Cartouche ou la vie sans issue

Arnault de Bouëx planta son regard dans les yeux fiévreux de sa proie. Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, le conseiller au Parlement sentit que l’homme dont parlait le Tout-Paris vacillait sur ses fondations. D’un simple hochement de tête, il signifia à l’exécuteur de poursuivre son œuvre de destruction. Arrimé sur sa sellette par une corde qui emprisonnait ses cuisses, le Roi des voleurs ne broncha pas. En avait-il la force lui, le chef des Cartouchiens, adulé par le petit peuple de la capitale ? Combien de temps pourrait-il encore tenir face à son tortionnaire dont la vengeance semblait sans limites ?

Depuis son arrestation, le 6 janvier 1721, son visage d’ange s’était dilué dans les stigmates de la douleur. Mais les supplices endurés n’avaient eu raison ni de son courage, ni de son silence. La raison tenait en son absence de peur. Ce sentiment qui vous fait faillir et avouer, jamais il ne l’avait éprouvé. Mieux encore, il l’avait défié durant toute sa courte vie. Arnault de Bouëx et l’exécuteur en chef l’auraient-ils sans cesse torturer jusqu’à la mort qu’il continuerait à nier être Cartouche… le Prince des Voleurs… le Roi de Paris… le Fils de la nuit… Un dernier pied de nez à tous ceux qui l’avaient banni de la société. Sans autre issue que la camarde !

L’assesseur du bourreau passa ses bras noueux sous les aisselles de l’accusé, resserrant sa prise pour éviter tout mouvement brusque. Le souffle coupé par la pression exercée sur sa poitrine, Cartouche se sentit défaillir. Quand le maillet brandi par le bourreau enfonça le premier coin entre les carcans de bois qui cerclaient les jambes déjà broyées du brigand, un jet de sang épais et poisseux jaillit de sa bouche. Sept autres coups de boutoir suivirent. Un torrent de douleurs remonta par vagues jusqu’à sa tête brûlante, prête à exploser. Quand le bourreau délesta Cartouche de ses brodequins, la chair de ses membres inférieurs ne ressemblait plus qu’à une infâme charpie.

« Vas-tu dire ton nom ? siffla enfin Arnault de Bouëx. Ceux de tes complices ? Allons, parle ! Avoue tes crimes ! Dieu t’en tiendra compte. »

La réponse de Cartouche se perdit dans un gémissement incompréhensible.

Quand il reprit connaissance, il était allongé dans sa cellule, les fers mis aux pieds, aux mains et au cou pour empêcher toute tentative d’évasion. La vermine l’avait envahi et les rats pullulaient tout autour de lui, prêts à venir lui grignoter les pieds.

Cartouche savait son combat perdu d’avance. Bien qu’il eût toujours proclamé son innocence, évoquant une méprise avec le bandit Cartouche, les juges avaient déjà pris leur décision de l’envoyer à la roue. Seul un fol espoir prorogeait sa volonté de tout nier : ses lieutenants et ses hommes avaient promis de le libérer : à la Conciergerie où il serait transféré avant l’exécution ou sur le parcours le conduisant vers l’échafaud, place de Grève. Cette seule idée lui redonnait courage. Alors, reprenant confiance, il se laissait aller aux confidences intérieures, parcourant le chemin de sa vie, du fond de son corps-sanctuaire.

L’appel de la liberté

Un jour de 1693, Louis Dominique était venu au monde sous le règne du Roi soleil. Son père, Jean Garthauszien, d’origine allemande, tenait une boutique de tonnelier, rue du Pont-aux-Choux, dans le quartier de la Courtille, à deux pas de Belleville. Sa mère, Catherine Lamarre, était une Parisienne bon teint, qui choyait son premier rejeton pendant que son mari dressait à longueur de journée les futailles. En dépit des difficultés du temps par la faute de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, les Garthauszien vivaient convenablement du fruit de leur travail, ne s’accordant que le repos dominical pour prendre un peu de répit. L’occasion, pour le père, d’aller vider quelques chopines dans les nombreuses auberges du quartier avant de revenir, passablement éméché, au domicile où le vin mauvais l’incitait plus que de raison à battre son épouse.

De son ancien métier de soldat, Jean Garthauszien avait conservé une discipline stricte et un sens de la probité auxquels il était hors de question de déroger. Aîné de la famille, Louis Dominique devait donner l’exemple. Estimant que quelques études ne lui feraient pas de mal, son père l’envoya étudier sur les bancs du collège Louis-le-Grand où il côtoya un temps l’élève François Marie Arouet, plus connu sous le nom de Voltaire.

