L’histoire qui suit appartient à une époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Elle défraya pourtant la chronique de la planète football des années 1950. Une histoire, pour extraordinaire et cocasse qu’elle fut, qui ne fit pas spécialement rire les dirigeants du club de Lille, bien trop naïfs pour le coup de s’être ainsi laissés gruger.

Tout commence le 31 juillet 1954. Rue du Molinel, le bar du « Moulin d’Or » ne désemplit pas malgré l’heure tardive. La douceur de la nuit et le week-end qui se profile incitent les supporters lillois à s’attarder plus que de coutume. Ici, tout le monde se connaît et la discussion, invariablement, tourne sur la magistrale saison des Dogues qui vient de s’achever sur un titre de champion de France, obtenu lors de l’ultime journée, reléguant Bordeaux et le Stade de Reims du magicien Kopa aux places d’honneur. Au comptoir, le patron, Gaston Davidson, n’est pas le dernier à donner son avis, entre deux pintes de bière. On suppute sur les chances de Lille dans la toute nouvelle Coupe d’Europe pour laquelle le club est qualifié ; chacun y va de son avis sur le recrutement à effectuer pour renforcer l’équipe malgré la valeur des Ruminski, Douis, Vincent, Strappe ou Somerlinck ; des noms de recrues fleurissent qui, dans les volutes de la fumée des cigarettes, ouvrent la porte des rêves.

Un rêve qui devient réalité quand, vers 2 heures du matin, tout par un coup, la porte du bar s’ouvre soudain sur un inconnu mal fagoté et le visage émacié qui, tout de go, avec un fort accent étranger, s’adresse au patron du bar :

« Je suis József Zachariás, demi-gauche de l’équipe de Hongrie. »

En deux secondes, l’annonce fait le tour de la salle enfumée. Sacrebleu ! Ce peut-il ! C’est qu’ici, personne n’ignore la fameuse victoire, l’année précédente, de l’Equipe d’Or à Wembley contre l’Angleterre 6 à 3 et ses exploits lors de la dernière Coupe du Monde, jusqu’à son échec en finale contre l’Allemagne. Une équipe extraordinaire, menée par le major galopant Ferenc Puskas, dans laquelle brillent les Kocsis, Czibor et un certain… József Zachariás.

De quoi tomber cul par terre ou avaler de travers une gorgée de bière trappiste !

Conscient de l’effet qu’il vient de produire sur le public qui, inconsciemment, l’entoure avec des yeux éberlués, József Zachariás enchaîne :

« Je veux jouer la saison prochaine à Lille. »

Et pour enfoncer le clou, il déclare :

« Le club de mes rêves. »

L’instant est magique et personne ne songe à mettre sa parole en doute. Putain ! József Zachariás à Lille en chair et en os ! Du pain béni qui vaut bien une tournée générale. Entouré, congratulé, déifié, Zachariás ne se fait pas prier pour raconter son extraordinaire aventure.

Derrière son zinc, Gaston Davidson ne perd pas une minute. Il décroche, malgré l’heure plus que tardive, le téléphone. Au bout du fil, le président du LOSC Louis Henno.

« Président, bredouille le tenancier, désolez de vous réveiller. Mais l’affaire est urgente. J’ai là, devant moi, József Zachariás en personne.

– C’est quoi cette connerie ! tonne la voix du boss.

– Vous avez bien entendu : József Zachariás, tombé du ciel et qui veut signer à Lille. »

Quelques secondes de réflexion suffisent au président :

« Garde-le bien au chaud. J’arrive ! »

Au siège, l’effervescence a gagné les supporters quand débarque Louis Henno. Zachariás est bien là et son odyssée est incroyable. Le joueur magyar a profité d’un passeport blanc pour fuir son pays, via la Tchécoslovaquie, l’Allemagne de l’Ouest et la Belgique. Pour échouer à Tournai et accomplir à pieds les vingt-cinq kilomètres qui le séparent de Lille. Le joueur conclut son propos par une nouvelle qui fait l’effet d’une bombe :

« D’autres joueurs, notamment Toth et Czibor se sont échappés avec moi de Hongrie. Ils doivent prendre le bateau à Hambourg et arriver ces jours-ci à Dieppe. »

Dans le bistrot, l’euphorie est générale. Un Lille à la sauce hongroise, quelle équipe peut rêver de mieux ? Et qui oserait apporter sa contradiction à une telle annonce ?

