Noë Chabot (1869-1943) : le curé-bistrot
Tout est exceptionnel chez Noé Chabot. Son combat pour la reconnaissance de son ministère ; ses idées républicaines qui tranchent avec la majeure partie du clergé à l’époque de la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; l’ouverture d’un bistrot au coeur de Périgueux (Dordogne) où coule le meilleur Montbazillac ; la création de nombreuses cartes postales satiriques où il se met en scène pour critiquer sa hiérarchie et la bigoterie ambiante ; sa fin, entre misère, solitude et repentir.

Sans doute parce que tout est excessif chez ce curé, à la Foi profonde mais qui se sent continuellement persécuté par sa hiérarchie. A tort ou à raison ? Qu’importe ! Le personnage distille, par ses attitudes et ses propos, un élan de curiosité et d’étonnement mêlés qui suffit à le rendre attachant non seulement à ses contemporains mais aussi à ceux qui tirent les fils de sa vie sulfureuse.
Un curé qui cultive son image
L’omniprésence de Noé Chabot sur les cartes postales qu’il auto-édite permet de dresser un portrait du personnage, bien éloigné de la caricature que l’on dresse des curés au début du XXe siècle. Bien fait de sa personne, la taille est mince et l’allure sportive. Le contour des lèvres, bien dessiné, laisse percer un brin d’ironie qu’accentue un regard provocateur.
À l’évidence, notre curé-bistrot cultive son personnage, à la fois accusateur d’un haut-clergé ridiculisé dans ses pratiques et rédempteur de toutes les fautes. Et le moins que l’on puisse dire, venant d’un messager de Dieu, c’est que la charge est souvent sévère et le verbe aussi corsé qu’un vin bien âpre. Evêques ventrus, prêtres grigous et bigotes en prennent pour leur grade. Et seul le bon peuple trouve grâce à ses yeux. Ainsi n’hésite-t-il pas à poser au milieu de ses ouailles, démontrant à sa hiérarchie combien il est apprécié.

