Alexandre Villaplane. Le footballeur aux mains sanglantes
Il est 9 heures, ce 26 décembre 1944. Pour huit hommes, enfermés au fort de Montrouge, le soleil se lève une dernière fois. Dans une heure, ils passeront devant le peloton d’exécution. Le 11 décembre, la cour de justice de la Seine a prononcé contre eux la peine de mort pour haute trahison, intelligence avec l’ennemi, meurtres et actes de barbarie. Un jugement sans concession pour les bourreaux du 93, rue Lauriston à Paris, véritable ramassis de crapules en tout genre, à la solde des Nazis.
Condamné à mort, leur chef, Pierre Bonny ! Un ex-premier flic de France dont la carrière a croisé les affaires Seznec et Stavisky. Lors de son interrogatoire à la Conciergerie, il a balancé un millier de noms qui ont eu recours à ses services et à ses petites manigances. De quoi affoler bien des gens en pleine épuration !
Condamné à mort, son adjoint, Henri Chamberlin dit Lafont. Un requin pour lequel ne compte que l’argent, les femmes et la vie facile. À quelques heures de son exécution, il fanfaronne encore auprès de son avocate : « Je ne regrette rien, Madame. Quatre années au milieu des orchidées, des dahlias et des Bentleys, ça se paie ! J’ai vécu dix fois plus vite, voilà tout. Dites à mon fils qu’il ne faut jamais fréquenter les “caves”. Qu’il soit un homme comme son père ! »
Condamné à mort, Alexandre Villaplana. Deux jours avant d’être exécuté, il a, dit-on, sablé le champagne avec ses acolytes pour fêter ses quarante ans.
L’homme est loin d’être un inconnu pour le public français. Avant de perdre la vie dans le fossé du fort de Montrouge, il en a vécu plusieurs et de tellement différentes, avec pour seule ambition, la passion de l’argent.
19 juin 1930. Le Conte Verde sort du port de Villefranche-sur-Mer. Destination l’Argentine. À son bord, outre les passagers ordinaires, ont pris place les sélections de football roumaine, belge et française. Parmi eux, Alexandre Villaplane (et non plus Villaplana), capitaine d’une équipe qui part disputer la première Coupe du Monde de football en Uruguay.
La traversée, longue de trois semaines, est digne d’une épopée. Aux trop courtes séances d’entraînement sur le pont du navire succèdent de trop longues périodes de farniente. Au point que les joueurs accusent à l’arrivée un excédent de poids de cinq à six kilos, peu en rapport avec une bonne hygiène sportive. « Nous avions trop mangé de macaronis », avouera plus tard son coéquipier Marcel Capelle.
Si la France de Villaplane débute le 13 juillet par un fringant succès sur le Mexique, les deux rencontres suivantes contre l’Argentine et le Chili se soldent par une défaite 1-0. Eliminée, la France reprend le chemin du retour. Pour Alexandre Villaplane, sa carrière internationale se termine. Il ne sera plus jamais sélectionné.
Quatorze années s’écoulent jusqu’à son exécution. Quatorze années durant lesquelles Alexandre Villaplane jongle entre ballon rond et mauvais rebonds. Entre gloire et descente aux enfers. Entre passes lumineuses et mauvaises passes.
Le petit Alex voit le jour le 24 décembre 1904 à Alger où son père est établi comme tonnelier. Un gamin comme un autre qui grandit entre l’école du quartier et l’école de la rue, un ballon rond ou ce qui en fait fonction entre les pieds. Alex s’y taille une belle réputation.
- La Grande Guerre pleure ses morts et panse ses blessés. Alexandre Villaplane débarque à Cette (orthographe de l’époque) avec son oncle. Tout naturellement, il s’inscrit au club de football de la ville, entraîné par un Ecossais, Victor Gibson. Le coach ne tarde pas à voir dans cet adolescent encore junior, un futur crack. Le gamin, malgré son âge, se fait rapidement une place de titulaire dans l’équipe I. Excellent technicien, il possède aussi un caractère bien trempé. Dans le Gard, l’équipe de Vergèze, sponsorisée par la firme Perrier, joue en première série du District du Languedoc. L’argent lui fait pétiller les yeux. Il signe pour un an avant d’accomplir son service militaire et de revenir au port de Cette.
Au temps de l’amateurisme « marron », Alexandre Villaplane se fait une place au soleil, le football comme carte de visite. « Grand stratège au poste de demi-centre, se souvient un partenaire, il éclaboussait tous ses coéquipiers de sa technique, de sa virtuosité, de ses réflexes surprenants et de ses coups de tête, amortis compris. Un joueur d’une classe exceptionnelle… ».
