La dernière exécution

 

Affaire Henri Bourdon. Tournemire.

Cour d’assises de l’Aveyron. 4 avril 1936.

 

« C’est la première fois que je requiers la peine capitale. Je le fais avec fermeté. »

Ces mots terribles, longuement pesés, le procureur de la République Ferrand les prononce à la fin de son réquisitoire devant la cour d’assises de l’Aveyron, réunie à Rodez le 19 décembre 1935.

Le crime qui est jugé ce jeudi matin est horrible et suscite depuis deux années une émotion intense parmi la population qui réclame maintenant un verdict exemplaire. Aussi, la foule se presse-t-elle en nombre dans la salle d’audience du palais de justice pour assister au procès d’Henri Bourdon, accusé de viol et d’assassinat sur la petite Josette Fabre.

L’affaire remonte au 9 septembre 1934.

Au hameau du Mas d’Allègre, à quelques kilomètres de Tournemire, au coeur d’une région accidentée, la famille Fabre cultive quelques hectares avec l’aide de leur garçon de ferme, Henri Bourdon. Autant le fermier loue les qualités de travail et de ponctualité de son employé, autant il réprouve sa violence quand il a trop tiré sur la bouteille. En deux mots, Bourdon a le vin mauvais.

La veille encore, il s’est saoulé avant d’ameuter tout le voisinage. Aussi, lassé par ces écarts, M. Fabre décide de congédier son valet au petit matin. Le regard encore lourd, Henri Bourdon baisse la tête en écoutant les reproches de son employeur puis maugrée quelques mots en serrant les poings.

« C’est bon, patron, dit-il, je partirai ce soir. »

Tournant les talons, le garçon de ferme s’éloigna sans un regard, profondément atteint dans son orgueil et ruminant sa vengeance. En terminant son paquetage, Henri Bourdon réfléchit sur les moyens pour mettre son projet à exécution. Incendier les bâtiments de la ferme, empoisonner le bétail, tuer son patron d’un coup de fusil ? Non, décidément, toutes ces hypothèses ne suffisent pas à apaiser sa colère.

C’est alors qu’il aperçoit par la lucarne de sa chambre la petite Josette, âgée de huit ans, jouant seule dans la cour. Le père parti à la chasse, la mère vaquant à ses occupations ménagères, Bourdon sent monter en lui un instinct sauvage et sadique.

« Ah, tu joues toute seule, lance-t-il à Josette. Et bien, viens donc avec moi… Nous chercherons les dernières mûres et nous pourrons peut-être cueillir déjà les premières châtaignes !

-Oui, oui, je veux bien… Partons…, s’écrie, ravie, la petite fille qui ne se doute de rien.

-Descendons par là, ajoute Henri Bourdon., il y fait frais et nous nous reposerons. »

Sous le soleil qui darde ses rayons sur les vallons et les collines se joue une affreuse tragédie. Personne ne peut entendre les petits cris d’appel au secours qui se perdent dans l’immense étendue de la campagne. Encore fou de rage, Bourdon frotte dans l’herbe la lame sanglante, referme le couteau, le remet dans sa poche et, son forfait désormais accompli, s’enfuit à toutes jambes par les bois.

Pendant ce temps, au Mas d’Allègre, Mme Fabre s’inquiète de l’absence prolongée de sa fille. Malgré de multiples appels, Josette ne répond pas. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? A-t-elle été victime d’un accident en longeant le ruisseau des Auglans ? S’est-elle perdue dans les bois ? S’agit-il d’une fugue ? Au comble de l’angoisse après de vaines recherches, les parents décident qu’il vaut mieux alerter la gendarmerie de Tournemire.

La découverte du petit corps mutilé et le témoignage du père à propos du renvoi de son domestique convainquent les gendarmes de la culpabilité de Bourdon. Un vaste plan de recherche est mis en place. Mais Bourdon qui connaît parfaitement la région et ses coins les plus secrets, réussit pendant deux jours à passer entre les mailles du filet.

Trois jours après le meurtre, le cabaretier du village voisin de Saint-Jean d’Alcas voit entrer dans son débit de boissons l’assassin présumé qu’il connaît pour l’avoir servi à plusieurs reprises. Aucun doute n’est possible. Discrètement, il fait avertir les gendarmes qui cueillent Bourdon attablé devant un verre de rouge.