Son renvoi pour chapardage augurait d’une carrière qui n’avait pas encore pris son envol. Du coup, se dit le père Garthauszien, si son mouflet ne voulait pas taquiner le verbe et les chiffres et bien foutre ! il ne lui restait plus qu’à tenir la doloire, le riflardet… et cercler les tonneaux. En le prenant sous sa coupe, le père Cartouche, qui avait fini par  franciser son nom, tiendrait son garnement à l’œil. Il ferait beau voir qu’il s’encanaille ! Quelques coups de fouet bien sentis le feraient revenir à la raison.

Mais essayez de redresser un arbre déjà bien tordu ?

Si l’apprenti tonnelier respectait à la lettre son travail, il éprouvait à la fois des besoins d’évasion et une propension à fréquenter les mauvais garçons du quartier. Une avant-scène de la délinquance qui n’allait plus le quitter. Encore novice dans l’exercice du vol à la tire, Louis Dominique apprit vite à ses dépens que dans ce métier, on peut vite passer de la lumière à l’ombre. Averti par la police que son galapiat de fils venait de se faire prendre la main dans le sac, le père Cartouche se dit qu’un séjour en maison de correction permettrait à son rejeton d’expurger ses mauvais penchants. Quand le jour fut venu, Louis Dominique eut juste le temps de prendre la poudre d’escampette avant de voir les portes se refermer sur lui.

Le voilà dés lors, âgé de onze ans, errant dans une ville dont il ne connaît rien. Sans domicile fixe. Sans argent mais humant le vent de la liberté. Un bien imprescriptible pour ce gamin au visage d’ange. Durant plusieurs mois, au contact d’une famille de bohémiens, il apprend comment couper bourses, tabatières, boîtes à mouches ou gardes d’épée. Un butin qu’il revend dans les cabarets ou à quelques receleurs. Surveillée par la police, la petite bande décide alors de s’exiler un temps vers Rouen. Cartouche y tombera malade et devra à son oncle d’être soigné avant de décider, sur ses conseils, de revenir dans le giron familial.

Une vie d’honnête homme pour le prix de sa liberté ? Louis Dominique tente bien, au début, de s’en convaincre. Mais l’austère atelier de son père l’étouffe. La rue le fascine toujours plus. Et puis il y a Françoise, lingère le jour et prostituée à la tombée de la nuit dont il s’entiche au point de quitter définitivement le domicile familial. Rien n’est trop beau pour elle ! Louis Dominique la couvre de cadeaux dont on se doute bien qu’ils ne sont pas payés comptant. Du coup, son terrain de chasse s’agrandit. Fin observateur, prudent, ne laissant rien au hasard, profitant de son physique de gamin, Cartouche gagne en expérience. Sa fréquentation des tripots lui permet aussi de se faire la main aux cartes. Parfois, quand sa bourse se vide, il consent à travailler honnêtement : comme laquais chez le marquis de Saint-Abre, en tant qu’informateur pour la police – un comble – ou comme recruteur pour l’armée. Mais chassez le naturel, il revient au galop ! Cartouche a trop goûté à l’argent facile pour vivre de maigres émoluments. Un temps, il s’acoquine avec un certain Galichon, expert dans l’art de couper les gardes d’épée. Pour peu de temps car le malandrin se fait cueillir par la police et Cartouche se retrouve seul.

Un brigand fanfaron mais autoritaire

Le 1er septembre 1715, Louis Dominique est âgé de vingt-deux ans quand la mort vient prendre le Roi Soleil à ses sujets comme un grand soulagement. L’héritier du trône, Louis, duc d’Anjou, est encore trop jeune pour régner à la suite de son arrière-grand-père. Une régence se met en place avec, à sa tête, Philippe d’Orléans, premier prince du sang, qui obtient les pleins pouvoirs en dépit des dispositions testamentaires de Louis XIV pour les limiter strictement.

De 1715 à 1723, date de la prise du pouvoir par Louis XV, le gouvernement de régence vit en guerre contre l’France et essaye d’éponger la dette colossale laissée par le Roi défunt. Tentative qui se soldera par l’effondrement du système Law, basé sur la prépondérance du papier-monnaie sur la monnaie métallique. Des richesses établies sur la spéculation se bâtissent en quelques jours avant de s’effondrer tout aussi vite quand le banquier écossais se met à émettre de trop grandes quantités de billets, provoquant la panique chez les agioteurs. À la richesse et au luxe étalés en plein Paris par ceux qui avaient déserté Versailles pour se rapprocher du Palais Royal où vit le Régent s’ajoute une vie de débauche et de libertinage dont le plus fidèle adepte n’est autre que l’abbé Dubois, ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre du régime. De quoi faire jaser le petit peuple et donner des idées à ceux qui estiment après tout logique de récupérer une part de ce qui aurait dû leur revenir.