Chouchou du public, sa réputation lui ouvre toutes les portes. Même les plus incertaines. L’homme est joueur sur le terrain. Il l’est aussi sur les hippodromes, dans les salles de jeu et dans les cabarets. L’alcool coule… l’argent s’évade… Alexandre Villaplane ne s’aperçoit pas qu’il brûle sa vie et sa carrière. Après une expérience au Racing Club de France, quand le professionnalisme voit le jour en 1932, il répond une fois de plus aux sirènes de l’argent et descend sur la Côte d’Azur pour signer à l’Olympique d’Antibes. Le club a mis les moyens pour se faire un nom dans l’élite du football. Le challenge est risqué mais Villaplane et ses coéquipiers, à la surprise générale, terminent en tête de leur groupe et se qualifient pour la finale. Mais le scandale éclate ! L’Olympique d’Antibes, par l’intermédiaire de son entraîneur, a acheté le match contre les Nordistes du S.C. Fives Lille. Villaplane et deux autres équipiers sont également soupçonnés sans toutefois être accusés. Le club est déclassé et Villaplane fait ses valises pour rejoindre l’O.G.C. Nice. Son contrat ne dure qu’un an. Absent des entraînements, fréquentant les champs de courses où il claque sans compter, le footballeur tant chéri du public n’est plus que l’ombre de lui-même. L’O.G.C.N. descendu en division 2 le licencie. Les portes des clubs se ferment devant sa mauvaise réputation. Alex devient un has been. Un laissé pour compte. Un homme tente bien de le récupérer. Son premier entraîneur, Victor Gibson, le fait venir à l’Hispano-Bastidienne de Bordeaux. L’expérience ne dure que trois mois. Sa carrière de footballeur est terminée. Une autre, plus noire, commence. Déjà accusé de filouteries et d’escroqueries, il est emprisonné en 1935 pour des paris hippiques truqués. Villaplane décide alors de monter à Paris où il se mêle au grand banditisme. A plusieurs reprises, il est arrêté et emprisonné à la Santé.
Quand il en sort, l’armée allemande occupe Paris. Les temps sont troubles et incertains. Pour la grande majorité, il s’agit de subir en s’adaptant. Pour une minorité, le combat pour la liberté ne fait que débuter. Villaplane et tous les petits truands de son acabit comprennent vite tout le parti qu’ils peuvent tirer de cette situation de chaos. Des liens se tissent avec les vainqueurs qui profitent de cette collaboration non officielle. Le marché noir et le racket des Juifs deviennent un enjeu pour le Milieu. Mais l’équilibre reste fragile. Quelques mois après l’entrée des Allemands, Villaplane écope de deux mois pour recel. Pour peu de temps. Les Nazis ont besoin de Français sans scrupules pour accomplir les basses besognes. Un tandem hétéroclite se forme entre le commissaire Pierre Bonny et l’escroc Henri Lafont pour créer la Gestapo française (la carlingue) à la solde du SIPO-SD nazi. Le recrutement est aisé. Lafont active ses réseaux au sein de la pègre parisienne et dans les cellules de la Santé. Alexandre Villaplane n’hésite pas. Il préfère la lumière à l’ombre. Fut-elle opaque ! Au 93 de la rue Lauriston, il devient rapidement un serviteur zélé, spécialisé dans le racket des Juifs auxquels il extorque sans scrupule or, argent liquide, tableaux et meubles de valeur. Les mains tragiques du tortionnaire ont définitivement remplacé les pieds magiques du footballeur. Mais le fil du rasoir est étroit. Pour lui, seul l’argent compte. Avec les Allemands ou sans les Allemands qu’il tente à plusieurs reprises d’escroquer. Mal lui en prend ! En 1941, il doit se mettre au vert à Toulouse pour se faire oublier. Deux ans plus tard, pour un trafic de pierres précieuses, les S.S. l’envoient goûter de la prison à Compiègne. Lafont le sort de là et lui confie le poste de chauffeur du commissaire Bonny.
