Alexandra David-Néel : « la femme aux semelles de vent » (1868-1969)

On ne ressort pas indemne de la plongée dans les livres d’Alexandra, la Lampe de la Sagesse allume à jamais une petite lueur encourageant toutes les curiosités, toutes les audaces. Bien après avoir tourné la dernière page, l’âme garde l’empreinte de cette grande dame à la vitalité exceptionnelle qui fut successivement une enfant rebelle, une anarchiste érudite, une cantatrice talentueuse, une bouddhiste reconnue, une orientaliste notoire, journaliste, écrivaine et surtout une grande exploratrice.

 L’impossible Nini

Gros orage sur Saint-Mandé en cette nuit du 24 octobre 1868. La très catholique Alexandrine David met au monde la très indépendante Alexandra qui deviendra une des plus grandes aventurières de ce XIXe siècle alors que rien ne la prédestinait à ce destin hors du commun. Son père, Louis David, passionné de politique, franc-maçon, n’est pas attentif à cette fillette qui ressemble si peu aux autres, fugueuse dès son premier âge, intelligente en diable, mais est-ce vraiment une qualité utile pour une fille ? Ses parents espéraient un garçon après quatorze ans d’union stérile, et ils renoncent vite à comprendre cette drôle d’enfant, qu’ils surnomment Nini et qui préfère les arbres aux fillettes de son âge. Les arbres et les livres. Quand à l’école les élèves en sont à déchiffrer péniblement l’alphabet, Alexandra dévore allègrement tous les romans d’aventure, se passionne pour Jules Verne, rêve de partir encore plus loin, dans cette Asie qui déjà l’appelle de tous ses sens. Personne ne comprend rien à cette gamine indocile, et surtout pas sa mère qui s’enfonce dans l’ennui tandis que l’esprit de sa fille voyage librement. Grâce a un atlas reçu en cadeau le jour des ses six ans, la petite suit  le cours du Yang-Tsé, compare l’immensité de ses terres lointaines et l’exiguïté de la Belgique où elle vit désormais et où elle étouffe. Son père s’étonne de son goût si précoce pour toutes ces chinoiseries : « Ma fille a la peau blanche, mais son âme est jaune. »

Fugues

De couvent en couvent, là voilà adolescente et toujours aussi indomptable. La jeune fille déteste cette famille à l’esprit étroit qui l’emprisonne et pleure amèrement en regardant les trains en partance depuis la gare de Bruxelles. Les voyages sont synonymes de  liberté. L’école, la maison lui deviennent intolérables. Alors elle va partir ! Première fugue hors des frontières, elle n’a pas quinze ans en cette fin de XIXe siècle où il est insensé pour une femme de voyager seule, pour une jeune fille, c’est pure folie. Les David sont en vacances au bord de la mer du Nord. À pieds, Alexandra va parcourir la côte belge, et de la Hollande s’embarquer pour l’Angleterre. On ne saura rien de l’angoisse des parents, on ne saura rien des journées de la demoiselle au pays de la reine Victoria sauf ces quelques mots écrits bien des années plus tard : « Je ne rentrais qu’après avoir épuisé le contenu de ma bourse de fillette. » Pour ses parents, Alexandra a un « grain » ; elle est associable et c’est avec anxiété qu’ils s’interrogent sur son avenir. Sans surprise, ils « subissent » une nouvelle fugue, plus longue, plus invraisemblable, plus fascinante pour  la jeune-fille qui arbore joliment ses dix-sept ans ! Sans valise mais un livre à la main, elle prend le train pour la Suisse, et pour gagner l’Italie, traverse le col du Saint-Gothard à pieds ! Après avoir visité les lacs italiens, elle envoie un télégramme à sa mère : « Venez me chercher, suis sans argent. »

Alexandra l’anarchiste

Alexandrine caresse l’espoir insensé de « caser » sa fantasque de fille lors de sa présentation à la Cour de Belgique à l’occasion de ses dix-huit ans. Elle est ravissante… Peine perdue, les prétendants boutonneux qui tournent autour d’elle ne l’intéressent pas, elle affiche son dédain pour la gent masculine : « l’homme sent le fauve » ! On la retrouvera, à la fin du bal, endormie dans le parc serrant dans ses bras un chaton perdu. L’image sans doute fort émouvante n’attendrira pas sa mère qui retourne avec ferveur à ses bondieuseries, persuadée que sa fille est une douloureuse épreuve envoyée par le Ciel.

