Un Romand peut en cacher un autre

« Un mythomane hors du commun », selon un psychiatre ; « un affabulateur de génie » pour son avocat, maître Jacques Frémion. Ceux ou celles qui ont côtoyé de près ou de loin Jean-Claude Romand cherchent dans le poids des mots les méandres d’une mystérieuse personnalité. Tout comme les médias d’ailleurs qui, dans leur Une, tentent à chaque fois de cerner ce personnage hors du commun : « Un inconnu dans la maison » ; « Le Roman d’un menteur » ; « La double vie consumée de Jean-Claude Romand » ; « Une histoire vraie de mensonges » ; « Serial menteur » ; « Mortelle imposture » ; « Comme il respire » ; « Autopsie d’un mensonge ».

Une vie digne d’un roman ! Noir, le roman ! Du début à la fin ! Avec ses zones d’ombre qui font le lit de l’incompréhension ! Ces secrets de l’esprit et de l’âme dont Jean-Claude Romand n’a jamais pu ou su se séparer. Jusqu’à l’assaut final quand la souffrance supprime toute raison et se transforme en violence.

Vingt-deux ans plus tard, l’homme a-t-il changé derrière les barreaux ? Mais quel homme ? Celui qui, avant l’horreur, passait devant tout le monde comme un père de famille sans histoire, à la carrière professionnelle réussie ? Ou bien celui qui, par un acte manqué, s’est inventé une personnalité et une vie propre à contenter son entourage, s’enfermant dans une solitude du secret devenue insupportable que personne n’a su percer et encore moins n’a su rompre.

Ce sera, pour la justice, la grande question de sa libération conditionnelle. Car, malgré les témoignages, les expertises, les conclusions et le verdict du procès, nul ne sait vraiment qui est Jean-Claude Romand ! Le sait-il lui-même ?

Demeurent les faits ! Horribles dans leur froideur et dans le réalisme d’une fuite en avant parvenue au bout d’une route du paraître et du mensonge. D’un poids devenu trop lourd à porter. Qui s’est apaisé un jour de janvier 1993. Dans le sang. Sans les larmes ! Délier d’un secret par un quintuple meurtre sonnant comme une délivrance.

8 heures du matin. 9 janvier 1993. Le pays de Gex, proche de la Suisse, se réveille d’une fraîche nuit d’hiver. A quelques encablures de la frontière, le village de Prévessins-Moëns. Des maisons cossues, entourées de jardins et d’une nature verdoyante. Habitées par une population qui jongle entre la Suisse et la France. Route Bellevue. La maison de la famille Romand. L’invraisemblable survient. Ce constat qui reviendra sans cesse dans la bouche de Jean-Claude Romand lors de son procès. La chute vertigineuse de l’être. La lâcheté du geste ! Florence, son épouse, massacrée à coups de rouleau de pâtisserie dans le lit conjugal ; Caroline, 7 ans et Antoine, 5 ans, tués au silencieux d’un 22 long Rifle dans leurs lits respectifs, leurs têtes enfouies sous l’oreiller. Cinq balles pour chacun. Dans le dos. « L’idée meurtrière était tellement intolérable que je me la suis masquée », avouera-t-il plus tard.

Quatre heures de prostration avant de prendre la BMW pour déjeuner chez ses parents à Clairvaux-les-Lacs. Un fils qui fait mine de rien. Qui continue à jouer son rôle d’enfant sage. A l’image de celui qu’ils ont toujours désiré aimer. Qui n’a peut-être finalement jamais grandi ? Déterminé à en finir avec eux aussi. Froidement ! Avec la même arme ! Pour sortir de sa prison de solitude ! De cet enfermement depuis l’enfance ! Claustration de l’être. D’une ombre qui s’est inventé une histoire. D’une ombre qui s’est, paradoxalement, faite humaine en tuant. Pour se projeter enfin dans la lumière. Pour être reconnu tel qu’il est et non tel qu’il a voulu être pour donner le change.

Direction Paris ! Retrouver sa maîtresse, Chantal, une dentiste rencontrée quelques années plus tôt. A qui il a menti aussi alors qu’elle aurait pu être sa bouée de sauvetage. Celle à qui il aurait pu confier désarroi et vérité. «  Je ne savais pas s’il fallait que je dise tout à Chantal ou si je croyais encore à mon mensonge… » Prétextant un faux dîner chez Bernard Kouchner, Jean-Claude Romand l’entraîne en forêt de Fontainebleau et, à l’abri des regards, la gaze au lacrymo avant de la frapper elle aussi. Chantal le supplie. L’implore. Jean-Claude Romand faillit. Mesure ses gestes. Puis s’excuse de son coup de folie. Finit par la ramener chez elle en lui faisant promettre de ne rien dire. Chantal qui vient de sauver sa peau.

