Le monde selon Tatin. Robert Tatin (1902-1983)
Cet homme est assurément d’ailleurs…
Robert Tatin, l’homme aux cinquante métiers, le baroudeur qui après avoir traversé l’Europe, découvert Amsterdam, New-York, visité l’Afrique et s’être installé en Amérique de Sud pendant cinq ans, est revenu dans son haut Anjou natal pour nous offrir le chef d’œuvre de sa vie, une création intemporelle, lien insolite entre la terre et le ciel, entre l’Orient et l’Occident, entre le yin et le yang. Cet homme est assurément d’ailleurs…
Une enfance sous l’influence des fées
L’enfance de Robert Tatin dans un quartier populaire de Laval va fortement influencer son œuvre alors que rien ne le prédestine à être un artiste. Mais il en est souvent ainsi de ces génies de l’art réinventé à partir des impulsions intimes, art que le peintre Dubuffet a qualifié de « brut », hors de l’académisme tant par les sujets choisis que les matériaux utilisés. Tatin n’a pas reçu dans son enfance d’enseignement culturel mais a été généreusement nourri de l’affection des femmes qui l’entourent. Sa mère, sa grand-mère, sa sœur, sa nourrice, ses voisines veilleront sur ses plus jeunes années alors que le père, employé de commerce puis forain, est souvent absent. Son parcours esthétique gardera toujours l’empreinte de cette influence féminine.
Mille métiers…mille voyages
À quatorze ans, le jeune Tatin commence un apprentissage de peintre en bâtiments et suit en même temps des cours d’arts plastiques où il apprend les émaux, la peinture, la sculpture et la céramique. À seize ans, il débarque à Paris où, insatiable curieux, il s’imprègne de la vie artistique tout en exerçant tous les métiers du bâtiment, expérience qui lui permet de créer sa propre entreprise à Laval dont les bénéfices confortables l’autorisent à voyager à travers le monde. Après un long périple, on le retrouve bougnat à Paris en 1945. Il y rencontre Dubuffet, Cocteau, Breton et Prévert. La vie culturelle parisienne est en pleine reconstruction après les années noires de guerre et Tatin décide alors de se consacrer uniquement à l’expression de son art multiple.
L’Amérique du Sud, où il restera plusieurs années, lui offre une notoriété internationale et c’est profondément habité par la culture amérindienne qu’il s’installe définitivement à Cossé-le-Vivien près de Laval, en 1962. Son imaginaire fantastique nourri de l’Art de tous les coins du monde, de tous les styles, de toutes les croyances, va exploser dans une œuvre colossale, sorte de testament improbable, ultime vestige de son immense talent.
Un acte d’amour
D’une vieille bâtisse aux fondations datant du VIe siècle, Robert Tatin aidé de sa femme Liseron va, pendant vingt et un ans, réaliser une construction monumentale, sculpture spectaculaire et étrange, source éternelle d’étonnement pour les voyageurs.
Dix-neuf statues de ciment coloré en bordure d’une allée majestueuse, invitent le visiteur à une promenade originale à travers la mémoire de l’artiste. Des personnages historiques, des héros de légende, des peintres modernes, autant de figures qui ont marqué l’enfance du sculpteur et contribué à son génie créatif.
Au bas de l’allée, deux totems « être » et « avoir » représentent la dualité de son adolescence entre plénitude et turbulence. Les questionnements métaphysiques qui hantent cette période de transition sont incarnés par les statues de sainte Anne et de la Vierge de l’Épine. La statue du Maître Compagnon montre le chemin à l’artiste, celui des bâtisseurs de cathédrales.
Un dragon de quatre mètres de hauteur, gueule ouverte, mythique gardien du cœur du bâtiment, symbolise le passage à l’âge adulte, l’âge de la quête éternelle du sens de la vie.
Toutes les facettes du talent de l’artiste, à la fois peintre, sculpteur, architecte, céramiste, maçon, mosaïste s’épanouissent dans la maison au décor fantastique dans laquelle on pénètre par la Porte des Géants. L’évocation hiératique de ses cinq artistes-peintres préférés, Rembrandt, Van Gogh, Léonard de Vinci, Goya et Delacroix nous conduit dans le Jardin des Méditations où l’on se promène en respectant le sens de la rotation de la Terre. Ainsi, l’architecture des lieux nous rappelle le cycle de la vie intimement lié au cosmos avec, au nord du patio, « Notre Dame Tout-Le-Monde » statue de six mètres cinquante reliant le Ciel et la Terre. À l’identique, la Porte du Soleil au levant et la Porte de la Lune au ponant traduisent la nécessaire union entre l’Orient et l’Occident.
On ne peut s’empêcher de penser à Gaudi l’architecte catalan, face à ce mélange fantasmatique de statues Incas, de cathédrales tourmentées, de bas-reliefs à l’inspiration mythologique. La magie du lieu célèbre l’Art qui, « comme le soleil se partage » et invite à une introspection dans le mystère de notre propre enfance, dans notre difficulté d’épanouissement, dans notre vie d’adulte coincée dans la petitesse de la pensée occidentale que Tatin a si bien réussie à sublimer.
De la maison des Champs au musée Tatin
Les amoureux « du monde selon Tatin » soulignent le caractère intemporel de son œuvre dans laquelle se mêlent symboles universels et poétiques dans une folle exubérance en accord complet avec la douceur du bocage angevin.
La créativité exceptionnelle de l’artiste est consacrée en 1969 quand André Malraux, alors ministre de la Culture, inaugure le chantier de « l’étrange musée de Robert Tatin » appelé à recevoir des milliers de visiteurs par an.
Robert Tatin qui se définissait comme un « auto-dit-d’acte » a retrouvé les fées de son enfance le 16 décembre 1983, sans jamais quitter sa maison des merveilles où il est inhumé juste au sortir du jardin, fidèle à la pensée de Chesterton : « Tout enchaînement d’idées peut conduire à l’extase, tous les chemins mènent au royaume des fées. »


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