Non ! elle ne veut pas de mari, pas d’enfants, pas de maison à tenir. Sa liberté de penser et son intelligence vive s’accordent merveilleusement avec les idées anarchistes d’un ami de son père : Élisée Reclus, écrivain et géographe à l’esprit indépendant, séduit notre jeune extravagante qui se plonge dans la littérature anarchiste avec enthousiasme et rejette en bloc toutes les idées et préjugés qui ont nourri son éducation : religion, armée, société, tout y passe. La place est nette pour quitter enfin le giron familial.

À Londres, elle est « enfin seule ». Sa fringale d’apprendre la transforme en rat de bibliothèque. En quelques mois, elle apprend parfaitement l’anglais, s’initie à l’ésotérisme, à la théosophie, à l’occultisme et surtout dévore les traités de Raja-Yoga – forme de très haut niveau du yoga – dont les traductions sont encore en cours. Qu’à cela ne tienne, rien ne fait peur à l’intrépide Alexandra, elle apprendra le sanskrit et pour ce, quitte Londres pour Paris afin de suivre les cours de professeurs réputés.

Paris, étourdissement de la vie de bohême, suivi de périodes de doute voire de déprime pendant lesquelles l’audacieuse Alexandra songe à entrer au carmel, toujours excessive dans sa soudaine humilité comme dans son « ravissement » suite à une visite au musée Guimet qui lui redonne goût aux études. Pour mieux appréhender le bouddhisme, elle se lance dans une étude approfondie du milieu philosophique dans lequel il a pris naissance, ainsi que de toutes les autres doctrines indiennes. Perfectionniste, elle ne veut rien laisser au hasard. Un projet mûrit dans sa tête de voyageuse : elle doit aller en Inde, l’appel de l’Asie devient « irrésistible ».

Elle a vingt-trois ans quand elle embarque à Marseille. On imagine les risques inhérents à un tel voyage en 1891 pour une jeune fille seule. Pour elle, il s’agit d’un pèlerinage mystique qui débute  par la visite de Ceylan, l’île aux féeriques lumières…

La voilà en Inde. Pendant plus d’un an, elle s’imprègne de la culture des sages et des ascètes. Les salons cossus de la bourgeoisie anglaise ne l’intéressent pas, pas plus que l’Inde des maharadjahs. Elle s’enrichit de ses rencontres avec les shadous[1], les gourous, un lama ; s’initie au déchiffrage des mantras ; se nourrit des enseignements qui vont la conduire vers de nouveaux horizons. Désormais, sa voie est toute tracée. Elle ira au Népal, au cœur des Himalayas. La fascination pour le pays natal du Bouddha est impérieuse mais pour le moment elle n’a plus un sou en poche et doit revenir en Europe.

Retour prestigieux. Elle décroche la Légion d’honneur, écrit dans l’hebdomadaire « l’Étoile socialiste » avec pour compagnons de plume Jean Jaurès, Aristide Bruant et Louise Michel.

Alexandra, artiste lyrique

Sans oublier l’écriture ni ses recherches sur le bouddhisme, elle se lance dans la chanson. L’écriture n’a jamais nourri son homme et même si Alexandra s’est habituée à de frugaux repas, elle a besoin d’argent pour ses livres et ses voyages. Dotée d’une belle voix de soprano, elle part, sous le pseudo de mademoiselle Myrial, à la conquête des salons bruxellois. De Bruxelles à Paris, elle accumule les succès en interprétant la Traviata, Faust, Mireille et autres grands classiques de cette fin de siècle. Toujours très professionnelle, elle apprend avec une facilité déconcertante l’Italien. Elle est si belle dans son costume de scène de Thaïs cousu de perles d’or, ses longs cheveux tombant en cascade sur sa taille de guêpe que les inimitiés et les jalousies ne tardent pas pour cette cantatrice intello si différente de ses actrices frivoles et libérées qui lui donnent la réplique. L’atmosphère devient irrespirable quand elle décroche une tournée en Indochine. Déjà sur le bateau, transformé en « maison de plaisirs » alors que les amours du jour  succèdent aux passions voluptueuses de la nuit, Alexandra poursuit en solitaire l’étude du sanskrit, laissant pantois ses soupirants et dédaigneuses les filles de la troupe. Les livres sont sa protection, son refuge face à la gent masculine qu’elle abhorre. Ne déclarera-t-elle pas plus tard à son mari : « Chéri, comme vous seriez parfaitement beau sans cette chose entre les jambes ! » Beau sujet pour les psychanalystes…

