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Camille Douls : une trace dans le désert 1889

Le temps ressemble au vent du désert. Il efface des traces de vie comme celles des pas laissées sur le sable. Et seuls des guides éprouvés peuvent orienter les recherches, utilisant d’infimes points de repères pour les retrouver. Ainsi l’historien rejoint l’explorateur… Dans le cas précis de Camille Douls, l’un et l’autre se superposent et s’associent.

Le 6 février 1889, Douls est âgé de vingt-quatre ans. Au bord d’un point d’eau entouré de tamaris, il peut se laisser bercer par la fraîcheur de l’oasis et s’abandonner au sommeil. Ne sent-il pas, loin là-bas, qu’un danger menace ? Les hommes qui l’accompagnent, eux, n’ont pas le cœur serré. La cordelette de cuir glisse le long du cou de l’étranger. Ils n’ont plus qu’à serrer… serrer encore… le désert étouffe les râles et seuls les soubresauts sculptent le sable d’un corps encore chaud mais qui vient de perdre vie. L’aventure de Camille Douls s’arrête là… au puits d’Illighen… à la moitié de son parcours… mais si loin du Rouergue.

Le désert n’a pas enseveli son corps. De rumeur, son assassinat s’est transformé en nouvelle… incertaine puis fondée. Elle a transpiré d’abord à travers les dunes jusqu’aux postes militaires français… avant de franchir la Méditerranée et de se répandre dans les salons parisiens puis au sein des cercles savants aveyronnais. Depuis 1874, Douls est le vingtième Français assassiné dans cette région rebelle.

Car El-Hadj-Abdel Malek, ce voyageur « assez jeune, vêtu du costume arabe, parlant la langue du pays mais d’une façon trop incorrecte pour déguiser son origine étrangère » ne peut être que Camille Douls. En dépit de toutes les précautions pour éviter d’être reconnu… en dépit de la langue arabe qu’il maîtrisait et des traditions et coutumes qu’il avait parfaitement assimilées.

Alors le temps a pris son temps. Entre mars et juin 1889, le commandant supérieur de Ghardaïa Deporter rédige plusieurs rapports sur un Européen tué dans le désert :

« … l’explorateur aurait été étranglé entre l’Aoulef et Akabli, non pas par les Touaregs, mais par des Arabes Dermechega, indigènes vivant de rapines sur les routes qui aboutissent au Touât. Ces malfaiteurs auraient coupé la tête à leur victime après l’avoir étranglée et se seraient partagés les effets contenus dans trois caisses de dimensions moyennes. Quant aux assassins, il auraient été eux-mêmes surpris et pillés quelques jours après par des Touaregs Hoglan du Djebel Hoggar. L’indigène qui a donné ces renseignements a déclaré avoir vu l’endroit où El-Hadj-Abd-El-Malek a été assassiné… »

De suppositions en confirmations, l’information officielle ne parvient que le 6 janvier 1890 au siège de la Société de Géographie de Paris à laquelle Douls a adhéré quelques mois plus tôt. La docte Société avait pourtant annoncé dès le 22 novembre 1889 la mort tragique de l’explorateur, se fiant aux renseignements qui lui étaient parvenus. Deux mois plus tôt, la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron avait sollicité par lettre, signée de son Président Adolphe Boisse, toute information à ce sujet. La réponse arriva de Paris, le 2 octobre, de la part du secrétaire général de la Société, ne laissant que peu d’espoir de retrouver vivant Douls. « En effet, un voyageur européen a été assassiné dans le Touât, à environ 800 km au sud d’Oran. Il avait quitté l’Aoulef en même temps qu’une caravane qui se rendait à El Goleah où elle est arrivée le 24 février1889, après vingt jours de route ; son départ remontait donc au 4 février. C’est deux jours après, le 6 février que le voyageur européen aurait été assassiné sur la route d’Aoulef à Okabei (?) par ses deux guides, des Touaregs de l’Adrar.

Le fait de l’assassinat est certain ; quant à l’identité de la victime avec C. Douls, si elle n’est pas absolument certaine, elle est absolument probable. Le signalement donné du voyageur assassiné correspond à celui de Douls. On sait sous quel nom d’emprunt (Abd El Malek) notre compatriote avait quitté Tanger et ce nom-là est tout justement celui du voyageur dont l’assassinat a été annoncé à la fois en Algérie et au Maroc.

On peut difficilement admettre qu’il n’y ait là qu’une coïncidence ; difficilement aussi que Douls ait organisé toute cette fiction pour masquer sa marche. Depuis le mois de février, il aurait eu, d’ailleurs, le temps de réaliser son voyage et de donner de ses nouvelles, sachant dans quelle inquiétude doivent être ses parents et ses amis… »

Pour la famille de Douls, c’est de Mexico où elle a émigré, que la nouvelle tombe début janvier 1890. Ne pouvant rentrer en France, le père, François Douls écrit à la Société de Géographie : « Je lui avais recommandé d’une manière toute spéciale de ne pas s’engager avec des guides quels qu’ils fussent ; de ne pas quitter la caravane où qu’il serait, ou les caravanes à n’importe quel endroit qu’elle fussent, et d’attendre d’autres caravanes qui le dirigeraient du côté où il voulait aller.

« Je ne puis croire qu’il ait transgressé mes prescriptions. La copie que je vous prie de m’envoyer m’édifiera sur tout cela.

« Je vous prie encore, Monsieur le président, de me dire si l’assassinat est réel, de quelle façon je devrais agir pour faire transporter ses restes mortels en France pour lui donner une sépulture favorable, soit à Paris, soit à Rodez, sa ville natale, où je pourrais ainsi que sa mère et son frère aller sur sa tombe, l’arroser de nos larmes et la tenir couverte d’immortelles. Né le 17 octobre 1864, il est seulement dans ses vingt-cinq ans ; c’est mourir bien jeune. Douls, d’un grand courage et décidé à tout sacrifier pour parvenir à son but, il ne reculait devant aucun obstacle ; il aurait pu rendre de grands services à la France qu’il adorait… », demandant que les restes de son fils soient ramenés en Aveyron.

Un père qui mourra de chagrin si l’on en croit une lettre de son épouse, adressée à l’abbé Marcorelles, le 8 juillet 1893, afin qu’il intercède auprès du gouvernement pour obtenir un secours annuel, arguant du fait que son mari est mort de la perte de son pauvre fils. Cette demande ne fut pas suivie d’effets, le ministre de l’Instruction publique répondant « que M. Camille Douls étant parti à ses risques et périls, la demande de sa mère ne pouvait être acceptée ».

Au pays, la mort de Camille Douls ne laisse personne indifférent. Son décès confirmé, il s’agit dès lors de retrouver sa dépouille et de la rapatrier en France pour lui rendre tous les honneurs.

De lettres en délibérations municipales, de subventions en souscriptions, le temps prendra encore son temps. L’Aveyron Républicain, daté du 27 novembre 1889, avait annoncé la volonté de la municipalité de Paris d’honorer le disparu : « Il y a environ un an, le Conseil municipal votait une subvention à l’un de nos jeunes et déjà célèbres explorateurs, qui se préparait à faire un voyage de découvertes dans l’Afrique Centrale.

« La nouvelle de la mort de Camille Douls est aujourd’hui officiellement confirmée. Il est tombée sur le champ de bataille de la science et de la civilisation. Il a droit à notre souvenir…

Le nom de Camille Douls sera donné à l’une des voies nouvelles de Paris… »

Un an plus tard, dans sa séance du 5 septembre 1890, le maire de Rodez Louis Lacombe demande que « le Conseil donne le nom de Camille Douls à la rue dite de l’Hôtel-de-Ville, où il est né et qui d’ailleurs n’a plus rien de commun avec l’Hôtel de Ville. Cette proposition est adoptée. »

Dès la fin de 1889, un Comité se constitue à Paris pour l’érection d’un monument à la mémoire de Camille Douls. Projet repris par la municipalité dans sa séance du 5 septembre 1890 : « M. le Maire fait prévoir la possibilité de procurer à très peu de frais à la ville de Rodez un deuxième modèle du monument qui sera érigé à Paris. »

Une souscription est alors lancée pour financer ce projet. La presse se fait l’écho, le 22 août 1890, de l’absence d’intérêt des Ruthénois à propos d’une conférence dédiée à l’explorateur et susceptible de faire rentrer des fonds. Le Courrier de l’Aveyron écrit :

« … Douls serait-il oublié ? Nous ne pouvons le croire, malgré le vide navrant que présentait la salle du théâtre, où devait avoir lieu la conférence sur le jeune explorateur. Une cinquantaine de personne et c’était tout. Il était impossible de faire la conférence devant des banquettes ; aussi le Comité d’organisation l’a-t-il renvoyée à samedi. Il ne faut pas que cet échec se renouvelle. Pour la première fois, un Aveyronnais va avoir un monument sur une des places de Paris. Nous devons aider le Comité à son érection, nous devons contribuer, par notre entrée à la Conférence, à cette glorification si méritée… » Et L’Aveyron Républicain d’ajouter : « … Les dames sont admises ; elles ont là une excellente occasion de profiter d’une distraction intellectuelle, ce qui est assez rare sur Rodez. »

Bizarrement, la presse occultera cette seconde conférence sans que l’on sache vraiment si le public a répondu à l’appel.

Au Sahara, mission a été confiée aux autorités françaises en Algérie de tout entreprendre pour retrouver les restes de Camille Douls, une somme de cinq cents francs accordée par la Société de Géographie permettant de subvenir aux frais. La tâche est ardue. Tant de semaines se sont écoulées alors que le secteur dans lequel Douls a trouvé la mort se situe hors du contrôle des autorités françaises. Une année supplémentaire sera nécessaire pour qu’enfin le cadavre de Douls soit rapatrié vers Ghardaïa avant d’être acheminé par le vapeur Ajaccio, de la Compagnie transatlantique, depuis Alger jusqu’au port de Marseille. Annonce en est faite par le Président de la Société des Lettres à la Société de Géographie, datée du 28 juillet 1891 : « D’après un article de journal dont je viens de prendre connaissance, les recherches entreprises à l’instigation et sous les auspices de la Société de Géographie, en vue de retrouver les restes de Camille Douls, auraient été couronnées de succès, et la dépouille mortelle du courageux explorateur attendue prochainement à Marseille, devrait être dirigée sur Rodez son pays natal…. »

Le 4 août 1891, le secrétaire de la Société de Géographie lui répond : « J’ai l’honneur de vous informer que la Société de Géographie de Paris a demandé à la Municipalité de Rodez une concession à perpétuité dans le Cimetière de la ville, destinée à la sépulture des restes de Camille Douls.

« D’après les informations données par divers journaux il ne semble pas douteux que M. le Maire de la Ville de Rodez ne se soit mis en relation directe avec M. le Général Poizal (par les soins duquel les dépouilles de l’explorateur seront renvoyées en France) et qu’il ne soit à même de vous fournir tous les renseignements dont vous pouvez avoir besoin. »

Enfin, le 25 août 1891, trente mois après son décès, les restes de l’explorateur aveyronnais parviennent à Rodez. Il faut d’abord participer à la reconnaissance de ses restes, ce dont se fait l’écho Le Courrier de l’Aveyron : « Il paraît qu’il manque plusieurs membres, que les chairs, qui n’ont pas été exposées aux déprédations des carnassiers, sont momifiées par l’action de la chaleur du soleil des déserts d’Afrique. Malgré ces détériorations, la tête a été parfaitement reconnue comme celle de notre infortuné compatriote. »

Le monument n’étant pas prêt, le corps est déposé dans l’ancien cimetière, près de l’église du Sacré-Cœur. Cette cérémonie sera suivie, le 4 septembre 1891, par l’arrivée d’une couronne de marbre offerte par le Cercle aveyronnais d’Alger.

Les difficultés qui ont précédé le rapatriement du corps sont pourtant loin d’être gommées. Quatre années seront en effet nécessaires avant que le monument Camille Douls soit inauguré à Rodez. La souscription ne suscite en effet guère d’enthousiasme, ce que confirme le compte-rendu de la réunion de la Commission Douls, datée du 22 octobre 1891 : « Il a été décidé qu’il n’y aurait aucune cérémonie officielle d’inhumation, les parents de Camille Douls restant libres d’en faire une à leurs frais. Il sera élevé à la mémoire de notre compatriote un modeste mausolée… Plus tard, si les ressources dont disposera la commission le permettent, on fera faire un buste de Douls, en bronze ou en marbre, qui trouvera place soit au musée de la ville, soit dans une salle de la mairie. M. le Maire a annoncé qu’il proposerait au Conseil municipal de voter une somme de 500 francs. » La presse parisienne n’est pas en reste : « Ne serait-il pas du devoir du gouvernement de faire exécuter un buste de Douls et de l’offrir à la ville de Rodez trop pauvre pour faire face à cette dépense ? En perpétuant le souvenir de cette victime, la France qui poursuit une œuvre de civilisation, perpétuerait le souvenir de ses héros, à l’exemple de l’Eglise qui honore les martyrs et les saints en élevant des autels. Le patriotisme est aussi une religion. »

Dans sa séance du 2 juin 1894, le conseil municipal de Rodez adopte dans son ensemble le projet de monument funéraire à élever à la mémoire de Camille Douls : « Ce monument simple et de bon goût, sera érigé au nouveau cimetière non loin de la porte d’entrée, à l’angle des allées n° 1 et 2. La couronne de marbre offerte par le Cercle Républicain d’Alger, sera harmonieusement placée dans la face principale du monument projeté. Le montant du devis s’élève à la somme de douze cents francs prévue à l’article 136 du budget supplémentaire. »

De son côté, le Conseil général souscrit la somme de cent francs.

Fixée au dimanche 16 juin 1895, à 8 heures, la cérémonie de translation des restes de Camille Douls de l’ancien vers le nouveau cimetière, au pied de son monument en forme de pyramide quadrangulaire, ne se fait pas sans une polémique qui oppose la municipalité de Louis Lacombe favorable à une cérémonie civile et les revues conservatrices et religieuses qui s’insurgent face à l’absence de service religieux. Ainsi La Gazette de l’Aveyron écrit le 15 juin 1895 : « M. le Maire a convoqué pour cette manifestation le Conseil municipal et la population de Rodez. M. le Maire a voulu oublier que la famille Douls avait réclamé un service religieux. Contrairement à ce vœu, l’enterrement sera civil. Si le père Douls vivait, les choses ne se seraient pas passées ainsi… » Le 22 juin, il poursuit en minimisant l’action de Camille Douls et des explorateurs en général, en comparaison de l’œuvre accomplie par les missionnaires pour l’étude des mœurs des pays sauvages… sans faire autant de bruit, ils ont beaucoup plus fait pour la France que tous ces explorateurs envoyés à grands frais par la Société de Géographie… » Une critique reprise par Le Journal de l’Aveyron : « Cette cérémonie a, il faut le dire, complètement manqué de grandeur. Il en eut été autrement peut-être si M. le Maire ne s’était pas arrangé de façon à lui donner le caractère d’un enterrement civil. »

Si la Société de Géographie et la Société des Lettres s’associent à la cérémonie – M. Marius Constans prononçant le second discours pour la Société aveyronnaise après celui du maire de Rodez –  l’absence du représentant de l’état est éminemment remarquée bien que le préfet ait fait parvenir une lettre d’excuses.

Quant à la famille Douls, elle n’est représentée que par un oncle du défunt, le reste des membres étant demeuré à Saint-Agnan, sans doute vexés qu’aucun service religieux n’ait été prévu.

« À quel sentiment obéissait-il donc ? intervient Marius Constans. À l’enthousiasme qui fait les héros, à l’abnégation de soi-même au profit d’une idée, à l’attrait de l’inconnu, à la satisfaction morale de rendre quelques services à la science en lui rapportant des documents géographiques sur des contrées entièrement inexplorées, et à la France en lui indiquant une voie que, le premier, il aura reconnue et suivie à travers les sables meurtriers du continent africain…

« C’était une entreprise hardie mais bien faite pour tenter une âme de vingt ans. Une irrésistible séduction l’attirait vers le désert. Il se grisait d’avance des émotions qui sont réservées au voyageur. Tout jeune, il avait rêvé la gloire des explorateurs célèbres ; les récits de voyage avaient seuls pu distraire ses heures d’ennui sur les bancs du lycée. On le voyait s’arrêter longtemps devant tous les objets exotiques, armes, parures, fétiches, que les vitrines de notre musée offraient à ses yeux émerveillés. Il semblait hypnotisé dans cette contemplation.

« La mystérieuse Afrique exerçait sur lui une sorte de fascination. Il était épris de l’inconnu. Il savourait déjà le plaisir qu’il éprouvait à fouler le sol où jamais Européen n’aurait posé le pied. Il voulait voir ces pays fameux qui ont déjà englouti tant d’hommes. Il attendait avec impatience le jour où il serait libre de faire de son rêve la réalité.

« Qu’importait le danger pour un caractère énergique et résolu comme le sien ? La lutte elle-même n’offre-t-elle pas un attrait ? L’espoir du succès n’est-il pas un soutien ?

« À ses amis qui craignaient pour sa vie, il opposait une inflexible ténacité et la foi en son étoile. Il était jeune, vaillant, intrépide ; il irait de l’avant, toujours de l’avant envers et contre tous, comme un Français.

« Mais cette foi allait jusqu’à la témérité. N’est-ce pas en atteindre la limite que de se risquer ainsi seul, sans escorte et sans munitions, dans ces pays où ont été ensevelies tant de missions, où sont semés tant d’obstacles et tant de périls, où règne tant de fanatisme et de barbarie ? Un explorateur se condamne à l’insuccès et à la mort en s’aventurant seul dans l’immensité du désert… »

Sept ans plus tard, en août 1902, un second monument à la mémoire de Camille Douls  est inauguré au cœur du Sahara, là où l’explorateur a laissé sa vie. Le lien était désormais fait entre sa terre natale et sa terre de découverte.

La trace qu’a laissée Camille Douls dans le sable saharien ne s’est pas encore complètement estompée. Le souffle de son aventure résonne encore et chasse notre indifférence, linceul de l’oubli. Car nous sommes tous, à des degrés différents, des explorateurs : de nos propres vies ou de celles des autres. Camille Douls poursuivait ses rêves magnétiques de désert, dans les pas de son père… les siens nous hantent encore.

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