Si Louis Dominique, durant six années, pillera sans vergogne les riches aristocrates et les nobles nantis de privilèges, il le fera toujours selon le principe qu’il ne fait que prendre aux riches pour venger la misère du peuple. Cette misère qui aurait pu être la sienne s’il n’avait pas emprunté la voie du brigandage.

Agissant d’abord en solitaire, Cartouche rejoint bientôt une de ces bandes qui foisonnent dans la capitale, repère de soldats démobilisés et désoeuvrés prompts à manier le couteau, de gamins des rues laissés-pour-compte, de saute-ruisseaux et de filles de joie ravies de trouver un protecteur. Une sorte de cour des Miracles qui fréquente les auberges et les tripots de ce Paris-Canaille au sein duquel navigue en eaux troubles une multitude de mouchards. Très vite, Cartouche en prend la tête à la suite de plusieurs exploits qui font l’admiration de ses frères d’armes. Car l’homme, en plus de son don à détrousser le plus prudent des bourgeois, sait à l’occasion faire preuve de zèle et de bravoure. Ainsi, évite-t-il le suicide d’un marchand ruiné en délestant ses créanciers de l’argent depuis peu recouvré. Un autre jour, alors que la police le serre de près, il fanfaronne devant l’huissier chargé de clamer sur la place publique son ordre d’arrestation avant de relever sa redingote lestée de plusieurs pistolets. Pris de panique, l’huissier et les gardes-françaises s’enfuirent sans demander leur reste sous le sourire railleur du brigand.

Cette image de Cartouche ne doit pas faire oublier l’autorité qu’il pouvait avoir sur ses hommes et la crainte qu’il pouvait inspirer si l’un ou l’autre s’avisaient de ne pas suivre ses ordres ou de frayer d’un peu trop près avec la police du royaume. Intelligent, Cartouche avait construit une véritable armée, avec ses soldats, ses indicateurs dont quelques-uns avaient pu s’incruster jusqu’au cœur même du pouvoir – ce qui fait dire que Cartouche aurait pu être manipulé par le pouvoir –  et  ses receleurs. Parmi cette escouade, les femmes n’étaient pas en reste car qui mieux qu’elles pouvaient servir d’appât ou transporter sans trop se faire remarquer, le butin de leurs larcins ?

L’étau se resserre

Les exploits des Cartouchiens ne laissent pas les autorités sans réponses. Les mouchards sont sommés de livrer des informations. Une récompense est promise à toute personne fournissant des renseignements à la justice. Des pièges sont tendus. Mais Cartouche a plus d’un tour dans son sac et parvient à se glisser à chaque fois entre les mailles du filet. Dans les moments difficiles, il réussit à se cacher grâce à la complicité de son réseau. Il sait pouvoir aussi compter sur Marie Antoinette Néron, la seule de ses conquêtes qu’il épousera.

Forte de près de deux mille hommes, la bande ne se contente plus de petits larcins. Entre Paris et Versailles circulent les plus beaux carrosses du royaume. Cartouche comprend qu’il y a là matière à bien se remplir les poches. Dès lors, cette route deviendra la moins sûre du territoire au point que les autorités finiront par l’éclairer pour la sécuriser. En attendant, les Cartouchiens sont insaisissables. Cartouche, en même temps qu’il devient l’ennemi public numéro un, s’enrichit. Tant dans les tavernes que dans les salons bourgeois, son nom est cité avec respect et crainte. N’a-t-il pas dérobé au nez et à la barbe de la police, un million trois cent mille livres d’actions rue Quincampoix, centre des agioteurs de tous bords.

Mais plus que tout autre, en dépit de son aura, Cartouche sait que sa liberté ne tient qu’à un fil. Qu’à force de tirer le diable par la queue, il finira bien par se faire prendre. Sa vie de brigand est une spirale qu’il ne peut arrêter. Lui si prudent d’ordinaire en vient même à prendre des risques inconsidérés qui mettent en péril l’existence même de la bande. Comme si sa puissance acquise exigeait de lui d’aller toujours plus loin, toujours plus haut, grisé par la gloire.

Ne parvenant pas à prendre Cartouche la main dans le sac, la police du régent utilise le renseignement et la délation comme clef de voûte de son système  répressif. Pour avoir la tête, il faut d’abord abattre les membres inférieurs et supérieurs. Aux premiers complices tombés succèdent des dénonciations. Ses contacts, notamment les aubergistes chez lesquels il sait pouvoir trouver refuge, commencent à prendre peur. Certains même lui refusent le gîte et le couvert par crainte d’être arrêtés et reconnus comme complices.