Elle accepte  un engagement à l’Opéra d’Athènes, enchaîne avec l’Espagne mais c’est à Tunis en 1900 que sa rencontre improbable avec Philippe Néel la dotera d’un tendre époux…

Alexandra et Philippe

Philippe est un Don Juan amoureux fou des femmes. Le genre d’hommes dont Alexandra s’est toujours méfié. Féministe dans l’âme, elle affiche toujours un mépris hautain pour les bellâtres qui la courtisent.

Elle « succombera » quand il l’invite dans sa garçonnière, un voilier baptisé l’Hirondelle où tant d’autres ont cédé sous les charmes de cet homme distingué, intelligent,  beau  et célibataire. Ingénieur en chef des chemins de fer, il est chargé de la construction de la ligne qui unit l’Algérie et la Tunisie. Aucun des deux ne croient à cette liaison impossible. Pourtant, Alexandra l’intellectuelle et cet homme sensuel aux nombreuses maîtresses vont, après quatre années de séparation et de retrouvailles, se marier le 4 août 1904. Alexandra a cédé à cet « intellectuel esthète qui peut, écrit-elle, au milieu des moments des plus grossiers entraînements de la bête, garder un clair sourire… » Drôle d’épouse qui ne rentrera jamais dans le cadre imposé par ses nouveaux devoirs de femme de l’ingénieur. Si elle a définitivement abandonné sa carrière d’artiste lyrique, c’est pour mieux se consacrer à ses « chères études ». Elle multiplie les voyages, on la retrouve dans les conférences et dans les congrès. Sa vie de couple se conjugue au rythme des départs et des retrouvailles qui ne sont pas toujours à la hauteur de ce qu’espère Philippe Néel.

Dès 1911, les dissensions conjugales ont raison de ce couple invraisemblable. Alexandra renonce au « devoir conjugal ». Philippe a une maîtresse attitrée mais ils ne divorceront jamais, et une amitié solide s’installera entre ces deux êtres, Philippe devenant ainsi « le meilleur des maris ».

 La vraie vie

« Pour Alexandra, la vie commence à quarante-trois ans, la vraie vie, celle qu’elle a toujours voulu mener de voyages et d’études. »[2]

Libérée du désir de plaire, la belle a changé. Une quinzaine de kilos superflus alourdissent sa taille mais seul l’esprit est important. Elle travaille comme une forcenée, écrit à tout vent. Dans L’Aurore, L’Humanité, La Petite République, elle enseigne le modernisme bouddhiste à l’université de Bruxelles, donne des conférences à la Sorbonne, rédige son fameux essai du « Féminisme rationnel » dans lequel elle exhorte les femmes  à se libérer du joug de l’homme : « Restez vierges… Restez seules, restez libres et fières ». Programme dont elle ne dérogera pas tout en restant très proche de Philippe, officiellement toujours son mari, mais devenu son confident et son ami jusqu’à la mort.

Le grand départ

Le 9 août 1911, elle s’embarque avec une première halte à Ceylan où elle est reçue avec emphase et chaleur. Les réceptions officielles se succèdent en l’honneur de ce bout de femme, célèbre orientaliste capable de parler le pali et de lire et de traduire les textes sacrés. En extase, elle fait ses offrandes à l’arbre sacré, l’Arbre Bô au pied duquel le Bouddha a reçu son illumination.