Aigri par toutes ses mésaventures pastorales, Noé Chabot n’a de cesse de vouloir apporter la preuve de sa dure condition et de sa mise à l’écart.
Toute sa vie, il a estimé que l’exercice de son ministère exigeait une rémunération décente, lui permettant de vivre et de faire vivre ses parents dans le besoin.
« Vous avez juré de me faire vivre de l’autel et non d’un bistrot ! Par vous, mes mains ont été consacrées, non pour vider des bouteilles sur un zinc, mais pour appeler et faire descendre du ciel sur l’autel, Dieu, notre Père ; non pour peser le tabac, mais pour attirer les âmes dans le Temple Divin, pour les bénir et pour leur accorder le pardon, dans l’absolution de leur faute… »
Cette privation, malgré une patience de bénédictin, l’incite à trouver un moyen de subsistance en ouvrant un bistrot-tabac. Certes, un choix bien incongru pour un curé car considéré par le clergé comme des lieux de perdition et de débauche, oubliant que le vin, dans la liturgie, c’est avant tout le sang du Christ.
Un curé républicain
Tout pourtant avait bien commencé pour ce périgourdin bon teint, né le 2 février 1869 dans une famille de modeste artisan-sabotier. Le temps de quelques études, il entre au Grand Séminaire. L’appel de Dieu est sincère mais, comme de nombreux gamins de classe modeste, la fonction ecclésiastique permet de mieux vivre et d’assurer le quotidien. Parcours classique qui va le conduire, après son service militaire, à la prêtrise. Ordonné le 29 juin 1897 à Tulle, il obtient deux ans plus tard la cure de La Boissière-d’Ans avant de rejoindre les deux paroisses de Journiac et de Saint-Avit-de-Vialard. Durant tout son ministère, Noé Chabot se fait remarquer pour son activité à restaurer l’édifice religieux. La population apprécie ce curé jeune qui, à la différence de sa hiérarchie, soutient les candidats républicains aux élections. On imagine que dans les couloirs épiscopaux, l’information n’a pas tardé à percer. Là commence les véritables ennuis du curé-bistrot ! Car, en ce début de XXe siècle, la guerre est déclarée entre un gouvernement qui vote la Loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat et interdit la pratique de l’enseignement aux Congrégations, et ceux qui, à l’image de l’évêque de Périgueux Mgr Delamaire, en appellent à la résistance face à cette République diabolique. Chabot, lui, a déjà pris position :
« Au point de vue des convictions politiques et religieuses, j’étais en désaccord avec le clergé actuel… J’avais toujours rêvé d’un sacerdoce pouvant et devant vivre en harmonie avec les pouvoirs établis ; au lieu de cela, je ne vois qu’un clergé bruyant, belliqueux, lancé maladroitement dans l’arène politique. J’aime ardemment mon pays et son gouvernement républicain… Je ne reprendrai service que lorsque le nouveau clergé d’après la Séparation, vivra en accord, en harmonie avec le pays et son gouvernement… »
Noé Chabot en disgrâce
Le décor est planté ! De quoi faire tourner les sangs de Monseigneur et d’épingler Chabot comme un curé « rouge ». Têtu comme un baudet, le curé de Journiac abandonne donc sa cure et s’en va outre-Atlantique visiter l’Amérique du Nord et le Mexique où il passe quelques mois à enseigner le français dans un collège de la capitale. Mais le climat ne lui convient pas. Contraint de revenir en France, Chabot, dans un premier temps, fait acte de repentir auprès de son évêque qui lui conseille une retraite de quelques semaines dans un ermitage, Notre-Dame-d’Esparron, perdu au cœur des Alpes. Après les chaleurs tropicales, le froid montagnard. Chabot, après cinq mois passés là en pénitence, rejoint à nouveau le Périgord. À partir de ce moment, il ne cesse de demander une paroisse à son évêque. Pour toute réponse, il n’a droit qu’à des réponses laconiques. À l’évidence, Mgr Delamaire n’a nullement l’intention de faire rentrer sa brebis égarée au bercail du clergé. Cette mise à l’écart et ces incertitudes sont mal vécues par Chabot d’autant plus qu’il est obligé de subvenir aux besoins de ses parents âgés. Lettres sans réponses ; visites à l’évêché où le vicaire-général lui demande encore et encore d’être patient, Chabot n’en peut plus. Et comme l’homme a des convictions et n’est pas prêt de s’asseoir dessus, épuisé par un tel manque de considération, il décide ce qu’aucun prêtre n’oserait : passé du devant de l’autel au derrière d’un zinc de bistrot afin d’aider ses parents qui ont obtenu l’autorisation d’ouvrir un débit de tabac, place du Codec à Périgueux.
Le temps est venu de régler ses comptes
Noé Chabot tient sa vengeance ! Et le bon curé rince-goulot ne lésine pas pour régler son compte à la hiérarchie catholique. Inutile de dire que la nouvelle d’un curé en soutane et calotte, remplissant des ballons de vin de Monbazillac, ne passe pas inaperçue dans la bonne ville de Périgueux. Le succès est au rendez-vous et le débit ne désemplit pas : « Une avalanche, une inondation de pèlerins désireux de faire leurs dévotions dans la chapelle du curé-bistrot », déclare-t-il. « Dans le tronc, écrivent ses deux biographes, Henri Brives et François Perroy, on glisse une petite offrande de deux ronds le ballon de vin. Une armoire contient les paquets de tabac, du “jaune” au “caporal”. Des jouets à dix sous attirent les enfants de la ville et les cartes postales illustrent les monuments parisiens, mais aussi ceux de Périgueux et mettent en scène des personnages… » La presse fait les choux gras de ce curé qui n’a pas la langue dans sa poche, surtout après quelques tournées : « J’ai pris la direction de leur bureau de tabac, j’ai créé cette buvette où l’on boit du vrai Monbazillac et maintenant, je gagne des journées de député. Des journées de député, monsieur, et j’ai refusé dix mille francs pour tenir un bar à Paris. J’ai aussi refusé une cultuelle. Je suis un prêtre romain et ne mange pas de ce pain-là. Un curé-bistrot : ça a un peu fait crier les bigotes, mais il n’y a pas de mal à ce que les bigotes crient. Et tous mes clients m’aiment, monsieur. Ils aiment mon Monbazillac, mais ils m’aiment également. Certes, ils plaisantent bien un peu, mais ça n’a pas d’importance. »
Des cartes postales à l’humour caustique
À l’évêché, la publicité accordée au curé fait s’hérisser les cheveux de Mgr Bougoüin qui a remplacé Mgr Delamaire. À la lettre sardonique que lui a adressé Chabot : « Vous haussiez les épaules, la figure souriante et vous laissiez les petits ballons à deux ronds s’envoler sous la voûte du ciel ! Et chez le curé, les ballons, les kilos, les tonneaux, la cave, tout se vidait ! On levait, on levait toujours le coude à votre santé, Monseigneur, et vous laissiez faire ! », l’évêque répond : « Nous désirons voir cesser votre débit et continuer à célébrer à la Cité, ou bien cesser de célébrer à la Cité et continuer votre débit. »
À cette injonction, Chabot réplique : « Je n’ai qu’à continuer à faire ce que vous me laissez faire depuis bientôt trois mois… Voilà donc ces Messieurs pris dans leur propre piège, un piège dont ils ne pourront ou ne voudront pas sortir ! Périssent la chrétienté et l’Eglise, plutôt que d’avouer et de réparer la faute commise ! »
Dès lors, la guerre est ouverte ! Chabot a compris que, face à sa hiérarchie, seule l’opinion publique peut lui permettre de démontrer l’arbitraire de sa situation. Qu’on lui donne une paroisse et les émoluments dus et il cessera tout travail derrière son zinc ! L’intransigeance et les pressions de l’évêché n’y feront rien. Au contraire, Chabot ajoute à la vente de Monbazillac une série de cartes postales vengeresses où il prend à parti les deux évêques et le vicaire-général en les mettant en scène, agrémentée de vers assassins sur leur fonction. Ces cartes font fureur et la notoriété de Chabot dépasse largement Périgueux et sa région. L’argent entre dans les caisses. La désobéissance du curé durera de 1908 à 1914. Quand la guerre éclate, Chabot monte au front comme officier de santé. Il est âgé de quarante-cinq ans. À son retour, en 1918, il ne reprend pas son affaire. Son père étant décédé, il vit avec sa mère et ne fait guère parler de lui. Jusqu’en 1931 où il sollicite le pardon de l’Eglise et demande son retour en grâce. Nommé à Paris en 1932 comme prêtre sans fonction, Chabot n’est plus qu’un homme solitaire et ivrogne. De retour dans sa ville natale, il meurt à la maison centrale du Dorat, le 8 avril 1943.
Aujourd’hui, sa gloire éphémère persiste à travers les cartes postales, héritage du combat solitaire d’un homme qui ne voulut jamais s’avouer vaincu, nouvelle version du pot de terre contre le pot de fer.


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