En 1944, les temps d’incertitude sont devenus des temps d’espoir. La domination allemande se lézarde. À l’intérieur du territoire français, la Résistance porte de rudes coups à l’occupant et aux suppôts de Vichy. Pour les combattre, les Nazis créent la Brigade Nord-Africaine, divisée en cinq sections. Celle envoyée en Périgord est commandée par Alexandre Villaplane, qui est élevé au grade de S.S.-Untersturmführer. Les « S.S. Mohammed », comme on les surnomme, se taillent une réputation de cruauté et de cynisme auprès des populations. Au procès de Villaplane, le procureur en dresse un sinistre tableau : « Ces Nord-Africains pillent, violent, volent, tuent, s’associent avec les Allemands pour les pires brigandages, les exécutions les plus affreuses. Un témoin nous a dit comment il a vu de ses yeux ces mercenaires glisser dans leurs poches les bijoux arrachés aux victimes encore frémissantes, et tachés de sang. Au milieu de ces débordements, voici comment Villaplane opérait : il est calme et souriant, presque gai, pimpant. Sa psychologie est tout à fait différente de celle des autres membres de son groupe. Il se dépeint lui-même comme un combinard. Je dirais, d’une façon plus technique, en considérant son dossier casier judiciaire, qu’il est plus qu’un combinard : c’est un escroc, un escroc-né. Or les escrocs ont un sens qui est indispensable à leur métier : c’est le sens de la mise en scène. Cette mise en scène est en effet utile pour aveugler la victime et l’amener à livrer ce qu’elle veut défendre. Ce sens de la mise en scène a toujours été, chez les escrocs, un sens primordial. Villaplane le possède au plus haut degré, et dans les faits qui lui sont reprochés il a établi une mise en scène cynique, à l’occasion de laquelle il va tenter et réussir la forme la plus abjecte du chantage : le chantage à l’espérance… En uniforme allemand, il descend d’une voiture prise au maquis et il commence le monologue suivant : “En quel temps vivons-nous ! Quelle terrible époque que la nôtre ! À quelles dures extrémités suis-je réduit, moi, un Français, obligé de porter l’uniforme allemand, cette affreuse défroque ! Voyez, braves gens, voyez à quels excès se livrent ces gueux qu’on a mis à ma suite ! Je ne saurais en être responsable, je n’en suis plus maître. Ils vont vous tuer ! Je vais tout de même vous sauver, au péril de ma vie. J’en ai sauvé cinquante-quatre. Vous serez la cinquante-cinquième. Ce sera quatre cent mille francs” ! »
De mars à juin 1944, Villaplane et sa bande de pillards n’ont plus aucune limite, traquant sans cesse juifs et maquisards. « Sur les renseignements d’un indicateur, appartenant à la Gestapo de Périgueux, raconte un témoin dans un ouvrage paru en 1973 (« Tu trahiras sans vergogne »), Alex et trois hommes de la B.N.A. font irruption chez Geneviève Léonard, accusée d’héberger chez elle un Juif. Les trois Arabes saccagent la maison, brisent les meubles et les portes. Alex saisit par les cheveux Geneviève Léonard, cinquante-neuf ans, mère de six enfants. Elle tombe par terre et le supplie de l’épargner. “Où est ton Juif ?” hurle alors Alex. La femme refuse de répondre. Alex la relève brutalement, la pousse dans une ferme voisine, à coups de crosse, et là, il la contraint à assister à une scène atroce : les Arabes de la B.N.A. torturent sous ses yeux deux paysans, accusés d’être des terroristes. Attachés par les pieds et les mains, liés à un arbre, ils sont lacérés de coups de fouet. Leur visage est inondé de sang. Elle crie d’épouvante. Un Arabe jette sur les deux paysans enchaînés un brandon enflammé. Les vêtements prennent feu. Alex éclate de rire, les Arabes ricanent. Les deux paysans, léchés par les flammes, hurlent et appellent au secours. Ils sont abattus à la mitraillette, à bout portant. Pendant ce temps, les hommes de la B.N.A. ont découvert le Juif, Antoine Bachman. Ils l’amènent à la ferme. Alex le gifle, l’arrête et exige de Geneviève Léonard deux cents mille francs. »
À Eymet (Dordogne), si Villaplane sauve des mains allemandes plusieurs habitants accusés par une délatrice de donner de l’aide à des parachutistes anglais, ce n’est pas par pitié mais parce qu’il comprend que le vent est en train de tourner. Mieux vaut s’acheter une bonne conduite. Sait-on jamais si les affaires tournent mal.
Le 11 juin 1944, au lendemain du massacre d’Oradour-sur-Glane, Mussidan plonge dans l’horreur. Alors que la Résistance vient de quitter la ville, des éléments de la 11e Panzer Division, aidés par les hommes de Villaplane, prennent en otages cinquante-deux civils avant de les fusiller. L’ancien international dirige lui-même, à la sortie de Mussidan, la fusillade de dix otages dont plusieurs sont des étudiants. Pillant et incendiant des fermes dans la région de Donzenac, ils abattent ensuite un gamin de seize ans. Lors de son interrogatoire, l’ex-footballeur contestera sa présence à Mussidan, affirmant être à Paris ce jour-là. Lafon confirmera cet alibi. Mais quel crédit peut-on accorder à ces crapules, désormais entre les mains de la justice ?
Arrêté le 24 août 1944, l’ex-capitaine de l’équipe de France est traduit avec ses complices devant la Cour de la Seine. Il n’y manifestera aucun regret. Deux semaines plus tard, Alexandre Villaplane, « le Platini de l’entre-deux-guerres », s’affaisse sous les balles du peloton d’exécution, laissant une trace de sang sur le rectangle vert de ses exploits.


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