Arrivée en Inde avec toujours la même recherche d’authenticité, le même appétit de rencontres et d’échanges avec les érudits, les brahmanes, elle savoure les moindres instants et continue d’écrire son ressenti qui nous apparaît plus d’un siècle plus tard d’une incroyable modernité : « L’esprit du bouddhisme est essentiellement socialiste… L’accumulation du capital entre les mains d’un petit nombre ne peut avoir aucune justification morale. »

Mais déjà Alexandra rêve d’autres voyages, plus lointains. Elle a hâte de quitter l’Inde sale de Calcutta, l’Inde guindée des Anglais qui dirigent le pays, l’Inde intellectuelle des universités où elle est reçue comme une reine. Une idée folle la taraude : Lhassa.

« L’aventure est l’unique  raison d’être de ma vie » et l’aventure commence quand elle quitte Darjeeling, station estivale à la mode, pour le Sikkim, petit état perdu dans l’Himalaya où elle est accueilli par le fils du maharadjah Sidkéong Tulkou dont elle devient la protégée. Un événement extraordinaire va alimenter les gazettes et les conversations des villages les plus isolés de la région, alors que se déroule dans les eaux glacées de Terre-Neuve le naufrage du Titanic : la Dame Blanche a rencontré le « pape jaune » !

Heureuse Alexandra qui, le 15 avril 1912, est la première Européenne à rencontrer le Dalaï-Lama en exil à Kalimpong. Vêtue de la robe ocre des  « renonçants » adoptée à Calcutta, elle fait cadeau de l’écharpe blanche selon le rituel qu’elle a appris scrupuleusement. Elle est subjuguée par ce treizième Dalaï-Lama avec qui elle converse le plus simplement du monde, maudissant sa méconnaissance du tibétain qui l’oblige à utiliser un interprète. Cette lacune sera vite comblée et très vite, elle sera capable de s’exprimer avec la plus grande facilité dans la langue de Sa Sainteté.

Le prince Sidkéong la chaperonne. Ensemble, ils visitent les monastères, rencontrent les sages qui dispensent la philosophie de ce  bouddhisme primitif que défend Alexandra. À force de méditation, elle est désormais capable de rentrer en samadhi – concentration ou focalisation de l’esprit – quand elle écoute à Lachen le Gomchen, un homme aux pouvoirs supra-normaux qui énonce la pensée maîtresse : « Trouver tout en soi ».

Un court séjour à Calcutta et déjà les jambes fourmillent. C’est le départ pour le Népal.

Alexandra n’a peur de rien et possède une facilité d’adaptation hors du commun, capable de grimper jusqu’à 5000 mètres d’altitude, de faire fuir un tigre par la force de sa pensée, de s’allonger sur une planche à clous. Elle ne dort que quelques heures, étudie, lit, marche. Elle est inépuisable que ce soit sous la chaleur étouffante de l’Inde ou le froid glacial des sommets himalayens. La seule concession qu’elle accorde à sa vie spartiate est sa toilette du matin. Dans tous ses déplacements, elle fait suivre son tub en zinc et se lave soigneusement dans les lieux les plus improbables, dans les situations les plus critiques, quitte à faire fondre de la neige pour alimenter son bain.

Yongden

Le monde gronde en mai 1914 mais les préoccupations d’Alexandra sont d’une autre nature. Elle approche de ses quarante-six ans et a des problèmes d’intendance. Comment choisir un boy qui sache à la fois faire la cuisine, laver le linge, qui accepte de voyager dans des conditions précaires et en prime doté d’un caractère facile ?

La perle s’appelle Yongden ! Le garçon originaire du Sikkim a tout pour plaire à Alexandra. Il sait tout faire, sourit copieusement et surtout annonce dès le premier contact : « Je veux voyager ». Il sera comblé au-dessus de ses espérances ! Il a quatorze ans quand il rentre au service de la Dame Blanche et restera avec elle jusqu’à sa propre mort, traversant montagnes et mers  avec une confiance aveugle en sa « deuxième mère ». Alexandra sera conquise par ce garçon qui a abandonné famille et pays pour la suivre. Elle finira par l’adopter.

