La bijoutière assassinée

Affaire Ambrosio C. et Suzanne. D. Aubin.

Cour d’assises de l’Aveyron. 25 mars 1953.

 

 Ambrosio C. est, ce que l’on a coutume d’appeler, un garçon bien sous tous rapports. Ce fils d’Espagnol, domicilié à Bédarieux dans l’Hérault, a suivi l’école primaire jusqu’à l’âge de quatorze ans avant d’entrer en apprentissage du métier d’électricien.

Consciencieux et travailleur, ne rechignant jamais devant les heures supplémentaires, Ambrosio fait son trou dans la profession et mérite bientôt un salaire qui avoisine les 60000 francs.

Les jours de repos, il rejoint la jeunesse du pays et promène sa belle gueule dans les bals et les fêtes populaires. Les filles ne sont pas insensibles à son charme latin. Lui se contente d’amourettes passagères.

Sa vie bascule une première fois quand, victime d’une électrocution qui le brûle gravement au thorax, au bras droit et aux cuisses, il demeure plusieurs mois sans activité. L’ennui, bientôt, le gagne. Il décide alors de monter un temps à Paris.

Dans la capitale aux mille tentations, le hasard veut qu’il fréquente un dancing – le Quadrille – où se côtoient dandys et entraîneuses aux sourires aguicheurs. Quand Ambrosio rencontre Suzanne D., il tombe aussitôt amoureux fou de cette petite brune aux yeux enchanteurs, au visage rond et agréable, qui lui offre sa compagnie en échange de la consommation de quelques bouteilles.

En regagnant son hôtel, Ambrosio se jure de la revoir dès le lendemain. Les soirs suivants, il retourne au dancing, invite Suzanne sans regarder à la dépense. Pour finir, Ambrosio lui avoue son amour, lui promettant de satisfaire toutes ses envies si elle veut bien le suivre. Suzanne ne le repousse pas, mais lui fait comprendre que sa situation professionnelle et familiale ne lui permette pas de partir. Du moins, pas encore !

Ambrosio retourne donc à Bédarieux mais avant de partir, il lui promet, en la serrant dans ses bras, de revenir le plus vite possible.

Suzanne D. n’est pas, comme on dit, tombée de la dernière pluie. Fille d’un barman parisien, successivement vendeuse dans une boulangerie, puis chez un commerçant de fleurs artificielles, elle rencontre un minable souteneur, grevé de dettes, qui la pousse comme entraîneuse pour se faire de l’argent facile. Bien vite, Suzanne comprend tout le parti qu’elle pourra tirer d’Ambrosio. Du reste, l’homme a du charme et est loin de lui déplaire.

À Bédarieux, loin de Suzanne, Ambrosio ne songe plus qu’à une chose : retourner à Paris le plus souvent et le plus vite possible, toujours en possession de cadeaux mirifiques.

Ainsi, semaine après semaine, l’électricien délaisse son travail et emprunte à ses parents, à ses frères et son patron des sommes importantes qu’il promet de leur rembourser plus tard. Pourtant, la roue finit de tourner. Financièrement au bout du rouleau, licencié par son patron qui ne le reconnaît plus, Ambrosio tombe dans le piège de la fuite en avant criminelle.

Pour convaincre Suzanne de tout laisser tomber pour partir avec lui, Ambrosio décide de lui offrir un cadeau encore plus beau, assorti d’une épreuve qui démontrera son courage et son amour effréné.

Fin janvier 1951, il tue la propriétaire de l’auberge « Napoléon », à Tavernolles, dans l’Isère, non sans lui avoir dérobé une forte somme. L’argent en poche, Ambrosio file vers Paris.

Suzanne l’accueille à bras ouverts et accepte son cadeau en s’offrant à lui. Quand, sur l’oreiller, il lui avoue son crime, elle feint l’étonnement mais ne lui reproche rien. Décidément, cet homme fera tout pour elle. Autant en profiter !

Devant Ambrosio qui la dévore des yeux, elle accepte de le suivre. Après avoir rempli à la hâte leurs valises, les deux amants quittent Paris pour la province. Un seul but les guide : se procurer de l’argent facilement et vivre la grande vie. Suzanne à ses côtés, Ambrosio ne redoute rien !

Dès leur arrivée à Bédarieux, Ambrosio présente Suzanne à sa famille. Ils se sont connus à Paris, avoue-t-il, et s’aiment. En attendant, en guise de lune de miel, le couple se met à rechercher des moyens d’existence. Quelques tentatives de cambriolage et de petits vols ne suffisent pas toutefois à leur procurer l’aisance attendue. Suzanne exige toujours plus et Ambrosio, pour ne pas la perdre, s’engage dans un engrenage infernal.

