Joseph Pujol, le souffleur de vent
- À bout de souffle, Joseph Pujol rend son dernier soupir. Dans le plus grand anonymat, le pétomane le plus célèbre du music-hall vient de quitter la grande scène de la vie lui qui, un demi-siècle plus tôt, avait créé le plus étrange et le plus populaire spectacle de la Belle Epoque, damant même la vedette à une actrice aussi prestigieuse que Sarah Bernhardt.
Joseph Pujol naît à Marseille le 1er juin 1857. Gamin, alors qu’il se baigne dans la Grande Bleue, il sent son ventre inondé d’un froid intense qui l’oblige prestement à aller se vider d’un liquide à peine opaque.
« Maman, maman… Il faut que je te conte, rapporte Louis Pujol dans ces « Mémoires » à propos de ce curieux phénomène. Je crois que j’ai une très grave maladie… »
Le médecin de famille aussitôt consulté ne décèle rien d’anormal, du moins en ce qui concerne le domaine médical. Et pour cause… « En arrêtant sa respiration par le nez et par la bouche, et en mettant sa tête sous l’eau, l’eau de la mer avait pénétré par l’anus. »
Ce n’est que bien plus tard, quand Joseph Pujol sera devenu une vedette du « show-bizz », que la médecine se penchera sur son cas et publiera les raisons de son don extraordinaire, mettant fin à toute polémique sur une éventuelle supercherie : « Dans ces conditions, il a été facile, relate le docteur Marcel Baudouin, de s’assurer qu’il n’y avait là, comme bien on pense, rien de surnaturel, rien d’artificiel, que cet homme était de parfaite bonne foi et qu’il s’agissait simplement de phénomènes vraiment insolites, mais physiologiquement explicables, et non point d’un truc quelconque… »
Boulanger et comique-troupier
Le gamin devenu adulte n’oubliera rien de cette étrange sensation qui a envahi son être. La peur dépassée, il renouvelle l’expérience. Et une fois de plus, contractant sa ceinture abdominale, Joseph Pujol remplit sa panse d’eau salée avant de la rejeter à volonté. Ce qui se produisait avec l’eau se traduisait à l’envi avec l’air qui ressortait à foison de son anus, déclenchant une belle pétarade, rythmée à sa guise.
Cette manifestation, inadaptée à la vie en société, Joseph Pujol aurait pu la garder pour lui, pétant pour son propre compte. Mais l’homme a l’esprit badin. Il profite de son service militaire pour trouver son premier public, faisant se tordre de rire les bidasses, aspergés par le jet d’eau sortant à pression de son anus ou impressionnés par les arrivées d’air chaud émanant de son postérieur.
Revenu à Marseille, Pujol concilie à la fois son métier de boulanger – il vient de se marier et doit subvenir à sa famille – et quelques représentations dans les music-halls de la région marseillaise où il joue le comique-troupier de service. Ses séances de pets, il les réserve d’abord à son entourage avant que l’idée germe de faire de son don, un spectacle. Mais Joseph Pujol est un homme méthodique. Il se produit dans un premier temps à Marseille, dans un local désaffecté. Les débuts sont difficiles mais le bouche à oreille, cher aux Marseillais, fonctionne à merveille et le succès se fait bientôt sentir. De quoi donner de l’ambition au pétomane d’aller voir hors de la cité phocéenne si son spectacle fait tout autant rire. « Entièrement vêtu de noir, chaussures, bas couvrant la jambe, culotte de soie noire serrée au genou et très ample, veston assorti », Joseph Pujol se met en scène, de Toulon à Bordeaux en passant par Clermont-Ferrand, le temps de peaufiner son spectacle avant de monter à la capitale et de grimper tout en haut de l’affiche.
« Je me souviens avoir entendu, rapporte un témoin, le pet rond du maçon, le petit pet timide de la jeune fille… La séance se terminait par un essai de monter la gamme… Une dame disait que le Pétomane se présentait d’abord côté pluviôse et qu’ensuite il exécutait son numéro côté ventôse… »
Un artiste dans le vent
Un spectacle révolutionnaire qui, en 1890, finit par conquérir Paris. Et pas n’importe où ! Pour Joseph Pujol, seul le Moulin Rouge se révèle à la taille de son talent, à l’égal de la Goulue ou de Valentin-le-Désossé, les vedettes de l’époque. Encore faut-il convaincre son directeur. Mais le Pétomane a le vent en poupe ainsi que le raconte Yvette Guilbert dans ses Mémoires :
« Zidler, le directeur, reçut un jour la visite d’un monsieur à visage maigre, triste et pâle, qui lui confia, qu’étant un « phénomène », il voulait vivre de sa particularité.
– En quoi consiste-t-elle, votre particularité, Monsieur ?
– Monsieur, expliqua l’autre en toute gravité, figurez-vous que j’ai un anus aspirateur…
Zidler, froidement blagueur, fit :
– Bon, ça ! »
L’autre continua, d’un ton de professeur :
« Oui, Monsieur, mon anus est d’une telle élasticité que je l’ouvre et le ferme à volonté…
– Et alors… qu’est-ce qui arrive ?