Louis Henno, lui-même, n’en revient pas. Celui que l’on surnomme dans le nord Louis XIX, pour son caractère trop autoritaire, se laisse gagner par l’excitation, sans flairer, à aucun moment, une arnaque.

« J’amène Zachariás à l’hôtel », décide-t-il. Demain, je convoque la presse pour leur annoncer la nouvelle. D’ici là, motus. »

Dès potron-minet, Louis Henno donne rendez-vous aux journalistes au siège du club pour 11 heures, soulignant le côté sensationnel de la conférence de presse.

À l’heure dite, au siège de l’Aubette, le mystère est à son comble. Louis Henno, en fin organisateur, entre coupes de champagne et petits fours, a soigné la mise en scène. Un tableau noir trône sur l’estrade. Dix noms sont écrits à la craie : ceux des titulaires de la saison passée. Les journalistes écarquillent les yeux. Bedonnant, la stature imposante et le regard malicieux de celui qui sait maintenir son public en haleine, le président tire soudain le rideau. Zachariás apparaît à son côté, bien nippé dans son costume tout neuf, le sourire aux lèvres.

« Messieurs, jubile Louis XIX… »

Quelques secondes s’écoulent…

« Voici József Zachariás, douze fois international dans son pays, finaliste de la Coupe du monde au poste de demi gauche. Il est ingénieur en mécanique. Il a 24 ans et parle six langues : russe, roumain, polonais, anglais, français et naturellement hongrois. C’est un footballeur remarquable. Nous lui avons fait signer un contrat, sous réserve d’obtenir la lettre de sortie de la Fédération hongroise. »

Pour un coup médiatique, c’est un coup médiatique ! D’autant plus que József Zachariás ne laisse pas sa part au chien en matière de révélation surprenante. S’adressant au buteur patenté du LOSC, André Strappe, il pontifie :

« Demain, ne te vexe pas si je marque plus de buts que toi. »

Et comme le gaillard ne manque pas de culot, il ajoute, un brin prétentieux :

« En Hongrie, on refuse que je joue en attaque. Vous savez pourquoi ? Parce que je shoote trop fort. J’ai déjà tué un gardien de but, et, sur un autre de mes tirs, le ballon a brisé la barre transversale en deux avant d’exploser dans les filets. »

« Messieurs, renchérit un Louis Henno jovial, rendez-vous demain à Cany, pour le traditionnel match amical de rentrée contre Rouen. József sera sur le terrain pour vous dévoiler tout son talent. »

Ce dimanche après-midi, plus de cinq mille spectateurs se pressent au stade pour acclamer la vedette hongroise. La presse s’est aussi déplacée en nombre. Personne ne s’est encore inquiété que le Zachariás en question pourrait être un affabulateur. Car, à la même heure, le vrai Zachariás sirote tranquillement un apéritif en terrasse de Budapest. Face à lui s’est assis le correspondant de France Soir en Hongrie. Louis Erdos a eu vent de l’affaire et s’est dépêché de contacter le footballeur. Du reste, une dépêche de l’United Press est tombée quelques heures plus tôt :

« Mademoiselle Ilona Nyilas a formellement démenti les dépêches prétendant que Zachariás s’était enfui de Hongrie et qu’il s’était réfugié en France, signant même une licence pour le club de football de Lille. La correspondante a précisé qu’elle avait pu voir József Zachariás dans son appartement de Budapest et parlé longuement avec lui. Il s’est fort amusé des bruits qui circulent sur son compte. Ce qui l’a surtout fait rire, c’est d’être annoncé pour un match en France cet après-midi… »

En Normandie, où l’on n’a pas trop l’habitude de prendre des vaches pour des lanternes, l’histoire de József Zachariás commence à se lézarder. Déjà, dans les vestiaires, ses nouveaux coéquipiers s’étonnent de l’attitude bizarre du joueur hongrois :

« On fut surpris par la façon dont Zachariás s’habillait : il ne savait pas mettre ses bandes et gardait son maillot de corps. »