Soudain, une idée germe dans sa tête. Comment n’y a-t-il pas songé plus tôt ? Aussitôt, il confie son projet à Suzanne.

« Mon frère a travaillé autrefois à Aubin, dans l’Aveyron, comme électricien. Il logeait chez une bijoutière qui avait l’habitude d’emporter chez elle les bijoux de valeur. J’ai passé plusieurs semaines chez lui. Ce sera un jeu d’enfant de la dévaliser sur le chemin qu’elle emprunte régulièrement.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le 14 février 1951, Ambrosio et Suzanne partent pour Aubin mettre leur projet à exécution. Par précaution, les deux complices descendent à la gare de Viviez. Il est 18 heures 30. Le temps de se restaurer dans deux cafés et le couple emprunte le ballast qui longe la voie ferrée vers Aubin. À 20 heures, tous les deux arrivent en vue de la villa « Le Sicol ».

À leur grande surprise, les pièces sont déjà éclairées et une silhouette se déplace derrière les rideaux ;

« La bijoutière est déjà rentrée, dit Ambrosio.

-Que faisons-nous ? interroge Suzanne ;

-Tant pis. Le coup est manqué. Nous allons toujours rentrer. Nous verrons bien. Au besoin, je la descendrai. »

Suzanne le suit, sans réagir à la menace proférée.

Quand elle ouvre la porte, Mme R. reconnaît aussitôt Ambrosio et sans crainte invite les deux jeunes gens à entrer pour boire l’apéritif.

Enfoncée dans un fauteuil, Suzanne engage la conversation avec la veuve. À ses côtés, Ambrosio tire nerveusement sur sa cigarette, les mains moites. Pour l’éteindre, il se dirige vers la cuisinière. La bijoutière lui tourne le dos. D’un bond, il se précipite sur elle et la saisit à la gorge ; Avec la force du désespoir, la malheureuse se débat et tente d’atteindre la porte pour crier au secours. Elle n’en aura pas le temps. Avec l’aide de Suzanne, Ambrosio la plaque au sol, un genou placé sur son bras droit et l’autre sur le ventre. Ambrosio serre de plus en plus fort le cou de sa victime jusqu’au moment où le corps cesse de s’agiter.

« Elle ne bouge plus, chuchote Suzanne.

-Non, répond Ambrosio mais mieux vaut prendre nos précautions. »

Et à l’aide du foulard vert, il finit le travail.

Sans perdre son sang-froid, Suzanne entreprend de fouiller le sac de la bijoutière. Deux clefs et cinq cents francs constituent un bien maigre butin pour un tel acte. Après avoir délesté leur victime de ses bijoux, ils fouillent la maison de fond en comble sans rien trouver.

« Filons vers la gare, ordonne Ambrosio, de plus en plus nerveux. Ce n’est pas le moment de nous faire repérer.

-Après ce que nous venons de faire, réplique Suzanne, pris pour pris, nous ne paierons pas davantage de cambrioler la bijouterie. Rendez-vous à la gare. Je n’en aurai pas pour longtemps. »

Parvenue à la bijouterie, Suzanne pénètre par la porte de service, fait main basse sur un lot de montres, d’alliances et de bracelets. Un quart d’heure plus tard, elle rejoint son amant à la gare, direction Rodez, où ils passent la nuit.

À la découverte du corps de la bijoutière, les maigres indices recueillis par la police fournissent peu d’éléments susceptibles de fournir une piste aux enquêteurs. Toutefois, le mobile étant le vol, les policiers espèrent que les coupables négocieront rapidement les bijoux.

Dix jours plus tard, un coup de téléphone du Mont-de-Piété de Nîmes signale la mise en gage de bijoux par un certain Ambrosio C. contre une somme de onze mille francs.

Pour les policiers, ce sera ensuite un jeu d’enfant de mettre la main sur l’assassin de la bijoutière d’Aubin. Après vérification des fiches d’hôtel, Ambrosio C. et Suzanne D. sont arrêtés sans opposer de résistance. Tous les deux passent aussitôt des aveux complets.

Deux années plus tard, ils sont renvoyés devant la cour d’assises de l’Aveyron.

Il y a foule, ce 25 mars 1953, quand les deux accusés descendent de la voiture cellulaire pour gagner la salle d’audience du palais de justice.

Les éclairs de magnésium des photographes crépitent à leur entrée dans le prétoire. La tribune et le parterre sont archicombles. L’ambiance promet d’être houleuse. La veuve R. était fort connue et appréciée dans sa cité.