Dans la nuit, la BMW roule vers le lieu du triple crime. Jean-Claude Romand a-t-il trouvé un apaisement dans la tragédie ? Désormais, il sait qu’il ne pourra plus mentir. Que sa double vie sera dévoilée. Mise en lumière. Fin aussi de sa longue solitude à supporter seul vingt ans de mensonges. Alors Jean-Claude Romand rentre chez lui. Comme à son habitude sauf que cette fois, trois cadavres l’attendent. « J’ai pris conscience que ce n’était pas comme d’habitude, avouera-t-il à son procès. Que je les avais vraiment tués. J’avais toutes les raisons de mourir… Et la volonté de les rejoindre. » Malgré tout, Jean-Claude Romand reste prostré de longues heures dans son canapé, devant la télévision. Puis se décide. Arrose d’essence la maison et les corps. Avale des barbituriques périmés. 4 heures du matin ! La maison familiale s’enflamme. A l’heure des éboueurs, le destin de Jean-Claude Romand bascule. Les pompiers alertés fondent sur le lieu de l’incendie. Parviennent à le circonscrire. Avant la révélation de l’horreur. Parcours sinistre de la découverte des corps calcinés. Un seul respire un soupçon de vie : Jean-Claude Romand. Evacué dans le coma vers l’hôpital de Genève, il ne reviendra à lui que quelques jours plus tard.

Dans la BMW, les gendarmes découvrent un message manuscrit : « Un banal accident et une injustice peuvent provoquer la folie. Pardon. »  Début de l’enquête. Du mystère de l’homme double.

Le fil de sa vie est patiemment reconstitué. Les enquêteurs vont de surprise en surprise. Une enfance paisible et studieuse auprès d’un père garde-forestier et d’une mère au foyer. Solitaire aussi le petit Jean-Claude, voué à ne jamais décevoir ses parents quitte à s’enfermer dans le mensonge quand, en 1972, il échoue en seconde année de médecine. Premier craquement ! Durant douze ans consécutifs, il s’inscrit en seconde année sans jamais suivre un cours. Un engrenage terrible dans lequel il perd sa personnalité pour s’inventer une vie. A ses parents mais aussi à sa femme Florence, épousée en 1980, à ses enfants et à l’ensemble de son entourage. Désormais, il est Jean-Claude Romand, médecin à l’OMS travaillant à Genève dans un laboratoire. Et pour donner le change à des collègues, il lit des revues spécialisées, se dit être l’ami de Bernard Kouchner et s’invente même un cancer qui lui permet de susciter la compassion. Ces douze années à mentir, à jouer un personnage, Jean-Claude Romand les passe sur les aires d’autoroute, dans des cafés ou en promenades dans la forêt jurassienne, attendant le long écoulement du jour pour rentrer chez lui, bon médecin revenant d’une journée épuisante.

Reste que Jean-Claude Romand, prisonnier de cette spirale infernale, doit assurer financièrement la vie de son foyer. Le mythomane devient escroc. A ses parents, à la famille de Florence, à ses amis, il propose de faire fructifier leurs économies en les déposant sur le compte d’une banque suisse avec 18% d’intérêts. Sauf que les gains espérés n’arrivent jamais. Que le compte en banque de Jean-Claude Romand s’épuise. Que des soupçons commencent à percer. Chantal, la maîtresse qui lui a confié 900 000 francs, s’inquiète et lui demande la restitution de son bien. Florence, même, commence à poser des questions depuis qu’un ami a découvert que le nom de Jean-Claude Romand ne figure pas dans l’annuaire de l’OMS.

Tout bascule dans l’esprit de Jean-Claude Romand. Pris au piège de ses mensonges. D’un enfermement dont les murs ne cessent de se rapprocher. Un étau dans sa tête qui l’écrase. Le refus de la vérité !

Cerner la personnalité de l’accusé. Comprendre en remontant à la source du geste fatidique. Le procès qui s’ouvre devant la Cour d’assises de Bourg-en-Bresse, le 25 juin 1996, tente de répondre à ces interrogations ainsi qu’à l’incroyable aveuglement de son entourage qui n’a rien vu pendant vingt ans. En face, seul encore, face aux jurés, à la présidente de la Cour, aux avocats, au public, un homme qui ne sait pas répondre à ce mécanisme infernal qui l’a conduit jusque sur le banc des accusés : « Je me suis posé ces questions pendant vingt ans, je n’ai pas de réponse. »

Plutôt que d’avoir à supporter encore son existence de mythomane et d’escroc, Jean-Claude Romand a préféré saborder sa vie en tuant les siens comme pour les empêcher d’atteindre la vérité. Pour ne plus vivre cette carrière imaginaire. Cette solitude qu’un expert-psychiatre définit à la barre : « Imagine-t-on le vertige de sa solitude ? Quelque chose d’énorme à porter. Romand se dit : “on s’intéresse au personnage du médecin que je ne suis pas, et non à moi”. » Une fuite en avant durant laquelle « son destin dramatique s’est forgé dans l’indifférence », dixit l’un de ses avocats. Jusqu’au verdict du 2 juillet 1996 : réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sureté de 22 ans.

A la prison de Saint-Maur, près de Châteauroux, le détenu exemplaire Jean-Claude Romand, dont les témoignages affirment qu’il donne volontiers des conseils médicaux aux autres détenus, en termine de sa peine. En 2015, il peut demander sa libération conditionnelle. Docteur Jekyll ou M. Hyde ? Ange ou démon ? La réponse existe-t-elle ?

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