plus, qui porte loin, là-bas, où il a laissé ses amours. Désormais, il est devenu « le nageur d’Auschwitz », lui le petit juif de Constantine venu en France perfectionner sa natation ; lui, le banni de Vichy interdit de compétitions ; lui pour qui les Dauphins du TOEC ont refusé un jour de nager en soutien de sa cause ; lui qui, homme généreux, continuera à dispenser ses connaissances à Toulouse avec ce sourire qui dit le vrai courage ; lui qui succombera à un malaise dans le port de Cerbère, lors de sa baignade quotidienne, à soixante-sept ans, le 4 août 1983.

À quoi pense-t-il Young Perez, ce 22 janvier 1945, marchant derrière ces loups vert-de-gris qui transhument vers le nord de l’Allemagne, dans la neige et le froid ? Le boxeur de Tunis, champion du Monde des poids mouches, sent ses forces l’abandonner, kilomètre après kilomètre. Que ses heures de gloire lui apparaissent lointaines, lui qui n’a pas encore trente-quatre ans. Des images remontent en surface de ses pensées. Pour éviter de laisser mourir son espérance dans ses pas qui se perdent vers l’inconnu.

Ne se résume-t-elle pas, sa vie, dans les trains empruntés ? Celui qui, en troisième classe, jeune clandestin de seize ans issu du protectorat français tunisien, l’a emporté vers Paris pour grimper les marches de la gloire promise. Le même, peut-être qui, au retour de son titre mondial, mais en première classe cette fois, l’a reconduit jusqu’au port de Marseille pour naviguer, boxeur auréolé de triomphe, vers Tunis. Ce train, wagon à bestiaux, sans eau ni nourriture qui, de la gare de Bobigny, après Drancy, l’a déporté vers Auschwitz, le 10 octobre 1943.

Au bout de ce ciel mort de lumière, au milieu de cette campagne figée dans le glas hivernal, la pellicule de ses combats tourne dans sa tête comme un film en pointillés. Le sacre face au vétéran Genaro qui lui offre reconnaissance, honneurs, argent facile et l’amour avec l’actrice Mireille Balin. Ce combat de trop, à Berlin, en 1938 contre l’Autrichien Weiss tandis que la Nuit de Cristal laisse traîner un douloureux destin sur le sort futur des juifs allemands. Ses démonstrations, au camp de Drancy puis à Auschwitz, où le poids coq qu’il est devenu réussit à repousser les assauts disproportionnés d’un poids lourd allemand sous les yeux d’un arbitre SS.

La boxe, son seul vrai métier, son art de vivre, sa dignité d’homme ! Celle qui lui a permis de survivre aux privations, aux brimades, aux coups de bâton, aux durs travaux, pour rester amarrer à la grève de la vie. Comme Primo Levi et Alfred Nakache qu’il côtoie.

Ses jambes, qui finissent par ne plus le porter. Qui l’abandonnent sur la route. Ce corps qui n’est plus fort des combats passés. Ce paysage qui s’opacifie. Le dernier train ne le ramènera pas en France. Young Perez pose un genou à terre. Puis un second. Son corps se plie. Ploie sous la fatigue. Son ultime combat. Mais les juges ont décidé de sa défaite. Une mitraillette aboie dans le silence de ce cortège fantomatique. Ses poings se crispent sur le sol gelé. Young Perez a jeté l’éponge !

Noah Klieger n’est pas à proprement un sportif. Il le fut par la force des choses. Par ce hasard du destin qui nous fait nous engager dans une voie imprévue.

Le fil tissé de la vie qui se casse ou se perpétue, l’enfant juif de Strasbourg, élevé en Belgique, le raconte dans son livre « La boxe ou la vie ». Avec cette perpétuelle question qui se pose pour ceux qui sont revenus de l’enfer concentrationnaire : pourquoi moi ?

Cette réponse, il l’a peut-être trouvée à ce geste, à ce bras levé dont il ne comprend pas encore la signification mais qui est peut-être celui de l’instinct de survie quand un SS recrute des boxeurs pour des exhibitions dans le camp.

Noah Klieger n’a jamais boxé. Qu’importe ! Ses adversaires, compagnons de baraquements, lui font grâce des coups portés. Font de la solidarité un acte de résistance ! Les Nazis ne s’apercevront jamais de la supercherie. Noah Klieger survivra au camp, aux marches forcées, au passage vers Israël, à la guerre d’indépendance dans l’armée israélienne.

Sa vie d’aujourd’hui, il la doit à celle d’hier quand l’être humain pioche dans le courage sa volonté de vivre. Un poing levé ? C’est tout !

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.