Les nouveaux escrocs
27 histoires plus tard depuis l’usurpation d’identité de Martin Guerre et l’escroquerie continue d’alimenter la rubrique des faits divers et les colonnes des magazines people. Ou l’escroc élevé au rang de star médiatique. De célébrité. Avec encore de beaux jours devant elle !
Qui n’a pas un jour entendu parler de Christophe Rocancourt et souri à l’écoute ou à la lecture de ses frasques à arnaquer son prochain. Un emploi à temps plein servi par un incroyable bagout et un art consommé de la manipulation au service d’une mythomanie maladive au point de s’inventer une enfance difficile à laquelle il finit par croire lui-même. Une auto-persuasion qui lui permet de s’absoudre de ses supercheries en rejetant les causes sur des parents qui l’auraient abandonné. Livré à lui-même dans un Paris de toutes les folies et de tous les dangers, l’arnaque serait devenue un moyen de survie. Une façon aussi de se venger d’une société qui l’a rejeté et de monter les marches pour accéder à la notoriété, fut-elle entachée de multiples condamnations et d’années d’emprisonnement. Car l’homme aime les strass, les plateaux de télévision et la fréquentation de la jet set, là où il nage comme un poisson dans l’eau, flairant sa future victime. Un sens de l’odorat dans lequel il excelle !
Pour débuter dans le métier et se faire la main, rien de tel que d’émettre des chèques sans provisions. Banal mais facile ! De la petite arnaque qui rapporte peu. Vendre l’immeuble appartenant au père de sa petite amie, trafiquer de la fausse monnaie ou arnaquer une commerçante trop naïve en lui « empruntant » 12 millions de francs provoquent en lui une certaine adrénaline et la conviction d’être sur la bonne voie en dépit des trois ans de prison qu’il récolte entre 1987 et 1991. Avant de filer vers les Etats-Unis et l’eldorado californien, la France devenant trop étriquée à son goût.
Aux « States », Christophe Rocancourt agit en vrai professionnel. Il s’invente de fausses identités et pillent dans les biographies de célébrités, de précieux renseignements avant d’approcher ses victimes, françaises notamment. Un ex-couturier, un décorateur qui a fait de mauvaises affaires, les acteurs Mickey Rourke et Jean-Claude Van Damme, le chanteur Michel Polnareff tombent sous son charme et ses belles paroles. Christophe Rocancourt mène alors grande vie, s’entoure de jolies filles et flambe. L’argent lui brûle les doigts jusqu’à tenter d’arnaquer des trafiquants de drogue. Une ligne à ne pas dépasser qui l’oblige à mettre de la distance avec la Californie et passer sur la côte Est où on le retrouve en 2000 sous la fausse identité d’un héritier de la famille Rockefeller. Serré par la police, il fuit ensuite au Canada où il est arrêté le 26 avril 2001 puis condamné à cinq ans de prison ferme.
Libéré en octobre 2005, Rocancourt rentre en France avec un CV d’escroc de haut vol. Entre-temps, il a publié en 2002 un livre sur sa vie : « Moi, Christophe Rocancourt, Orphelin, Playboy, Taulard ». Tout un programme qui lui rapporte la coquette somme d’un million d’euros de droit d’auteur. Entretenant son image, il participe à des émissions de télévision et publie trois autres ouvrages en 2006, 2007 et 2008 avant de faire acte de contrition en 2013 dans un ultime titre : « Je plaide coupable ! ».
Quand la réalisatrice Catherine Breillat lui propose de travailler à un nouveau scénario pour son film, Rocancourt accepte. Mais c’est pour mieux abuser de la faiblesse de la réalisatrice, victime d’un AVC. Il lui soutire 700 000 euros, la menace et finit par passer en jugement en février 2012. A la clé, seize mois de prison dont huit mois fermes et 578 000 euros de dommages et intérêts.
En prison jusqu’en février 2015 pour avoir trafiqué des faux titres de séjour – une affaire dans laquelle seront impliqués le député Kofi Yamgnane et l’ex-commandant du GIGN Christian Prouteau – il reste toujours à l’ombre pour l’affaire de la cocaïne volée au 36, quai des Orfèvres. Insatiable on vous dit !
Rocancourt hors circuit, deux autres escrocs de haut vol se font une place au soleil. Et non des moindres à en croire les titres des journaux : « Le père de l’arnaque au faux président » pour l’un ; « l’escroc du siècle », pour l’autre. Gilbert Chikli et Cyril Astruc sont devenus l’archétype de l’aigrefin moderne, jouant avec les failles du système pour grossir leur compte en banque de dizaines de millions d’euros. Les deux hommes possèdent de nombreuses similitudes : intelligent, sans scrupules, flambeur, aimant le luxe et les mondanités, ils ont trouvé en Israël une terre d’asile où ils ne sont guère inquiétés, des accords d’extradition n’existant pas entre leur pays refuge et la France. Même si Cyril Astruc s’est résolu en 2015 à regagner sa terre natale avant d’être arrêté et assigné à résidence.