L’étau se resserre autour de Louis Dominique. Hier au faîte de sa gloire, il est obligé de plus en plus de se terrer, changeant chaque jour de domicile, ne faisant plus confiance à personne. Un à un, ses principaux lieutenants finissent par tomber. Ses propres frères sont arrêtés. Des langues se délient. Une première fois, il est arrêté mais réussit à se faire la belle. Cartouche sait que ses jours sont comptés. Mais par panache et par fierté, il refuse l’idée de fuir à l’étranger ?

Sûres d’avoir fait le vide autour du brigand, les autorités, le 19 juillet 1721, appelle la population à coopérer, moyennant une belle récompense. Un appât auquel l’un de ses complices, un certain Gruthus, ne reste pas insensible.

Le 14 octobre, Cartouche tombe une seconde fois. Ce sera la dernière. La justice tient son homme. Elle ne le lâchera plus.

Enfermé dans une cage, enchaîné, rongé par la vermine, le Roi de Paris devient vite un objet de curiosité. Nobles, aristocrates, gens de lettres et du peuple se pressent au Châtelet pour le voir, lui parler, recueillir ses Mémoires afin d’en écrire pièces et poèmes. Des heures qui ne lui font pas oublier les interrogatoires menés par Arnault de Bouëx et les longues séances de torture. Car Louis Dominique nie tout en bloc, jusqu’à faire semblant de ne pas reconnaître sa mère, autorisée à venir le visiter. Cartouche, en effet, croît en la promesse de ses hommes de le libérer, le jour de son exécution. Car la sentence ne fait aucun doute. Le Régent, qui l’a visité, considérant plus l’homme que ses actes délictueux, ne lui a pas caché son impossibilité de lui venir en aide.

Le 31 octobre, il est transféré sous bonne garde à la Conciergerie. Le procès se déroule à La Tournelle. Fin novembre, le verdict tombe, sans surprises : la roue pour lui et cinq de ses lieutenants.

L’exécution

28 novembre 1721. Une pluie fine et glaciale ensevelit la capitale. La veille, une dernière fois, le greffier a demandé à Cartouche s’il n’avait rien à déclarer. En vain ! Il a dû écouter la lecture de l’arrêt de mort sur le parvis de la Conciergerie en présence d’une foule immense. L’heure est désormais venue de l’exécution. Juché sur une charrette, le brigand scrute la foule qui s’est agglutinée sur le parcours qui mène à la place de Grève où l’attend le bourreau et ses aides. A tout moment, il s’attend à voir ses complices fendre la foule et le libérer. Sans doute cherche-t-il aussi le visage d’Antoinette Néron, son épouse complice. Alors que l’échafaud se profile au bout de la rue, désemparé par la promesse non tenue, il demande au greffier qu’on l’amène devant ses juges pour une ultime déclaration :

« Oui, je suis Cartouche, s’écrie-t-il à la cantonade, et je suis prêt à vous livrer des noms, beaucoup de noms. »

Gagné par la rancœur et la vengeance, lui qui n’avait pas donné un seul nom et qui n’avait rien avoué de ses vols et de ses crimes jusqu’à nier son propre nom et sa mère, va d’un seul bloc tout lâcher à ses juges. Dix-huit heures seront nécessaires pour noter toutes ses révélations, depuis ses premiers larcins à ses derniers exploits. Il n’omettra rien et surtout pas les noms de ceux qu’il estimait l’avoir trahi.

Voulut-il gagner du temps ou Cartouche crût-il que ses révélations lui permettraient de surseoir à l’exécution ?  Quoiqu’il en soit, au petit matin du 29 novembre, Cartouche est ramené sur la place de Grève où la foule se presse encore plus nombreuse que la veille. Placé sur la croix de Saint-André, par huit fois, le bourreau abat sa barre de fer sur le corps du bandit. Pas un mot, pas une plainte ne sortent de sa bouche où gicle son sang. Comme ultime grâce de ses juges, l’exécuteur l’étrangle, lui évitant une trop longue expiration sur la roue.

Cartouche restera exposé sur place durant quatre jours, son corps exsangue livré aux intempéries hivernales et à la curiosité morbide de passants venant le toucher ou s’emparer d’un morceau de ses vêtements. Puis son corps est livré à l’hôpital Saint-Côme en vue d’être autopsié et disséqué.

Dès lors, le brigand au grand France pouvait entrer dans l’imagerie et la littérature populaire, entre Histoire et légende.

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