Abdel-Kader Zaaf. In vélo veritas
27 juillet 1950. La quatrième édition du Tour de France de l’après-guerre vient de passer les Pyrénées et aborde la Grande Bleue avant de se lancer à l’assaut des terribles géants alpins. Quelques jours plus tôt, à Nogent-sur-Marne, c’est un autre géant, Orson Welles, qui a donné le départ aux forçats de la route.
Un Français, Bernard Gauthier, domine tout le début de l’épreuve avant de craquer dans les Pyrénées, cédant son maillot jaune à l’Italien Fiorenzo Magni. Pourtant le Rital n’a pas le temps d’apprécier sa première place, victime collatérale d’un incident qui a frappé son coéquipier Gino Bartali. « L’Homme de Fer, qui vient de remporter l’étape Pau-Saint-Gaudens, est furieux. Quelques heures plus tôt, dans le col d’Aspin, des spectateurs franchouillards l’ont agressé, lui reprochant d’avoir fait tomber leur favori, Jean Robic. Du coup, le bon Gino ne se sent plus en sécurité sur les routes du Tour. En leader, il décrète tout bonnement que la course n’ira pas plus loin pour les deux formations nationales italiennes, semant le désarroi chez les organisateurs et laissant la voie ouverte à l’un des grands favoris, le Suisse Ferdi Kubler qui, d’ailleurs, revêt le maillot jaune au départ de Perpignan.
Ce jour-là, le soleil cogne dur sur le Roussillon. Un bienfait pour le vignoble du crû dont les raisins se gorgent de sucre et d’alcool avant les vendanges mais un véritable calvaire pour les coureurs durant les 215 kilomètres à parcourir jusqu’à Nîmes. Pas question donc, après la fatigue accumulée en montagne, de se tirer la bourre dans des échappées inconsidérées. Tous sauf un : Abdel-Kader Zaaf, le leader de la sélection nord-africaine. La plupart du temps largué dans les cols, l’Algérien s’est taillé une réputation de baroudeur et de feu-follet du peloton, spécialiste des sorties intempestives qui mettent à mal les coureurs et provoquent l’ire des seigneurs du Tour.
Personne n’est donc étonné, ce matin du 27 juillet, quand Zaaf flanqué de son compère Molinès se fait la malle après quelques dizaines de kilomètres. Le natif de Chedli, près de Blida, est en bourre et ne craint pas la chaleur, habitué qu’il est à s’entraîner au bled sous un soleil de plomb. Peut-être aussi a-t-il sucé un peu de « baba » (amphétamines) histoire de se sentir voler sur les pédales ? Du coup, les deux hommes ne tardent pas à compter près de seize minutes d’avance sur un peloton qui musarde sur l’asphalte surchauffé, cherchant le moindre point d’eau pour se désaltérer ou quelques tuyaux d’arrosage pour se rafraîchir.
À une cinquantaine de kilomètres de l’arrivée, la victoire semble donc promise aux deux évadés sauf incident de parcours. Reste à départager les deux coureurs.
Pour ne rien perdre de la course, les spectateurs se sont massés depuis de longues heures au fil de la route. À l’ombre des platanes, sous le chant monotone des cigales, chacun ripaille pour tuer le temps. La chaleur aidant, bouteilles de cartagène bien fraîche et quelques gorgeons de pinard du pays sortent des paniers pour éviter de mettre le gosier de chacun à sec.
À hauteur du village héraultais de Restinclières, Zaaf, qui commence à éprouver quelques signes de fatigue, tend le bras pour récupérer un bidon présenté par un spectateur. De quoi lui redonner la pêche et finir frais comme un gardon du Gard ! À moins qu’en lieu et place de l’eau de source, le bidon contienne du moût de raisin mélangé à de l’eau-de-vie ? Un mélange détonant, qui titre les 16° à 18°, propre à vous faire imiter les cigales dans les arbres si vous en abusez de trop. Toujours est-il que quelques kilomètres plus loin, entre Buisseron et Sommières, à la limite de l’Hérault et du Gard, le gars Zaaf sent ses jambes flageolées et la tête lui tourner. Zigzaguant sur sa bécane tandis que son coéquipier en profite pour lui fausser compagnie – ah ! le traître fratricide ! – Zaaf finit sa course dans un fossé, épuisé et le regard vitreux.