– Il arrive, Monsieur, que par cette ponction providentielle (?)… j’absorbe la quantité de liquide qu’on veut bien me confier…
– Comment ? Vous buvez par le derrière ? dit Zidler effaré et aguiché. Qu’est-ce que je puis vous offrir, Monsieur, dit Zidler, cérémonieux… »
L’autre, de même :
« Une grande cuvette d’eau, Monsieur, si vous le voulez bien…
– Minérale, Monsieur ?
– Non merci, naturelle, Monsieur. »
Quand la cuvette fut apportée, l’homme enlevant son pantalon, fit voir que son caleçon avait un trou à l’endroit nécessaire. S’asseyant alors sur la cuvette remplie jusqu’au bord, il la vida en un rien de temps et la remplit de même…
« Ce n’est pas tout, Monsieur… Une fois ainsi rincé, si j’ose dire, je puis – et c’est là toute ma force – expulser à l’infini des gaz inodorants… car le principe de l’intoxication…
– Quoi ?… quoi ?… interrompit Zidler ; parlez plus simplement… vous voulez dire que vous pétez ?…
– Heu… si vous voulez, concéda l’autre, mais mon procédé, Monsieur, consiste dans la variété sonore des bruits produits.
– Alors, quoi ? vous chantez aussi du derrière ?
– Heu… oui, Monsieur.
– Eh bien, allez-y, je vous écoute !
– Voici le ténor… un ; voici le baryton… deux ; voici la basse… trois ; la chanteuse légère… quatre ; celle à vocalises… cinq. »
Zidler, affolé, lui cria :
« Et la belle-mère ?
– La voilà, dit le Pétomane. »
Ainsi convaincu, Zidler ne se fait pas prier pour l’engager. L’homme a le nez creux et, dès ses débuts, Joseph Pujol obtient un énorme succès populaire qui remplit les caisses du Moulin Rouge à raison de mille louis par dimanche. Etonné, le tout-Paris se précipite pour voir le phénomène, « le seul artiste qui ne paie pas de droits d’auteur ». L’Europe lui ouvre ensuite ses portes : la Belgique, l’Espagne… La presse encense son numéro exceptionnel et les caricaturistes s’emparent de son personnage. Joseph Pujol devient un artiste dans le vent… au point qu’il décide, dès 1895, de travailler pour son compte, dénonçant le contrat qui le lie au Moulin Rouge, suivi à la même époque par l’autre vedette de la scène, La Goulue.
Les démêlés avec la justice
Son départ n’est guère du goût de la direction laquelle, de 1894 à 1898, poursuit Joseph Pujol en justice pour rupture abusive de contrat, obtenant in fine cent cinquante louis de dommages-intérêts. Ce qui n’empêche pas notre pétomane de couper les gaz avec son ancien mentor et de créer son propre théâtre, Le Pompadour. Mais l’affaire est loin d’être close quand il apprend que le Moulin Rouge a engagé une femme pétomane. Pour Joseph Pujol, son spectacle n’est que du vent. Aussi s’empresse-t-il de demander à ses avocats d’aller en justice, dénonçant la supercherie par contrefaçon et imitation frauduleuse. À son tour, la presse s’empare de l’affaire et la pétomane y perdra son procès pour diffamation contre la revue « l’Art Lyrique et le Music-Hall ».
Le Théâtre Pompadour devient alors une affaire de famille. À l’affiche, outre Joseph Pujol, se produisent son frère Henri, dans un spectacle d’hommes de marbre et sa sœur aînée, dans un numéro de magie.
Retour à Marseille
Jusqu’à la Grande Guerre, le Pétomane tient le haut du pavé. « À la vérité, relate Jacques-Charles dans un ouvrage sur le Caf’Conc, je dois dire que je n’ai jamais vu des salles entières rire, hurler, crier, suffoquer… Les gens se tordaient littéralement ; les femmes, étouffant dans leur corset, étaient emportées par des infirmières que le père Oller, malin, avait placées dans la salle, bien en vue, dans leurs blouses blanches… Alors la folie devenait du délire. On ne peut imaginer les hurlements de tous ces gens qui n’en pouvaient plus et voulaient rire encore plus fort, les figures congestionnées, ruisselantes de larmes. Il leur fallait un bon quart d’heure pour reprendre leur souffle… »
Les coups de canon et l’hécatombe humaine qui n’épargnera guère les fils du pétomane, blessés ou invalides, auront raison de son succès. L’armistice venu, Joseph Pujol décide d’abandonner Paris et son spectacle pour retourner à Marseille puis à Toulon où il crée une entreprise de biscuiterie-pains de régime. La vieillesse aidant, le Pétomane ne remontera jamais sur scène avant de s’éteindre en 1945, à l’âge de quatre-vingt-sept ans, entouré de sa nombreuse progéniture. Non sans que la Faculté de médecine eut tenté, en vain, d’acheter son corps pour 25 000 francs.
Par quel orifice, Joseph Pujol poussa-t-il son dernier soupir ? Nul ne le sait ! Qu’il repose en… P !


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