Portant un manteau au col relevé, les cheveux en brosse, baissant la tête, Ambrosio se tient sur sa réserve. À côté, Suzanne, vingt-sept ans, vêtue d’un tailleur noir, apparaît plus à l’aise. Depuis son incarcération, elle a profondément regretté son attitude et a demandé d’être baptisée.

Après lecture de l’acte d’accusation, le président interroge les inculpés. C’est le moment choisi par l’avocat de Suzanne, maître Maisonabe, pour demander au président de donner lecture d’une lettre écrite par sa cliente.

Quelques jours avant l’audience, Suzanne lui a avoué sa participation au meurtre, l’empêchant de plaider sa non-culpabilité à l’assassinat. Maître Maisonabe lui conseillera alors de passer des aveux écrits.

La salle frissonne à la lecture de cette confession.

« Pourquoi avez-vous commis ce crime ? lui demande le président.

-Il fallait en sortir. On ne pouvait pas ressortir comme on était venu. L’un et l’autre nous avions peur ; mais, par amour-propre, nous n’avons pas voulu nous dégonfler.

-Par la suite, vous vous êtes armée d’un revolver pour cambrioler la bijouterie ?

-C’était pour me rassurer. Je ne voulais tuer personne : mais si j’avais été surprise, j’aurais tenu les gens en respect et si la police m’avait surprise, j’aurais retourné l’arme contre moi. »

Des murmures s’échappent de l’assistance. Suzanne D. apparaît à la fois sincère et sûre d’elle. Curieux mélange d’une femme qui ne se rend pas tout à fait compte de l’acte terrible qu’elle a joué avec son complice ;

L’après-midi est consacré au défilé des témoins. La plupart sont favorables à Ambrosio C., bon ouvrier, fils agréable avant qu’il ne sombre dans sa chevauchée meurtrière. Quant à Suzanne, son métier d’entraîneuse ne l’avantage pas. Elle manque de sens moral, ce qui l’a poussée à laisser agir son amant sans réagir.

La journée suivante est réservée au réquisitoire et aux plaidoiries. Entre deux haies de badauds maintenus à grand peine par les gendarmes, les deux accusés pénètrent une dernière fois dans le palais de justice. L’un et l’autre semblent plus tendus et inquiètes à mesure que l’heure du verdict approche.

Trois avocats prennent place sur le banc de la défense. Maître Escaffre, du barreau de Villefranche-de-Rouergue, est assisté par un confrère parisien, maître Hild, pour défendre Ambrosio C. Maître Maisonabe, du barreau de Rodez, plaidera pour Suzanne D.

Maître Colombié ouvre les débats pour la partie civile. D’entrée, il oppose la brutalité de C. à la gentillesse de la victime, qui les a invités à entrer sans prendre garde au sort que les deux jeunes gens pouvaient lui réserver.

  1. mérite-t-il les circonstances atténuantes ? L’avocat répond négativement. N’a-t-il pas tué à Aubin quinze jours après avoir tué en Isère ? Mme R. n’avait rendu que des services à C. et celui-ci l’a remerciée en l’étranglant. Quant à Suzanne D., si ses aveux sont respectables, elle n’a à aucun moment du crime su arrêter les bras de son amant qui serraient le cou de sa victime, râlant sous ses yeux.

« C’est un crime horrible qui a été commis et qui a soulevé l’indignation ! »*Ainsi débute le réquisitoire du procureur Martin. Un réquisitoire sans concession durant lequel, patiemment, le magistrat démontre aux jurés que le meurtre de la bijoutière a été mûri par les deux accusés. L’assassinat de l’aubergiste dans l’Isère, le port d’un revolver, l’étranglement de la victime, lent et insoutenable, témoignent de cette préméditation.

Cependant, l’avocat général a le tort d’insister pour obtenir la condamnation à mort des deux coupables. Liés par le crime, Ambrosio et Suzanne le devenaient dans la sanction. Après les aveux de Suzanne et les témoignages favorables au passé d’Ambrosio, cette demande peut passer pour excessive.

Pour la défense, maître Escaffre se présente le premier à la barre. Dès le départ, il démontre sa crainte de ne pouvoir établir devant les jurés la preuve qu’Ambrosio n’a été qu’un jouet du destin mis sur la route de la folie amoureuse puis meurtrière.

« Vous devez vous pencher sur chaque cas, juger en homme ; vous ne connaissez qu’une partie du problème, les faits ; il faut aussi connaître l’âme des accusés, leurs réactions psychologiques. Ambrosio C. ne mérite pas la mort car cette mort serait inutile et inhumaine. »

Il poursuit en comparant l’homme d’avant le crime, homme irréprochable ce dont tous les témoins sont convenus à l’homme, amoureux fou et prêt à tout pour satisfaire sa maîtresse.