Tous les deux se retirent dans une caverne, « la maison de la grande paix », située entre 4000 et 5000 mètres d’altitude. Ils vont y rester presque deux ans avec pour voisin le Gomchen, cet homme « surnaturel » rencontré à Lachen. Alexandra multiplie les initiations lamaïques. La même qui triomphait dans La Traviata en robe de perles se retrouve perdue dans les rochers difficilement accessibles de l’Himalaya, écoutant au pied de la lettre l’enseignement bouddhiste : « Il – le lama – me demanda de m’en aller dans un endroit désert, de m’y baigner dans une rivière glaciale, puis, sans m’essuyer ni me vêtir, de passer la nuit immobile en méditation. C’était au début de l’hiver, l’altitude de l’endroit devait approcher de 3000 mètres. Je ressentis une immense fierté de ne pas m’être enrhumée. »

Incroyable Alexandra devenue « Lampe de sagesse », son nom de baptême tibétain.

Alexandra : Lampe de la sagesse

Des fourmillements dans la tête et dans les jambes annoncent la fin de l’épisode caverne. Il est grand temps de quitter « la maison de la grande paix » et de reprendre la route. Quelques excursions dans le Tibet avant une menace d’expulsion pour avoir franchi la frontière sans autorisation ni passeport, un petit tour en Birmanie et une halte au Japon. Rien de très extraordinaire pour Alexandra qui continue son périple, toujours accompagnée de son fidèle Yongden : le Japon, la Corée dans des conditions de vie toujours très ascétiques jusqu’à ce que la nostalgie ressurgisse dans  cette âme vagabonde follement éprise des montagnes tibétaines.

Traversée de la Chine épique, échappant à la peste, la voilà perdue en pleine guerre civile. Les combats rendent les routes impraticables, des têtes coupées ornent les fenêtres des maisons, des explosions les menacent à tout moment, mais ils avancent pour enfin se poser au monastère de Kum-Bum. Plus de deux mille cinq cents kilomètres parcourus dans des conditions extrêmes depuis Pékin.

« Le Grand Projet »

Pendant trois ans, elle va traverser la Chine affrontant des conditions toujours extrêmes de vie et les mille dangers qu’offrent ces terres inconnues. De ses années d’actrice, elle a gardé le goût du travestissement, ce qui lui permettra d’avancer inlassablement mais lui vaudra une de ses plus belles peurs ! Déguisée en Khandoma, sorte de fée promeneuse à travers l’espace, elle attire l’appétit de trois yogis anthropophages qui voudrait bien la transformer en ragoût car il est bien connu que manger de la fée donne des pouvoirs surnaturels. L’intervention inopinée d’une fermière lui sauvera la vie ! Pendant trois années, la faim, la soif, le froid, la saleté s’ajoutent aux dangers de la situation politique, mais Alexandra avance, envoûtée par son Grand Projet : Lhassa.

« Une Paisienne à Lhassa »

La figure enduite de suie pour ressembler à une vraie Tibétaine,  il lui faudra encore de longs mois pour atteindre la Cité Interdite. Toujours accompagnée du fidèle et précieux Yongden, surnommé l’Océan de la Compassion, qu’elle présente comme son fils, Alexandra est la première Européenne à traverser le Tibet toujours interdit aux étrangers. Elle sera la première à pénétrer dans Lhassa.

Une tempête de sable accueille nos héros. Qu’importe : « Nous sommes à Lhassa, victoire aux dieux, les démons sont vaincus », s’exclame la Lampe de la sagesse qui en oublierait presque la prudence dans son enthousiasme. Heureusement, Yongden veille…

L’Agence Havas publie le 24 janvier 1925 : « On annonce qu’une française, Mme Alexandra David-Néel qui quitta la France en 1911 pour l’Inde, est parvenue à entrer dans Lhassa, ville interdite aux étrangers. » Il aura fallu quatorze ans d’errance pour répondre à l’impérieux appel du Tibet. Tant d’années de privation, de souffrances mais aussi de rencontres exceptionnelles pour découvrir dans la ville des marchés regorgeant de « pacotille hideuse importée de l’Inde ou du Japon », des monastères qui n’offrent rien de particulier : « Je suis rassasiée de visites aux lamaseries ; j’en ai tant vu… »

Alexandra : le retour

Treize longues années que notre aventurière voyage semelles au vent dans des conditions précaires ; de longues années pendant lesquelles elle ne rêvait que de son entrée au Tibet. Comme une gamine capricieuse qui a enfin son jouet, elle est déçue et décide de revenir au pays.

Son arrivée au Havre en mai 1924 est somptueuse. Elle savoure les honneurs. À Paris, dès son arrivée, elle est assaillie par une nuée de reporters et de photographes, on la couvre de hautes distinctions, de médailles. Il est du plus grand chic d’inviter dans son salon cette presque vieille voyageuse toujours coiffée de son bonnet de velours noir, accompagnée de son fidèle Yongden, petit homme trapu qui parle en tibétain et soudain entonne des mélopées qui donnent le frisson à toutes ces belles dames. Le Tibet devient à la mode et l’orientalisme, un sujet de conversation très prisé.

Invitée au prestigieux Collège de France, Alexandra est ovationnée avant même de commencer sa conférence.

Au bout d’un an, la grande voyageuse est fatiguée des fastes et des réceptions dans la France entière. Elle n’aspire qu’à une chose : se poser et écrire.

« Samten-Dzong » : la maison de la paix

C’est au cœur des Basses-Alpes, à Digne-les-Bains, qu’Alexandra aura le coup de foudre pour une propriété « admirablement située » sur la route de Nice, dans un « pays très joli ». Elle s’invente décoratrice et fera de sa nouvelle maison un musée abritant les trésors ramenés de ses voyages. Elle devient architecte et fait construire une tour d’inspiration tibétaine qui étonne les Dignois mais force l’admiration des journalistes vantant dans les journaux parisiens la réussite de Samten-Dzong, « grandiose synthèse entre l’Orient et l’Occident ».

L’aménagement terminé, Alexandra va consacrer plus de quinze heures par jour à l’écriture. Elle ne veut pas perdre une minute et « produit » ouvrage après ouvrage, n’affichant jamais la moindre fatigue.  Pour toujours rester au devant de la scène, elle va créer l’événement. À soixante-huit ans, Alexandra annonce son départ imminent pour la Chine.

Retour à Pékin

« Pékin est alors un véritable centre intellectuel ».

La voilà tout près des combats de la guerre sino-japonaise. Les Chinois résistent, Philippe s’inquiète et elle lui écrit inlassablement. On se bat dans toute la Chine mais elle reprend la route au milieu des soldats, dans la gadoue, les pluies ayant démolies les routes. À bord d’une charrette qui se renverse, elle frôle la mort et se répète : « Douleur, douleur tu n’es qu’un mot » et elle continue, des ecchymoses sur tout le corps et une plaie béante à la tête ! Faisant fi des voleurs, des déserteurs et des réfugiés, elle marche inlassablement, franchit les cols enneigés et arrive dans l’ancienne ville tibétaine devenue chinoise : Tatsienlou. Pendant six ans elle reprend ses études, écrit,  médite et se promène. C’est à Tatsienlou qu’elle apprendra la mort de Philippe en février 1941 : « J’ai perdu le meilleur des maris et mon seul ami », avoue-t-elle alors à Yongden. Drôle de couple qui ne se retrouvait que dans cet échange de lettres tout au long des voyages d’Alexandra : trente années de correspondance, trente années pendant lesquelles ils se sont inventés une amitié-amoureuse épistolaire très particulière, l’ingénieur toujours très respectueux, très protecteur pour cette femme fantasque hors du commun, et l’intellectuelle s’inquiétant de la santé de son mari : « N’oublie pas de mettre ton écharpe », lui recommande-t-elle affectueusement, alors même qu’elle brave les tempêtes himalayennes. Leur entente est parfaite quand des milliers de kilomètres les séparent.

 « Notre Dame du Tibet »

Alexandra et Youngden fuient les massacres, la famine et toutes les horreurs de la guerre et arrivent en Inde en 1946. La succession de son mari l’oblige à revenir en France, mais elle est trop jeune pour se reposer. À soixante-dix-huit ans, la voilà repartie pour un tour d’Europe où elle donne de nombreuses conférences, multiplie les interviews pour les plus grands journaux qui la surnomme « Notre Dame du Tibet ».

Alexandra souffre d’arthrose ; de douloureux rhumatismes rendent ses déplacements difficiles. Il faut rentrer surtout qu’il lui reste tant de livres à écrire, tant de lettres à répondre, tant de projets. Elle a quatre-vingt-deux ans quand elle se « réfugie » à Samten Dzong. Cinq livres en trois ans attireront sur Digne une nuée de journalistes et d’intellectuels curieux de rencontrer la Grande Dame, la première Européenne à être entrer à Lhassa, exploit que ne manque pas de rappeler les reporters.

Souvent, Alexandra a été qualifiée de femme sans cœur, incapable de la moindre émotion. Elle-même avouait volontiers son égoïsme. Pourtant, le 7 octobre 1955, la mort subite de Yongden la plonge dans un immense désarroi. L’Océan de la Compassion, océan de patience qui depuis quarante années partage les aventures de sa mère adoptive, supporte sans sourciller les rebuffades et les remontrances pas toujours méritées, succombe à une crise aiguë d’urémie. Alexandra, terrassée par la douleur, pleure comme jamais elle n’a pleuré.

 « La Tortue »

Quatre ans plus tard elle fera la dernière rencontre importante de sa vie. Alexandra prend à son service une jeune femme de vingt-neuf ans, autre perle rare. Marie-Madeleine Peyronnet qui, en toute franchise, avoue cinquante ans plus tard : « Si on m’avait dit ce qui m’attendait, je serai partie immédiatement… » Alexandra lui promet le paradis : « Vous n’aurez rien à faire ». Maison de rêve, des domestiques pour l’intendance de la maison, Marie-Madeleine subjuguée par la personnalité de la vieille dame, envoûtée par la lumière qui se dégage de tout son être et par son érudition  sait déjà qu’elle est « condamnée » à rester.

L’état de grâce ne durera que quelques heures. En un tour de main, la jeune femme deviendra au gré des humeurs de sa patronne camériste, cuisinière, femme de ménage, infirmière, couturière, jardinière et secrétaire. Alexandra, maintenant impotente, est toujours un bourreau de travail malgré ses quatre-vingt-onze ans. La Tortue,surnom donné à Marie-Madeleine, se dévoue corps et âme à celle qu’elle admire par-dessus tout et tant pis si la Lampe de la Sagesse se révèle despote, exigeante, autoritaire.

À cent ans, des projets plein la tête, l’incroyable Alexandra demande le renouvellement de son passeport pour un petit voyage. « Petit voyage » qu’elle envisage de faire en 4 C.V ! Digne-Berlin-Varsovie-Moscou-Vladivostok-New-York : « À ce voyage, je ne vois qu’une seule difficulté. Il faut qu’on me descende au rez-de-chaussée et qu’on « m’introduise » dans l’auto. Une fois installée il n’y a qu’à rouler, c’est tout simple. »

Alexandra ne quittera pas Digne mais ses facultés intellectuelles toujours en éveil, elle commande à une librairie parisienne une cinquantaine de livres : Teilhard de Chardin, Kierkegaard, Hegel, Proudhon, Schopenhauer et bien d’autres ouvrages philosophique qu’elle veut étudier, analyser, comprendre.

Le dernier voyage

Jusqu’au dix-huitième jour avant son dernier voyage, elle consacrera l’essentiel de son temps à ses « chères études ».

Le 8 septembre 1969, Alexandra rend son dernier soupir. Marie-Madeleine qui ne la quitte pas depuis plusieurs jours note : « Minuit, respiration de plus en plus courte. 3h.15 du matin : dernier soupir. »

Quelques années plus tard, Marie-Madeleine jette dans le Gange les cendres de son « Étoile », la même qui confiait à ses visiteurs : « Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. »

[1]             Maîtres de la méditation

[2]             « Le lumineux destin d’Alexandra David-Neel ». Jean Chalon

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