La suite, sur le terrain, fut homérique. De dribbles, point ; pas plus que des tirs ou des passes correctement ajustées. József Zachariás errait sur le terrain comme une âme en peine, déclenchant l’ire des spectateurs et les sourires amusés des journalistes qui sentaient venir la supercherie. Ce qui fit dire à Jean Chantry, le lendemain, dans les colonnes de La Voix du Nord :

« L’hilarité gagne le stade à chaque fois que “Zachariás” toucha la balle. Il ne fit qu’une chose : il blessa malencontreusement le Rouennais Melchior. Le reste du temps, il courut gourd, emprunté, dans la direction opposée au ballon. L’histoire était si risible que les Lillois, à la mi-temps, remplacèrent purement et simplement leur “international” par le jeune Walczak qui certainement joua trois ou quatre fois mieux que “Zachariás”. Désormais, les Lillois se méfièrent. Pazur, dont la cheville avait cédé à nouveau et Bieganski, fatigué, restèrent aux vestiaires en compagnie de “Zachariás” afin de mieux surveiller les portefeuilles de leurs camarades ! »

Et Chantry, goguenard, d’en rajouter une couche en dévoilant que les dirigeants lillois s’étaient déplacés à Dieppe pour récupérer les deux autres fuyards : « À Dieppe, on n’avait pas plus rencontré de Toth et de Czibor que de beurre normand ! »

Un qui était dans ses petits souliers après le match, c’était le président Henno. Rouge de colère, proche de l’infarctus, il fit ni une ni deux et avertit la police pour qu’elle arrête cet olibrius qui s’était proprement moqué de sa fiole. L’envoyé spécial de La Voix du Nord, lui, s’en donnait à cœur joie : « Cette pitoyable comédie se termina dans la meilleure tradition courtelinesque. Un coup de fil venu de la P.J. de Lille donnait ordre à la gendarmerie locale d’arrêter cet aigrefin (…) Et Zachariás termina sa brillante mais courte carrière de footballeur, un beau soir d’août, à l’hôtel du Commerce de Cany. »

Quelques heures plus tôt, dès la fin du match, le même Chantry avait retrouvé le mystificateur dans sa chambre d’hôtel pour savoir le fin du fin :

« “Zachariás” nous avoua ne pas être l’authentique international hongrois. “Je suis son frère” déclara-t-il. “Il y a sept ans que je n’ai pas joué au football. Mais je suis international.” Comme il avait 24 ans, cela nous mettait en présence d’un international de 17 ans. C’était trop absurde pour être discuté (…) En fait, nous nous trouvions devant un pauvre hère, un menteur, un mystificateur, un illuminé, à l’imagination fertile et puérile.

« Bête, il ne l’est point certes. Il est bel et bien polyglotte, mais le passé de ce triste sire qui pendant vingt-quatre heures a mis en branle toutes les agences de presse mondiale doit être lourdement chargé. Lamentablement, il pleurait devant nous. “Je ne pouvais plus faire autrement. J’étais à bout de ressources. Vous ne pouvez pas comprendre. La police peut venir ”. »

Le beau rêve lillois venait de se dégonfler comme une baudruche. Il ne fallut guère de temps pour remonter à l’identité de l’énergumène qui venait de ridiculiser le club champion de France : de son nom Ladislav Vereb, d’origine tchécoslovaque, marié et père d’un enfant, ce légionnaire était revenu d’Indochine avant de faire l’objet d’un arrêté d’expulsion. Beau parleur mais piètre footballeur, il n’avait pas trouvé mieux que d’inventer cette histoire. Avant de disparaître de la circulation, emporté par le vent de l’oubli. Car, plus personne, dans le nord, ne revit jamais le vrai-faux József Zachariás. Louis Henno conserva malgré tout la présidence du LOSC jusqu’en 1959, se jurant bien qu’on ne l’y reprendrait pas ! Au bar du « Moulin d’Or », enfin, l’affaire eut une suite « croquignolesque ». Longtemps, en souvenir, les supporters commandèrent un « Zachariás » en guise de demi-pression.

À la tienne, József !!! Ton histoire vaut bien le ballon d’or de l’escroquerie !

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