« Il s’agit d’un crime passionnel et non d’un crime crapuleux ; les dépenses prirent des proportions de plus en plus grandes, le crédit s’épuisa. Ambrosio C. fut acculé. Risquant de perdre Suzanne, il devint criminel. »

Dans le box des accusés, Suzanne sanglote.

La voix chargée d’émotion, après avoir reproché à Suzanne D. d’avoir entraîné son client sur le mauvais chemin, l’avocat demande aux jurés d’accorder les circonstances atténuantes.

Maître Hild est descendu de Paris pour prononcer un vibrant plaidoyer contre la peine de mort et sauver la tête de C. Evitant de reprendre en détail l’affaire, il axe son début de plaidoirie sur le comportement passionnel de l’accusé qui n’est pas un criminel-né, mais un criminel d’occasion poussé aux crimes par son inconscience.

« Prononcer la peine de mort, s’écrie-t-il, il y a mieux à faire. Vous n’avez pas, en conscience, le droit de tuer de sang-froid, de propos délibéré, un homme comme vous… Et lorsque vous prononcez cette peine, êtes-vous sûrs d’avoir tout connu ? »

Pour l’avocat parisien, la peine de mort ne résout rien car elle ne fait jamais reculer un criminel. Parfois, au contraire, elle suscite des vocations, faisant des criminels des vedettes.

« Ce n’est pas parce que cet homme a tué que vous devez, vous-même, vous montrer impitoyables. La peine de mort, ce n’est pas seulement un pis-aller, c’est un mal. Permettez à Ambrosio C., par une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, d’expier ses fautes. »

Maître Jean Maisonabe prend ensuite la parole pour défendre sa cliente.

« Suzanne D. a déjà connu, en prison, l’expiation. Lorsqu’elle fut baptisée, en décembre 1951, elle décida de dire toute la vérité et elle se chargea elle-même. Et si elle a dit toute la vérité, elle demande, Messieurs, que vous la jugiez avec le même souci.

L’avocat ruthénois revient alors sur le passé de l’accusée et son métier d’entraîneuse, pour dissiper une image trop négative de sa cliente.

« Pourquoi et comment a-t-elle fait ? interroge l’avocat ruthénois. C’est parce que son mari le lui a imposé pour subvenir à ses besoins : c’est Monsieur le procureur de Paris qui me l’a appris. Nous touchons là à un bas-fond et R., son mari, porte dans toute cette affaire et jusqu’au crime une responsabilité écrasante ; s’il n’avait pas dévoyé sa femme, celle-ci n’aurait pas connu Ambrosio C. »

Puis, se tournant vers les jurés :

« Comment dans de telles conditions, pourrait-on dire qu’il n’y a pas de circonstances atténuantes ? L’enfance malheureuse, le mauvais mariage, la rencontre d’un mari souteneur n’en sont-elles pas ? Et qu’est devenue Suzanne D. durant sa détention ? Elle a redécouvert le vrai sens de la vie. Elle s’est convertie et elle a signé son adhésion à une foi nouvelle par cet aveu de participation au crime. »

Et pour montrer que le repentir est possible, il dresse un rapide parallèle avec une criminelle célèbre. »Comme une Violette Nozières, Suzanne D. peut remonter du bas-fond pour se racheter. »

Les plaidoiries sont terminées. Pour conclure, le président donne la parole aux accusés.

« Je suis heureux, dit Ambrosio C., d’avoir été arrêté car… »

Sa voix se perd dans l’émotion et les sanglots. Il se rassied et Suzanne D. prend à son tour la parole :

« Quelle que soit la décision qu’on prendra contre moi, je demande pardon à la Cour pour tout le mal que j’ai fait, que nous avons fait. »

Vingt-cinq questions sont soumises aux jurés. Une heure après, le jury est de retour dans la salle d’audience. Les jurés ont répondu oui à toutes les questions mais accordent les circonstances atténuantes. Les deux accusés sont donc condamnés par la Cour aux travaux forcés à perpétuité.

Dans la confidence d’après-jugement, le procureur de la République déclarera à maître Maisonabe :

« Sans doute cela vaut-il mieux ainsi ! »

Ambrosio C. et Suzanne D. n’en ont pas pour autant terminé avec la justice. Le 25 novembre 1953, ils comparaissent à nouveau pour répondre du meurtre de la vieille aubergiste de Tavernolles à laquelle Ambrosio C. a dérobé la somme de trente-trois mille francs.

Le ministère réclamera la peine capitale mais les jurés ne voudront pas aller aussi loin, condamnant Ambrosio C. aux travaux forcés à perpétuité et Suzanne D. à dix ans de prison.

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