« Et bien quoi, leur déclare-t-il ? Je ne regrette rien. Ce que j’ai fait, c’est mon plaisir, c’est mon genre. »

Jamais, jusqu’au terme de la sentence capitale, Bourdon exprimera d’ailleurs l’ombre d’un regret. Quelques minutes avant d’être exécuté, il écrira encore à son patron :

« C’est votre faute, si je meurs sur la guillotine, aujourd’hui… Si vous ne m’aviez pas brutalement congédié, je n’aurais pas eu à me venger… Et puis, pourquoi m’avoir dérobé quelques effets dans ma valise. »

Cette attitude, Bourdon la conservera tout au long du procès, soulevant à maintes reprises l’indignation du public. Un journaliste de La Dépêche dira alors de sa conduite qu’elle est à la fois le mélange « d’un calme révoltant, d’un cynisme inconscient et d’une folie lucide ».

Quand, à 9 heures précises, la Cour fait son entrée dans la salle d’audience, un public houleux manifeste déjà son hostilité. Le président Manceaux, assisté par les deux juges au siège MM. Berliat et Theliet, sait que les débats seront difficiles. Mais ce conseiller à la cour d’appel de Montpellier est un vieux routier des débats judiciaires. Maîtres Alric et Temple représentent la partie civile tandis que maître Cournet, du barreau de Saint-Affrique, a reçu la lourde tâche de défendre celui que tout le monde surnomme « le vampire de Tournemire ». Quant au banc de la presse, il a nécessité des rallonges. C’est dire l’importance accordée au procés !

Entre deux gendarmes, Bourdon est amené au banc des accusés. Il est vêtu d’un pardessus gris et tient à la main une casquette sombre.

« Il regarde, écrit le correspondant du Courrier de l’Aveyron, d’un oeil indifférent les préparatifs de la séance : cet oeil, ombragé de sourcils roux, est fixe, exorbité, méchant, sournois. C’est l’œil de l’oiseau de proie traqué par les chasseurs. »

Une fois rendue la prestation du serment des jurés, le greffier donne lecture de l’acte d’accusation. Les termes sont précis, sans équivoque. Bourdon sait qu’il risque sa tête mais il ne se départit pas de son calme. Quand il se lève pour l’interrogatoire, son regard toujours fixe n’accuse aucun remords, aucune larme qui puissent influencer les jurés.

La voix accusatrice du président reprend dans le détail le cours de la vie de Bourdon. Enfant de l’Assistance publique, abandonné à sa naissance, le petit Henri subit très jeune le dur apprentissage de la vie en se louant dans diverses fermes du Sud-Aveyron. Puis se sera la Grande Guerre, qu’il passe en grande partie dans les camps de prisonniers de Guillaume II. Démobilisé en 1919, Bourdon travaille ensuite à la Compagnie du Midi, se marie en 1920 avant de perdre sa trace. Le président fait un intermède dans cette chronologie pour évoquer la condamnation de Bourdon à cinq ans de prison pour le viol d’une fillette.

L’accusé ne sourcille pas et acquiesce à chaque partie de l’interrogatoire. A sa libération, Bourdon revient en Aveyron pour trouver du travail. En 1933, il est embauché par les Fabre.

Bourdon sort de son mutisme quand le président aborde la question de ses rapports avec son patron.

« Il n’avait qu’à me laisser tranquille », répond-il.

Le système de défense dans lequel Bourdon se réfugie est maladroit, provoquant à chaque fois les murmures de la salle.

« Bourdon, reprend le président Manceaux, vous avez été examiné au point de vue mental ; on a conclu à une responsabilité limitée. »

L’accusé reste muet.

« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? insiste le président.

-Le jour où je me suis marié, je me suis « foutu » dans le malheur. »

La réponse est inattendue, saugrenue. Des rires éclatent dans le public.

« Il n’y a pas de quoi rire à cette audience », intervient sévèrement le président.

L’interrogatoire n’ira pas plus loin.

Commence le défilé des témoins. Le docteur Nicolas détaille longuement les lésions et les blessures qui ont entraîné la mort de la fillette. Quand le greffier présente les trois couteaux en possession de Bourdon, le président l’interroge :

« Bourdon, quel est le couteau dont vous vous êtes servi ? »

L’accusé cligne des yeux, hésite puis, l’ayant reconnu, le désigne sans perdre son sang-froid. Le témoin suivant, le docteur Alicot, évoque à son tour les conclusions qu’il a tirées de l’examen mental de Bourdon.

« Il s’agit d’un dégénéré parfaitement conscient de ses actes et dont on peut tout au plus atténuer dans une légère mesure la responsabilité. »

Bourdon répète inlassablement ce qu’il a déjà déclaré aux gendarmes :

« J’ai voulu me venger, voilà tout ! Et puis, j’ai pris la petite fille, aussi, parce que c’est mon goût, c’est ma passion ! »

Cette lucidité de l’accusé, les parents ne peuvent la supporter. La mère, en sanglots, répond avec difficulté aux questions mais quand Bourdon déclare que son patron lui cherchait souvent griefs, elle s’exclame :

« Vous êtes un monstre, vous méritez la mort. »

Après la déposition du père, divers autres témoins reconnaissent les qualités de travailleur de Bourdon mais ils ajoutent que l’homme est taciturne, méchant, querelleur et rancunier, surtout sous l’emprise de l’alcool. Le procureur de la République donne ensuite lecture de la déposition de la femme de l’accusé. Elle ne s’est pas déplacée au procès. La honte a été trop forte. Les jurés relèvent toutefois cette étrange déclaration de Bourdon à son épouse :

« Un jour, lui aurait-il dit, nous quitterons ce logis, nous emporterons des haches et des couteaux dans les bois, nous prendrons des petites filles et nous les tuerons pour boire leur sang. »

Cette déposition écrite conclue les débats de la matinée. Dans l’esprit du public, la preuve est faite. Bourdon n’est pas fou, il doit être déclaré responsable de ses actes. Seul le couperet peut sanctionner le crime qu’il a consciencieusement prémédité. Quant aux jurés, leurs consciences leur demandent d’attendre la reprise d’audience de l’après-midi.

Quand la sonnerie retentit dans le prétoire, la foule se masse déjà dans la salle ou stationne près des grilles du palais pour attendre le verdict. Maîtres Alric et Temple prennent tour à tour la parole. Chacun rappelle, en utilisant toutes les charges émotionnelles de l’affaire, combien ce crime est odieux et doit être jugé en conséquence.

« Vous avez à juger un monstre, un criminel dont le nom peut-être mis à côté des plus grands, clame maître Alric. Cet homme, ce récidiviste d’un crime inhumain, mérite deux fois la mort. »

En offrant son éloquence à celle qui n’est plus là, maître Temple poursuit dans la même voie.

« Bourdon a franchi les limites de l’horreur avec une terrible joie. Lumineusement, vous ferez votre devoir, messieurs les jurés, votre voie est toute tracée. Vous ne devez pas oublier la petite morte ni les parents désespérés ; il ne peut subsister en vous de pitié pour ce tueur d’enfants.

On connaît la conclusion du réquisitoire du procureur Ferrand. Celui qui représente la société s’applique à prouver le parfait équilibre mental de Bourdon, refusant de croire à l’irrésistible obsession de l’accusé.

On comprend désormais que dans cette affaire, le rôle de la défense, pour émouvant qu’il puisse être, sera étouffé par la lourde atmosphère qui préside aux débats. L’éminent avocat, dont le talent a maintes fois atténué les peines de ses clients, s’ingénie dès le début à démontrer que sa plaidoirie ne pourra pas atteindre l’émotion suscitée par ses confrères.

« Mais, ajoute maître Cournet, si le crime est odieux, c’est l’homme qui l’a commis que vous avez à juger et non le crime lui-même. Et jugez tout d’abord le père et la mère de l’accusé comme les premiers responsables des crimes commis par leur fils, par ce fils, triste fruit d’une étreinte rapide et qui n’a pas connu les lâches auteurs de ses jours. »

Bourdon, pour la première fois, dépose quelques larmes à l’évocation de son passé.

Poursuivant sur le crime, maître Cournet nie la préméditation, expliquant la réaction horrible de son client par la terreur que lui inspirait son ancienne condamnation. Mais sa plaidoirie habile ne peut effacer l’horreur qui noie la salle.

« Vous avez le devoir d’accorder à Bourdon les circonstances atténuantes. J’ai accompli, poursuit-il, mon devoir avec toute ma conscience et dans la mesure de mes moyens, mais je l’ai fait. Revenez, Messieurs les jurés, à un verdict de sagesse. »

Les débats sont clos. Les jurés peuvent se retirer pour délibérer. Moins de dix minutes après, ils répondent par l’affirmative aux six questions qui leur sont posées. Henri Bourdon est condamné à la peine capitale. Au président qui lui demande si il a quelques mots à ajouter, l’accusé répète un voeu qui lui semble cher mais qui ne sera pas exaucé :

« Que ma tête soit tranchée sur la place de Tournemire. »

Ultime défi sans doute à une population qui l’aurait lynché sans l’intervention des gendarmes.

Dans sa cellule étroite, constamment surveillé par un gardien spécialement détaché de Toulouse, Henri Bourdon ne se départira jamais de son calme. Sa force de caractère égale son geste cruel. Durant trois mois, il ne montrera aucun signe de faiblesse, refusant même d’engager la traditionnelle partie de cartes avec son gardien.

« Vous direz ce que vous voudrez. Je suis un bandit, mais pas un joueur ! »

C’est à la prison de Rodez qu’Henri Bourdon attend que l’on statue sur son sort. Un nouveau pourvoi en cassation rejeté, maître Cournet est monté à Paris plaider la grâce du condamné. Le dossier est difficile et le Président Lebrun, qui est venu inaugurer la foire exposition de Rodez trois ans auparavant, n’a pas la réputation de gracier facilement. Depuis sa nomination, cinquante pour cent des peines capitales ont bien été commuées en travaux forcés à perpétuité mais trente têtes sont aussi tombées sous le couperet.

« Vous venez ici, maître, pour défendre une vie humaine. C’est assez dire que nous allons discuter avec minutie et que j’apprécierai après mûres réflexions. »

Cependant, en quittant l’Elysée, maître Cournet a pressenti que Bourdon n’obtiendrait pas la grâce présidentielle. Albert Lebrun qui connaissait parfaitement le dossier avait à plusieurs reprises discuté pied à pied les arguments du défenseur. Aussi, quand l’avocat se retrouve devant son client, ses encouragements sonnent faux. Bourdon, de ses yeux vifs, scrute dans son regard l’émotion qui l’étreint. Sans doute, le criminel comprend-il que les jours et les heures lui sont comptés quand il déclare à son gardien, la veille de l’exécution :

« Je mangerai bien et je boirai bien. Qu’advienne ce qu’il pourra ! »

Deibler, un fonctionnaire méticuleux

À Auteuil, dans sa résidence bourgeoise de la rue de Billancourt, Antoine Deibler vit au rythme de l’incertitude du départ. À soixante-treize ans, Anatole a exécuté dans soixante-treize départements. Près de deux cent quatre-vingt têtes sont tombées sous son autorité d’exécuteur en chef. Sans état d’âme, comme un petit fonctionnaire consciencieux, il note tout dans de petits cahiers dont les premières années commencent à jaunir. Horaire des chemins de fer, trajet, dépenses d’hôtel, sa méticulosité tire à l’obsession. Une façon pour lui de réduire le cadre secret de son travail. Deibler se veut un fonctionnaire rigoureux, sans histoire, poussant l’exigence de sa tâche au plus haut degré.

Quand la sonnerie retentit au 12, de la villa Dufresny, Anatole se lève de son fauteuil, ouvre le judas et reconnaît « l’hirondelle » qui lui apporte l’habituel message officiel.

« Ministère de la Justice.

« Le Chef du Ier bureau prie Monsieur

Deibler de passer le plus tôt possible

À la chancellerie. »

Albert Lebrun a décidé, pour B., de laisser la justice suivre son cours, comme l’indique le formulaire où le Président a apposé sa signature. Tirant quelques bouffées sur sa pipe, Deibler organise immédiatement le départ. Sa fille Marcelle le conduit à la chancellerie où le directeur des affaires criminelles et des grâces lui fournit par écrit le nom du condamné, le lieu et la date de l’exécution :

« Henri Bourdon, Rodez, le 4 avril 1936. »

La suite appartient au rituel de l’exécuteur. « Monsieur de Paris » se rend d’abord à la prison de la Santé où sont entreposés les bois de justice. Un fourgon bâché de l’entreprise Billon est chargé de les transporter à la gare, direction Rodez. Au bureau de la compagnie des chemins de fer, il retient un wagon plate-forme pour les bois, puis un compartiment deuxième classe pour lui et ses aides. Départ, jeudi soir ! Ces formalités accomplies, il rentre chez lui, téléphone à ses trois aides Desfourneaux, Obrecht et Martin et retient pour vendredi soir deux chambres d’hôtel à Rodez.

Tout est en place, organisé à la perfection, sans retard ! Deibler a l’habitude. Il exerce cette profession depuis 1885, date de sa première exécution comme aide du bourreau d’Alger.

Dans sa cellule, Bourdon ne se doute pas des préparatifs qui lui sont destinés. Mais les journées qui défilent, sans nouvelle, ne sont pas bon signe. Cent-six jours se sont écoulés depuis sa condamnation. Attente interminable qui maintient en sursis un homme dont le seul espoir se raccroche à la volonté d’un autre, aussi sage soit-il. Bourdon a-t-il conscience de sa situation ? En apparence, il fait preuve d’une étonnante tranquillité. Mais qu’en est-il de ses pensées profondes, de ses angoisses nocturnes qui secouent son corps endormi de soubresauts ?

Les nombreuses personnes qui, depuis le début de la semaine, battent le pavé des rues en passant une partie de la nuit dans l’attente d’une exécution possible, n’ont cure des sentiments de Bourdon. Tout le monde sait que l’exécution est imminente. Les bois de justice sont arrivés jeudi en gare de Rodez. Deibler est attendu dans la matinée de vendredi.

Passions mystiques

On a beau déplorer l’exécution-spectacle, il faut bien avouer que l’environnement tend à l’accréditer. La personnalité du bourreau, tout d’abord. Homme public, traqué par les journalistes en mal de sensations fortes et de scandales, Deibler est une personnalité. On ne lui serre pas la main, on n’a aucune estime pour sa personne mais on veut voir de quel bois est fait le coupeur de têtes dont Joseph de Maistre a dit « qu’il est le lien de l’association humaine ».

L’exécution, ensuite, annoncée dans la presse. Depuis longtemps, elle est devenue pour beaucoup un spectacle couru où la majesté de la justice et celle de la mort sont oubliées. On s’y presse en famille, en bandes, entre amis. Ce n’est pas tous les jours en effet qu’on a rendez-vous avec la guillotine !

Enfin, l’heure de l’exécution incite aux passions les plus mystiques. Croiser à trois heures du matin le fourgon qui transporte les bois de justice ; assister à leur montage tandis que l’on se presse autour des barrières ou derrière les cordons de l’armée ; hurler à la mort contre le condamné alors qu’elle va le faucher dans l’instant suivant ; écouter la chute du couperet qui résonne dans le point du jour qui se lève à l’horizon ; s’en retourner enfin comme si de rien n’était boire son petit noir au zinc du café le plus proche répond de l’extraordinaire complexité de la pensée humaine. Et ne croyons pas que ce spectacle est une délectation des classes populaires. Bien au contraire ! Le procureur de la République de Rodez confessera quelques années plus tard sa surprise devant les demandes de cartes de faveur que le Parquet avait reçues, émanant de nombreuses personnalités ou ayant droit du département.

Finalement, il faudra attendre le scandale de l’exécution de Weidman, le 17 juin 1939 et le décret-loi qui suivit pour que les exécutions publiques et la publicité faite autour soient supprimées.

Flanqué de Desfourneaux, d’Obrecht et de Martin, Deibler débarque à Rodez le vendredi matin. L’exécuteur rend aussitôt visite aux représentants des autorités judiciaires et administratives. Les bois de justice seront montés dans l’impasse des Capucins, juste devant l’entrée de la prison. Hors de question en effet de les placer sur le lieu où Terry a été exécuté. Au même emplacement trône depuis 1933 le monument dédié au poète François Fabié.

Une visite sur les lieux permet à Deibler de donner son accord définitif. L’endroit est discret bien que proche de l’hôpital. Un important service d’ordre barrera les deux côtés de la rue Combarel. Seuls pourront franchir la ligne interdite, les membres du parquet et les personnalités munis de l’indispensable coupe-file.

Comme l’exige la loi, l’exécution est fixée au lever du soleil. Les Ruthénois, sur l’almanach Carrère, ont déjà vérifié l’heure : 5 heures 05 ! Là encore apparaît toute la méticulosité de Deibler. Le métier exige de la précision et de la rigueur. Anatole n’a jamais transgressé ces règles fondamentales.

À 2 heures du matin, le réveil de marque « Jazz » secoue toute l’équipe. Chacun sait désormais le rôle qu’il aura à tenir. Nul besoin de paroles, d’encouragements ou de conseils. Entre bourreaux, on parle rarement travail. Silencieusement, les quatre hommes se glissent dans la nuit noire, pluvieuse et fraîche comme un mauvais jour qui commence. Dans les rues se faufilent des ombres qui les croisent avec curiosité. À 3 heures 10, éclairé par une lampe-tempête, apparaît le lourd fourgon des bois de justice, traîné lentement par deux chevaux noirs. À 3 heures 25, le fourgon arrive sur le lieu de l’exécution. Une foule importante attend déjà sur place pour assister au montage de la guillotine.

La « Veuve »

Un chroniqueur de la Dépêche assiste au jeu de construction.

« Les aides du bourreau ne perdent pas de temps. Les portes de la sinistre voiture sont rapidement déplombées et, tandis que derrière l’imposant service d’ordre le public grossit toujours davantage, les auxiliaires de M. Deibler s’affairent pour le montage de la « veuve », à deux mètres à peine de la porte de la prison ; travail délicat, difficile même, minutieux, surtout à en juger par l’attention et la précision dont font preuve les exécuteurs adjoints. Travail qui se poursuit dans un demi-silence.

« Les aides parlent peu entre eux ; chacun a son rôle défini.

-Tenez, prenez ce montant… Passez-moi le gros boulon… Allez chercher le glaive…

« Après bien des précautions et la recherche d’un équilibre parfait au moyen de cales de diverses grosseurs, les lourds madriers du soubassement sont enfin posés en croix sur le sol.

« Aussitôt, on pose les deux montants parallèles, hauts de 3 mètres environ, et deux monteurs, avec aisance maintenant, placent le chapeau, ce fameux linteau qui réunit les montants à leur sommet et où, dans quelques instants, sera fixé le couteau. Celui-ci, un glaive d’acier triangulaire qui paraît peser une trentaine de kilos, sera, d’ailleurs, hissés avec d’infinis ménagements. Il est emmanché dans un mouton de plomb et, une fois installé, il semble faire bloc avec lui.

« Puis c’est le plancher. Là, le montage semble un jeu d’enfant. Plus longue sera la construction de la lunette, à 1 mètre du plancher. Les aides fixent deux planchers placés verticalement l’un au-dessus de l’autre et percés chacun d’une demi-conférence.

« Ils adaptent la planche inférieure aux montants, tandis qu’ils éprouvent ensuite avec soin le glissement de la planche supérieure dans les rainures latérales. Maintenant, face à la lunette, se place la bascule, planche étroite, verticale et qui, tout à l’heure, sous le poids de Bourdon, va s’abattre et s’appuiera sur une tablette plus longue et aboutissant à la lunette.

« Enfin, à droite de la bascule, les aides déposent un plan incliné qui repose sur le bord d’un grand panier d’osier doublé de zinc et où on a mis une importante quantité de son. Sous la bascule et la lunette, on place encore une auge oblongue.

« Et c’est fini : l’échafaud est dressé, prêt une fois encore à faire œuvre de justice… »

Macabre rituel

À quatre heures trente, Anatole Deibler sonne à la porte de la prison et avertit les autorités qu’ils peuvent sans retard se rendre à la cellule de Bourdon. Le procureur de la République, le substitut, le juge au siège, le greffier et les deux avocats, maîtres Alric et Cournet, se mettent en marche. Personne ne parle. Les pas feutrés glissent dans les couloirs jusqu’à la cellule. Il ne faut ni réveiller les prisonniers ni effrayer le condamné avant l’ouverture de la porte. Le gardien-chef tourne la clef dans la serrure, les gonds grincent tandis que le procureur pénètre le premier dans la cellule. Bourdon dort profondément. La main du procureur frappe sur son épaule :

« Henri Bourdon, votre recours en grâce a été rejeté ; vous savez ce que cela veut dire… Ayez du courage. »

Les paroles sont banales. Comment peut-on avoir du courage dans ces terribles instants qui précèdent la mort annoncée ? Phrase rituelle, sempiternelle. Mais on n’a rien trouvé de mieux à dire depuis que la guillotine a reçu ses lettres de noblesse.