Gilbert Chikli n’y est pas allé avec le dos de la cuiller entre 2005 et 2006 : un préjudice de près de 7,5 millions d’euros dans la plus vieille des arnaques qui soit : se faire passer pour un personnage important, en l’occurrence un président de société, auprès d’un employé de son entreprise, chargé de virer des fonds importants sur le compte d’une société en Chine, le tout sur fond de terrorisme et d’agent secret. Avec pour seule arme, des téléphones portables et un pouvoir de persuasion hors du commun. Une cinquantaine de grandes entreprises (Galeries Lafayette, Adidas…) et de banques (Barclays, La Banque Postale, le Crédit Agricole…) se sont fait extorquer. L’homme a incontestablement un don : celui de ressentir le personnage qu’il a au bout du fil, de capter ses sentiments sur l’instant et de réagir rapidement en fonction.
Arrêté en 2008 puis libéré sous caution, il s’enfuit en Israël en 2009. La France le condamne par contumace en mars 2015 à sept ans d’emprisonnement. Ce qui ne l’empêche pas de vivre à Tel Aviv, de recevoir journalistes et réalisateurs dans sa villa high-tech. Et de continuer à fanfaronner devant les caméras, refusant d’être taxé d’escroc ! Et fier qu’un film, « Je compte sur vous », lui soit consacré. Avec à la clé un pourcentage sur les entrées ! On ne se refait pas !
Dix avocats pour s’occuper de ses « affaires » qui jalonnent son parcours d’aigrefin illustrent les titres des médias qui font de Cyril Astruc – alias Axel Khann – « l’escroc du siècle ».
Remis en liberté conditionnelle en août 2015, après quinze mois de détention, avec obligation du port d’un bracelet électronique, l’interdiction de quitter la capitale et d’être chez lui entre 20 heures et 8 heures du matin, Cyril Astruc tient toujours le haut du pavé de la communication, se répandant à loisir sur les plateaux de télévision ou dans les revues, lunettes de soleil, chemise blanche, charmeur et auréolé d’une réputation qui suscite toujours une certaine admiration.
Il est pourtant passible de dix ans d’emprisonnement. Mais Alex Khann a fait le choix de quitter Israël et la dolce vita pour se livrer à la justice française. Un changement radical de vie comme il le prétend ? Ou bien pense-t-il que ses dossiers sont suffisamment maigres pour ne rien craindre de la justice ?
Né en 1973 à Mantes-la-Jolie, détenteur d’un BTS en éco-assurances, il ouvre son propre cabinet à Paris, se fait un nom sur la place et finit par s’acoquiner à des anciens de la French Connection. Erreur : les stups le repèrent avant de l’arrêter pour trafic international de cocaïne. Détenu pendant six semaines à la Santé, il est libéré. De 2001 à 2003, il trempe à nouveau dans une arnaque à la TVA sur les ventes de téléphones portables. La justice continue de le surveiller. Condamné à trois ans de prison, il fait appel. Un gain de temps qui lui permet de filer en Israël fin 2003 où il sait être à l’abri. Il y installe sa famille, change de nom et continue de faire des affaires. En novembre 2005, il part pour Los Angeles et se lance dans l’immobilier. Neuf mois plus tard, la justice américaine l’extrade vers la Suisse qui l’accuse de blanchiment de fonds.
La Suisse, à son tour, l’extrade vers la France qui le demande pour purger sa peine. Chose incroyable : après quelques mois de détention, il est mis en liberté conditionnelle. L’homme ne se le fait pas dire deux fois. Retour en Israël où il se relance !
En 2008, avec l’instinct de l’escroc accompli, il flaire une faille dans le projet de taxe carbone au CO2. Le principe est alors de réduire les émissions de gaz à effet de serre en fixant un plafond annuel de rejets de CO2. Les entreprises au-dessus du plafond devront acheter « des droits à polluer ». Celles en dessous du plafond auront la possibilité de revendre des quotas de CO2. L’arnaque consiste à acheter des droits de rejet dans un pays et de les revendre aussitôt dans un autre, TVA comprise cette fois, sans les reverser à l’état concerné. Una arnaque lucrative qui aurait coûté à l’Europe 5 milliards d’euros, le tout sous couvert de sociétés-écrans et de comptes offshore.
Prise au piège, l’Europe supprime ces quotas en juin 2009. Mais le mal est fait ! Ainsi la banque belge Fortis doit rembourser 72 millions d’euros de TVA après avoir acheté 400 millions d’euros de quotas. Autre exemple : l’arnaque aurait coûté à l’Etat français 2 milliards d’euros entre novembre 2008 et juin 2009.
Le 30 septembre 2009, Axel Khann reçoit la visite dans sa villa de Tel Aviv d’un juge français accompagné de douaniers et de la police israélienne. Il fait alors l’objet de quatre mandats d’arrêt français et d’un mandat d’arrêt belge. C’est à cet instant qu’il décide de quitter Israël pour la France, en sachant ce qui l’attend. Pour se ranger des affaires, subir sa peine et vivre enfin de sa fortune ? L’avenir le dira ! Du « casse du siècle » à la TVA, il dit : « La faille du système était énorme. Je me demande toujours comment les Etats ont pu mettre en place un machin pareil ! »


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !