Camille du Gast. La Vénus intrépide

« J’aime le combat, j’aime lutter contre des adversaires de bonne foi, j’aime courir la chance des sensations nouvelles, où le corps et l’esprit sont tendus, où il faut se servir de ses muscles et de son cerveau pour ne pas succomber. J’aime le danger qu’on affronte et auquel on échappe. J’aime mener une machine qui est l’esclave parfois indocile de ma volonté, j’aime diriger un cheval qui se défend, j’aime lutter contre la mer qui s’exaspère, j’aime surtout, moi, femme, triompher de fatigues qu’un homme supporte avec peine et montrer qu’avec de la volonté et l’énergie, une femme, une faible femme, peut arriver à réaliser des prouesses… »

Ainsi s’exprime dans un article paru en 1905 dans la revue Je sais tout Camille Desinge du Gast.

Cette grande et belle dame, aux charmes ravageurs, s’inscrit dans ce mouvement féministe qui se bat pour faire reconnaître dans tous les domaines le droit à l’égalité des femmes vis-à-vis des hommes. Grâce à l’action de la Ligue pour le Droit des Femmes, fondée par Léon Richer en 1870 et aux idées véhiculées par le premier journal féministe La Fronde de Marguerite Durand, des avancées substantielles leur ont été accordées par les parlementaires de la IIIe République dans le domaine des conditions de travail et dans l’accès à certaines professions qui leur étaient encore interdites. Toutefois, comme l’a écrit Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne en 1789, de nombreuses Bastilles restaient encore à prendre notamment dans le domaine du sport où les femmes se voient reléguées au rang de spectatrices lors des premiers Jeux olympiques tout autant qu’en politique où il faudra attendre 1944 pour les voir obtenir le droit de vote et d’être élues.

Toutefois, à la fin du XIXe siècle, le mouvement féministe se divise en deux courants. D’un côté, un féminisme bourgeois désireux de s’occuper exclusivement des revendications spécifiques aux femmes ; de l’autre, plusieurs militantes socialistes, parmi lesquelles la citoyenne Sorgue, Aline Valette ou Madeleine Pelletier, qui ne considèrent le féminisme qu’à travers les luttes sociales. « Il est certain, déclare la citoyenne Sorgue, que la majorité des élues sortirait de la classe des bourgeoises – des bourgeoises, ennemies nées des prolétariennes – qui se montreraient mille fois plus conservatrices, plus réactionnaires que leur frères, leurs maris et… leurs amants. N’oublions pas que l’atavisme, l’éducation, le milieu, ont fait de la bourgeoise une anti-démocrate par excellence, chez qui se trouve, pour ainsi dire, quintessencié cet égoïsme féroce qui est la caractéristique de sa caste… »

De par sa condition sociale, Camille du Gast ne se situe pas dans cette mouvance de la lutte des classes. Née le 30 mai 1868, elle épouse à vingt-deux ans Jules Crespin, fils de Jean-François Crespin, fondateur du Palais de la Nouveauté, à l’époque le plus grand magasin de Paris, situé boulevard Barbès, qui fait également office d’établissement de crédit. Le même homme créera la « Cité Crespin », rue Oberkampf, où sont logés séparément les cadres, le petit personnel et même les célibataires du magasin. À la mort de son créateur, en 1888, l’un de ses employés, Georges Dufayel, reprend le Palais de la Nouveauté et lui donne son nom.

Le confort financier dans lequel vit le couple permet à Camille de se consacrer entièrement à sa passion des nouveaux sports. Elle y exprime son courage, son sang-froid et ses émotions que seul le danger peut provoquer. Ce qui ne l’empêche pas de développer des talents artistiques, touchant de la peinture et pratiquant le piano à merveille

Le défi, au-delà du féminisme, lui sert d’exutoire à une vie mondaine pour lequel son caractère n’est pas fait. Encore adolescente, elle ne recule pas de passer un gave des Pyrénées sur un tronc d’arbre, en selle sur un cheval de manège ! « Je n’ai pas hésité, j’ai dirigé ma bête sur le pont improvisé, je n’étais pas très rassurée ; mais il faut croire que la monture avait bon pied puisque les photographes de mes amis eurent tout le loisir de faire manœuvrer leur kodak. »

Avec un mari qui l’encourage dans ses entreprises, Camille du Gast court sa vie à la recherche de sensations toujours plus fortes, cherchant le dépassement de soi pour son seul plaisir, sans rien attendre des honneurs. « J’ai horreur surtout de parler de moi, écrit-elle en 1905. Sous prétexte que je suis la modeste héroïne – la langue française ne met que ce mot-là à mon service – de deux ou trois aventures, je vais bientôt passer pour une sorte de tartarin féminin, qui n’a pas chassé le mouflon ni la panthère, mais accompli des exploits que je suis, sans doute, la seule à ne pas prendre au sérieux… On aime peu les femmes qui se racontent. D’ailleurs je suis de cet avis. Il vaut toujours mieux agir que conter. »

Camille est âgée de vingt-sept ans quand, répondant à la proposition de l’aérostier Capazza, elle monte pour la première fois en ballon. Non pour admirer le paysage qui défile sous la nacelle mais bel et bien pour sauter en parachute aux risques de se briser les os en arrivant au sol. « Capazza semblait tellement sûr de lui que je devenais sûre de moi, j’ai tiré la corde de déchirure à 4000 mètres sans hésiter et j’ai eu la surprise de me retrouver intacte sur la terre ferme quelques minutes après. Trois fois, j’ai renouvelé l’expérience et je dois ajouter que j’eus plus de mérite la troisième fois, car à la deuxième tentative, nous faillîmes bien nous noyer. » Cette chance – celle des intrépides – la suivra tout au long de sa carrière sportive.

Au début du XXe siècle, le développement de l’automobile, réservée aux plus aisées, suscite l’intérêt des organisateurs de compétitions, à l’image du Tour de France cycliste. Une première épreuve, longue distance, a déjà vu le jour en 1898, reliant Paris à Bordeaux. Camille du Gast s’enthousiasme vite pour ce nouveau moyen de locomotion. Seconde femme, en 1897, à obtenir son certificat de capacité à la conduite après la duchesse d’Uzès, elle n’hésite pas à descendre en voiture depuis Paris jusqu’à Cauterets avant de rallier Nice. Un véritable parcours du combattant sur des routes empierrées ou des chemins de terre que le goudron n’a pas encore recouvert. Sans compter l’hostilité des populations, notamment dans les campagnes, où les paysans accusent les automobilistes d’effrayer les animaux. Un constat proche de la vérité si l’on considère le bruit des moteurs pétaradant et la poussière dégagée au moment du passage de ces « merveilleux fous au volant de leur étrange machine ».

Mais ce n’est rien à côté de l’adrénaline que Camille éprouve en conduisant : « Je me garde d’entrouvrir la bouche, déclare-t-elle au journal L’Auto en 1904, j’aurais froid aux dents, le vent gonflerait mes joues à les tendre comme des voiles et je fais un effort déjà grand pour tenir la tête en avant avec, malgré tout, une douleur à la nuque ! Mais la route est blanche, droite à perte de vue… pas un obstacle… le moteur ronfle, bat et martèle. Il se produit alors, toujours chez moi, un fait bizarre, comme une sorte d’extériorisation étrange. Je conduis et ce n’est plus moi qui pense. Insensiblement au rythme pressé du moteur, un air chante en moi-même, se cadençant avec le ronflement du moteur et cela est une obsession d’une monotonie non sans un charme de rêve, qui ne cesse qu’à l’approche d’un obstacle, d’un accident de terrain, ou de la voiture d’un concurrent. Alors tout change ! Cette voiture, ce n’est qu’un nuage qu’il faut pénétrer. Ce nuage, cette voiture, il faut les rattraper, les dépasser, coûte que coûte. Dans cet instant, les sommets des arbres, seuls, vous guident ; le sable, le gravier cinglent au visage, on dirait une nuée d’invisibles flèches, comme les piqûres d’aiguilles que Gulliver recevait des Lilliputiens 70 en révolte…Qu’importe !… Alors haletante, oppressée, je me penche d’instinct comme pour aider mon automobile et la pousser, je la cravachais pour hâter son allure et elle ne semble marcher que lorsque j’ai la joie de dépasser mon concurrent. »

Lors de la course automobile Paris-Berlin de 1901, la jeune femme en remontre aux hommes, se classant 30e sur 154 concurrents. Une autre femme participe à la course : la baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt de Haar, née Hélène de Rothschild, qui doit abandonner sur ennuis mécaniques. L’année suivante, elle dispute le Paris-Vienne avant de s’élancer, en 1903, sur une De Dietrich, dans la célèbre épreuve Paris-Madrid. « Ce jour-là, se souvient-elle, sans les accidents dont furent victimes tant de mes pauvres compagnons de route, peut-être serais-je arrivée dans les tout premiers. Mais à voir tant de voitures brisées le long des arbres du chemin, j’ai pensé qu’il y avait tout de même quelque chose de mieux à faire que gagner une épreuve, et, sans arrière-pensée je suis descendue de ma voiture pour soigner inutilement les victimes. »

En effet, entre Paris et Bordeaux, les concurrents sont victimes d’une véritable hécatombe. Partis vers 3 heures 30 du matin, ce 24 mai 1903, les équipages les plus rapides atteignent des vitesses de près de 100 km/h, ce qui ne va pas sans risques pour les pilotes tout autant que pour les habitants des régions traversées. Du reste, le bilan à Bordeaux est terrible : sur 224 concurrents au départ, seuls 114 parviennent à Bordeaux. Hormis les abandons pour ennuis mécaniques, les organisateurs déplorent plusieurs accidents mortels dont sont victimes chauffeurs et spectateurs. Parmi eux, Marcel Renault, l’un des co-fondateurs de la marque éponyme. Du coup, le ministre de l’Intérieur donne l’ordre de stopper la course, au grand dam des Espagnols. Le lendemain, la presse titre sans concession : « Massacres organisées » ; « brutes assoiffées de vitesse », « La course à la mort », déplorant le service d’ordre mis en place par le gouvernement et l’Automobile Club de France. Camille du Gast, en dépit de ses arrêts-secours, se classe finalement en 77e position, après avoir occupé la 8e place. Ce sera sa dernière grande course. Dans un milieu très masculin, Camille fascine mais  dérange aussi. À tel point que l’année suivante, sous le prétexte fallacieux qu’une femme serait plus dangereuse qu’un homme au volant, l’Automobile Club de France l’accuse de « nervosité féminine » pour lui refuser l’accès à la course Gordon Bennett. La réponse de Camille du Gast dans l’Auto est cinglante : « Ai-je écrasé quelqu’un ? Ai-je commis une incorrection pendant le parcours ? Quelqu’un a-t-il élevé la moindre critique contre ma façon de conduire ? Pas le moins du monde ». Le journal lui répond le lendemain : « Je crois pourtant que c’est précisément elle que l’A.C.F a entendu ne pas viser. Je crois que si l’on avait eu, place de la Concorde, la certitude que, seule, elle se mettrait en ligne, semblable mesure n’eût pas été prise ; je crois enfin qu’on a surtout voulu éviter la présence d’autres femmes, moins expérimentées, moins adroites et moins prudentes qu’elle, et que, ne pouvant décider que seule Madame du Gast pouvait courir, l’A.C.F. a dû se résoudre à exclure tout le sexe faible ».

Le 1er décembre 1904, le même journal lui dresse des louanges : « D’aucuns croient à une simple fantaisie de sportswoman, grande était leur erreur et ils purent s’en convaincre en voyant avec quel brio, quelle science et quel sang-froid Madame du Gast sut atteindre des vitesses dignes de nos plus célèbres rois du volant. » Il faut dire que Camille vient d’être la première femme à intégrer l’A.C.F. en tant que représentante féminine de ce cercle très fermé. Une belle revanche mais Camille s’est déjà fixée un nouveau challenge : la course motonautique dans laquelle elle veut être encore et toujours une pionnière.

Quelques essais sur deux bateaux, le Marsouin et la Turquoise, et Camille s’engage sur une nouvelle embarcation plus compétitive, le Camille, un 13 mètres de 43 tonneaux, construit pour participer à la course Alger-Toulon en mai 1905. La « Vénus triomphante » comme on l’appelle de l’autre côté de la Méditerranée est la seule femme parmi les sept équipages engagés. L’épreuve est risquée. Aussi, chaque canot automobile est-il escorté par un contre-torpilleur. Mais laissons Camille du Gast raconter cette traversée où elle et ses adversaires manquent de sombrer corps et biens. « Le départ eu lieu à trois heures du matin, le vent n’était pas méchant, la mer se montrait bonne fille et mon désir était que le flot se manifestât pour que le Camille fit preuve de toutes ses qualités nautiques et batte le Fiat X. À six heures du matin, les vagues commencèrent à grossir et mes mécaniciens à ne pas être à leur aise. Le lieutenant Menier prit la direction du moteur, arrangea les accumulateurs et le bateau tint tête au gros temps. D’ailleurs, vers dix heures, le vent faiblit et le Camille commença à passer ses adversaires. Par signaux, on apprit que le Fiat était embarqué et à cinq heures, le Kléber passa le long de nous en sonnant le rigodon, le Mercédès avait pris la remorque. Mais la mer était redevenue grosse, les mécaniciens plus malades ne voulaient plus faire manoeuvrer la pompe, l’eau noyait le moteur.

« Le lieutenant Menier me dit à voix basse : “Il va falloir demander la remorque!” – “Oh ! Pas encore !” Mais, les hommes avaient entendu ; ils n’étaient pas des marins, c’étaient des mécaniciens ; ils laissèrent le moteur et le bateau s’en alla à la dérive.

« Deux fois déjà le Dard nous avait offert la remorque, nous l’avions refusée, maintenant il fallait lui demander protection et aide. On nous en lança un bout, mais la mer était trop forte et nous ne pûmes parvenir à le prendre. Le Kléber s’approcha et mit une baleinière à la mer. Dix fois, les marins s’efforcèrent de venir à nous, dix fois le flot les renvoya vers leur navire. Le commandant Caujie fit alors remonter la baleinière sur ses palans et prit le large.

« A ce moment, nous avons crû que le Kléber laissait au Dard la mission de nous sauver, mais quand nous vîmes le croiseur revenir sur nous à toute vitesse, quand nous aperçûmes l’étrave devant nous, nous avons eu la sensation exacte que le grand vaisseau allait nous couper en deux : “C’est fini !” dis-je malgré moi à voix basse.

– Oui !” répondit le lieutenant Menier.

Mais déjà le croiseur faisant machine arrière, arrivait doucement et quinze amarres et dix échelles tombèrent sur le Camille.

“Allez les mécaniciens !” cria le lieutenant Menier… “A vous, madame, à vous!” et cramponné à une amarre, il luttait contre le flot qui chassait le canot. J’hésitais…

– Allez, ou je lâche tout et nous sommes flambés tous les deux.”

Je saisis le dernier échelon d’une échelle qui pendait au flanc du Kléber.

Mais étaient-ce mes gants baignés d’huile ou mes muscles fatigués, le Camille fila sous mes pieds et je n’eus pas la force de me hisser à l’échelon supérieur, je tombai à l’eau. Terrible sensation, dites-vous ? Non pas, j’étais trempée d’eau glacée depuis le matin, et j’ai eu la sensation d’entrer dans de l’eau tiède. Je levais les bras méthodiquement – comme on m’avait appris à la piscine – mais je rencontrais la coque du Camille.

Alors, oui, j’ai eu peur, non pas eu peur de mourir, mais la peur de mourir bêtement, entre deux bateaux qui allaient m’écraser, de mourir de cette mort qui m’était particulièrement désagréable : la noyade. J’ai serré les épaules, crispé ma volonté pour lutter de toute mon énergie. Une vague m’entraîna, mon capuchon était revenu sur ma tête, et un petit instant, un tout petit, j’ai eu l’impression que les événements prenaient une mauvaise tournure pour moi.

C’est long dix secondes ! J’étouffais, je ne voyais plus rien, je tenais mes lèvres closes nerveusement et les jambes raidies, les mains en coupe, je m’efforçais de sortir de cette épaisse eau qui m’étreignait.

Tout à coup, je rencontrai la coque du Camille !

Et dès lors, je n’eus plus qu’une idée : tenir une grande chaîne d’or chargée de breloques que j’avais au cou pour ne pas qu’elle s’accrochât à l’hélice. Un matelot du Kléber qui s’était jeté à l’eau, Poulou, me poussait déjà ; je me cramponnais au bord de mon bateau ; à la main que me tendait le lieutenant Menier, on jeta des cordes, on me crocha comme un colis pour me hisser au bord du Kléber. C’était tout, c’était la fin du drame. Tout le monde avait eu peur, tout le monde a tremblé pour moi ; jamais, au fond, je n’ai eu la sensation que c’était la fin et au plus terrible instant, j’ai eu l’idée que ça se compliquait mais que ça n’était pas définitif… »

Entre 1905 et 1912, abandonnant les épreuves sportives, Camille du Gast est envoyée à quatre reprises par la France en mission au Maroc, zone de litige avec l’Allemagne. De ses observations parviendront deux rapports au gouvernement français : « Le Maroc agricole » et « Le statut ouvrier au Maroc ». Son tempérament lui fait aussi découvrir le pays à cheval. Elle s’intéresse à la vie des tribus, à leurs coutumes et à la botanique comme le révèle un article paru dans l’Intransigeant le 30 septembre 1909 : « De toutes les personnes qui se sont aventurées au Maroc, Mme du Gast est peut-être celle qui en connaît le mieux le pays, les habitants et les mœurs. Chargée par le gouvernement d’une mission qu’elle a accomplie tout entière, elle est allée, voici deux ans, étudier là-bas le droit foncier et l’agriculture marocaine. Elle a parcouru, entre autres, toute cette région du Rif où coule aujourd’hui à flots le sang espagnol, Melilla, Setouan, la Mar Chica…, région terriblement défendue par le caractère ombrageux, l’indépendance altière et la fougue hostile des Rifains, beaucoup plus que par les accidents du sol et les difficultés matérielles de pénétration. »

Camille joue également un rôle diplomatique important pour rallier le Maroc à la France. Un sujet qu’elle évoque dans un article, « Ce que m’a dit le Rogui », publié dans Je sais tout, en 1909.

En 1912, Camille du Gast est âgée de 44 ans. Le temps de ses exploits intrépides est passé. Mais elle n’abandonne pas le combat pour les grandes causes. Durant la Grande Guerre, elle s’investit auprès de ceux qui souffrent comme le rappelle ce courrier du sous-secrétaire d’Etat Justin Godard à son intention : « Je suis informé des nombreux services que vous avez rendus, pendant l’automne de 1914, aux hôpitaux de Capvern et de Loures-Barousse, en prodiguant aux malades, aux blessés et à la population toute entière à une époque où les besoins étaient particulièrement pressants, l’aide de vos dons généreux et les bienfaits également précieux de  votre assistance personnelle. Dussé-je offenser votre modestie, qu’il me soit permis, Madame, au nom du gouvernement, de vous exprimer ma reconnaissance pour votre dévouement si actif et si éclairé. Daignez agréer, en outre, l’hommage de mes respectueux sentiments. »

La paix revenue, toujours féministe, elle rédige en 1921 un article dans « Cinquante ans de féminisme. 1870-1920 » intitulé « Le rôle des sports dans la victoire féministe » avant de devenir vice-présidente de la Ligue Française du Droit des Femmes en 1929.

En prenant, jusqu’à sa mort, la présidence de la Société Protectrice des Animaux, Camille du Gast s’engage à défendre la cause animale pour laquelle elle s’est toujours battue. Sa mère et l’un de ses oncles ont déjà joué un rôle important au sein de la Société. Comme Camille l’a toujours fait, elle s’investit à fond dans ce nouveau rôle. Outre la modernisation du refuge de Gennevilliers dans lequel elle engage ses fonds propres, elle fait campagne contre la chasse à courre et les corridas, n’hésitant pas à organiser des manifestations pour en interdire la pratique. A Melun, notamment, elle fait larguer par avion des milliers de tracts anti-corridas, ce qui lui vaut d’être traduite en justice. Un journal local raconte : « Au moment du paseo, une trentaine de jeunes gens, parmi lesquels deux jeunes filles, sous les ordres de la présidente Mme Du Gast et un monsieur, sautent dans l’arène accompagnés des coups de sifflet de 400 manifestants, qui de plus lancèrent des bombes fumigènes. La police fit évacuer l’arène par des mesures qu’il fallait… » En 1927, elle propose de mettre en place une taxe sur les corridas, qui ne sera appliquée qu’en 1934. L’année suivante, elle fait de la S.P.A. sa légataire universelle, la somme estimée s’élevant à 1 200 000 francs.

Cette énergie pour la défense des animaux suscitera de la part du journal Paris Moi, le 1er janvier 1936, des vœux pour que le prix Nobel de la Paix lui soit attribué : « Mme du Gast est entourée depuis son enfance de toutes les satisfactions du luxe et de la vanité. Entichée de présidences, elle pouvait présider un Yacht-Club ou Rowing-Club quelconque. (…) Mais elle a choisi ce qu’il y a au monde de plus monotone et de plus décourageant : le contact de l’éternel martyre des bêtes, avec le sentiment de ne pouvoir enlever qu’une goutte d’eau à un océan de souffrances voulues par le Créateur (…) N’est-elle pas ridicule ? Que dis-je ? Elle est folle, car elle n’est pas heureuse : « J’ai tué mon sommeil ! me disait-elle le soir du réveillon. La nuit, je revois en esprit les horreurs que j’ai vues dans la journée. Et je suis triste comme la mort… ».
Mais elle recommence le lendemain !
Et si vous lui obtenez le prix Nobel, l’argent du prix Nobel ira se noyer dans cet océan de cruautés à déjouer, à soulager, à atténuer… »

Quand la guerre éclate, infatigable, elle vient encore en aide aux orphelins et aux filles-mères. Elle décède dans la France occupée le 24 avril 1942, âgée de 74 ans. Celle qui est désignée comme la plus grande « sportwoman du XXe siècle » repose désormais au cimetière du Père-Lachaise.

Aujourd’hui, Camille du Gast est en partie oubliée. Une rue dans le XIe arrondissement de Paris et un lycée des Métiers, à Chalon-sur-Saône, portent son nom alors qu’un très beau livre, « La dernière Amazone », lui a été consacré en 2007 par Elisabeth Jaeger-Woolf.

Par son intrépidité, son courage, son esprit d’entreprise et sa modestie, sans égard pour les conventions et l’autorité, Camille du Gast montre, comme l’a écrit Louise Michel, « qu’il faut toujours vivre un peu au-dessus de soi-même ».

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