Bourdon s’est dressé d’un bond sur son lit. Ses yeux hébétés de sommeil regardent les uns après les autres les visages qui le fixent. Il comprend enfin.

« Et bien ! soit… Du courage ? J’en aurai, oui… J’en aurai plus que vous tous ici, peut-être… »

Le procureur l’interrompt vivement :

« Voulez-vous le secours de la religion ?

-Oui, oui, c’est à Dieu seul que je dois des comptes. »

Bourdon, avec le concours de l’aumônier des prisons, est entraîné par les gardiens au greffe judiciaire. Il se confesse, entend la messe puis se retourne vers ses gardiens. Etrange similitude avec l’exécution de Terry, c’est à eux que Bourdon adresse son dernier sourire.

« Monsieur le procureur, dit Bourdon., je vous demande de me laisser écrire deux lettres, une à mon ancien patron, M. Fabre – le père de la victime – l’autre à mon fils… Pauvre petit ! Il doit avoir 15 ans maintenant, messieurs, et je ne sais pas où il est. Je crois qu’il habite non loin de Saint-Affrique… Que mon avocat lui fasse parvenir cette lettre !

-Oui, allons… » lui répond le procureur.

À son fils, il écrit :

« Je te demande pardon…, je te laisse… Sois honnête… »

Henri Bourdon pose le porte-plume et s’emporte :

« Oui, devant Dieu, je demande pardon… Les hommes, je les em… Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je voudrais en avoir fait davantage. Si j’avais à recommencer, je le ferai… »

Bourdon se calme, se tourne vers son avocat, le remercie et lui remet sa montre. La toilette peut commencer. Elle durera sept minutes. Bourdon boit ensuite hâtivement le verre de rhum qu’il a d’abord repoussé, fume rapidement la cigarette traditionnelle avant d’être emporté sans ménagement vers la guillotine. Le condamné appartient désormais au bourreau.

Dans l’encadrement de la porte de la prison, dont les deux battants sont ouverts rapidement, apparaît le condamné. Bourdon est jeté sur la bascule. Celle-ci roule sur la tablette et porte en un clin d’œil son cou sur la demi-lune intérieure.

Deibler pousse un bouton. Sa main ne tremble pas. Le ressort joue, la demi-lune supérieure s’abat brusquement.

Le bourreau, d’un geste sec, actionne le déclic. Instantanément, un cordon d’appel écarte les branches de la pince ; le couteau s’abat avec un bruit sourd. Il est exactement 5 heures 03.

Sans retard, la tête et le corps sont poussés au panier. Trois minutes plus tard, le fourgon flanqué d’un peloton de gendarmes se met en marche vers le cimetière où Bourdon sera enterré sans cérémonie. Déjà, les aides démontent la machine et la nettoie. Le public s’éloigne dans la brume du petit matin en commentant l’exécution. Quant au greffier, il s’est rendu dans une maison voisine pour dresser le procès-verbal de l’exécution.

Au 12, de la villa Dufresne, Anatole Deibler rédige sur son petit cahier les notes de sa dernière exécution.

« Rodez, samedi, temps couvert, pluvieux, 5 h 05.

« Henri Bourdon, 47 ans, ouvrier agricole, condamné pour viol et meurtre d’une fillette.

« Entraîné vers l’échafaud, et arrivant au pied de la planche-bascule, il se jeta dans un soubresaut violent sur le côté droit en baissant et tournant la tête, ce qui le mit de travers sur la planche. Mais d’un mouvement prompt en le prenant par les cheveux on le remit d’aplomb, cette opération prenant à peine deux secondes de plus. »

Deibler a une fois de plus accompli sa tâche avec perfection. Il ne devait plus jamais revenir en Aveyron ni d’ailleurs ses successeurs, après sa mort, en 1939.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.