Les spectateurs présents se précipitent et le portent, dans un état semi-comateux, à l’abri d’un platane. On se dépêche pour le rafraîchir. Dans le pays, on considère que le vin possède des vertus bien supérieures à l’eau. In vino veritas ! Zaaf, arrosé de rouge ou de rosé – qu’importe la couleur pourvu qu’on ait l’ivresse – finit par reprendre conscience. On lui présente son vélo qu’il enfourche tant bien que mal. Encore patraque, notre tirailleur cycliste algérien se lance à la poursuite de son coéquipier félon mais… en sens inverse de la course, sous le regard éberlué ou goguenard des spectateurs qui se demandent bien quelle mouche à piquer ce zouave-là !
Il ne faut guère plus de cinq kilomètres pour que Zaaf sente à nouveau ses forces l’abandonner avant de s’écrouler une seconde fois contre un arbre ! Misère de misère ! Par chance, la voiture-balai dont on se demande ce qu’elle peut bien ficher là à l’avant du peloton, lui porte rapidement secours. Le docteur Dumas, médecin officiel du Tour, flaire bien des relents d’alcool mais, en urgence, l’envoie par ambulance en direction de l’hôpital de Nîmes où le malheureux subit un lavage d’estomac afin d’éliminer quelques substances mystérieuses qui n’ont pas grand chose à voir avec la liqueur languedocienne.
Marcel Molinès, de son côté, a réussi à rejoindre la ligne d’arrivée avec quatre minutes d’avance sur ses poursuivants, Kubler et Stan Ockers. Pourtant, sa victoire ne fera pas la une des journaux. Sans le savoir, par sa mésaventure, Zaaf vient de lui voler la vedette. Au sein des rédactions, les journalistes tiennent leur papier, l’embellissant à qui mieux-mieux.
Abdel-Kader Zaaf, après une nuit de repos, se présente le lendemain matin au directeur du Tour, Jacques Goddet, avec une proposition bien dans le caractère du personnage : « Laissez-moi accomplir les derniers kilomètres de l’étape d’hier et je prends le départ de celle-ci ! » Inacceptable évidemment. Zaaf, la mort dans l’âme, doit abandonner le peloton. Pour Jacques Goddet, les ennuis ne sont toutefois pas terminés. Craignant une réaction hostile du public italien depuis l’agression de Bartali, il décide tout net de raccourcir l’étape qui doit amener les coureurs jusqu’à San Remo. Quant à Zaaf, si son histoire est largement commentée en Algérie et vivement critiquée par les autorités religieuses musulmanes – un musulman ne doit pas consommer d’alcool – elle lui permet dans les semaines suivantes de courir les critériums d’après-Tour, les organisateurs se disputant la présence du héros malgré lui. Zaaf venait d’entrer dans la légende du sport cycliste. Une légende où la vérité ne se trouve pas seulement dans le vin. Car plusieurs questions se posent. Zaaf a-t-il été arrosé de vin ou en a-t-il bu à son corps défendant ? A-t-il trop forcé sur les amphétamines et sur la bibine ? Un coureur du peloton, Marcel Zélasco, affirmera en 1989, dans la revue « Coups de pédales », que « lorsqu’il était derrière Abdel-Kader Zaaf et qu’il buvait un coup à son bidon, il recevait des éclaboussures de pinard. Zaaf, poursuivait-il, mettait du « Sidi-Ibrahim » dans ses deux bidons et bourré de sucre en plus. Il carburait le père Zaaf ! »
Quoi qu’il en soit, dans les années suivant son coup de mou, la popularité de Zaaf le fantasque ne se dément pas. Lors du Tour 1951, il décroche la lanterne rouge avec près de cinq heures de retard sur le vainqueur. Faut dire que l’homme est particulièrement imprévisible et ingérable. Quand des primes sont annoncées sur le parcours, le voilà qu’il prend la poudre d’escampette, empochant le pactole avant de se mettre à musarder le long de la route, descendant de son vélo pour embrasser la femme d’un ami ou s’offrant le luxe d’une pause-déjeuner dans un pré, le vélo toujours à porter au cas où une prime surprise serait annoncée. Le peloton vient bientôt à passer devant lui à vive allure sans s’étonner. Les coureurs savent qu’ils le reverront à l’arrivée, accusant plusieurs minutes de retard.
Abdel-Kader Zaaf, après une carrière bien remplie, terminera sa vie en Algérie, où il décède le 22 septembre 1986. Fantasque, sans aucun doute l’était-il mais avec tout de même vingt-sept victoires à la clef ! N’est-ce point l’étoffe du héros que d’associer au talent, un brin de folie !


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