El Biar-Reims. Quand l’élève donne la leçon au maître
En 2017, la Coupe de France fêtera le centenaire de sa création (voir chapitre « La Coupe de France est née dans les tranchées »). Même si elle a perdu de son lustre dans les dernières décennies face à la concurrence d’épreuves plus prestigieuses comme la Ligue des Champions, la Coupe de France demeure cette compétition sans équivalent où les clubs amateurs – les sans-grades du football – viennent rivaliser avec les professionnels, ces héros du rectangle vert, adulés à la télévision les soirs de matches et face auxquels on se prend à rêver d’exploits.
La Coupe de France devient alors la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Le combat disproportionné entre David et Goliath. La lutte des classes entre amateurs et professionnels du ballon rond. L’exutoire d’un peuple qui s’achève dans l’exultation quand le petit terrasse le gros.
À chaque année son lot d’exploits et d’incroyables renversements de situation. Quevilly, Calais, Chambéry ou Nîmes : autant de petites équipes, ces dernières années, qui ont atteint l’Olympe avant de retomber dans l’anonymat de leur championnat quand les projecteurs du stade s’éteignent définitivement. Mais le plus formidable exploit que la Coupe de France ait engendré et qui reste dans les annales se déroule en 1957 quand une petite équipe issue de la division d’honneur doit affronter en seizièmes de finale ni plus ni moins que le vice-champion d’Europe dans un contexte historique particulier.
Janvier 1957 en Algérie. L’insurrection des nationalistes, lancée en octobre 1954, a gagné l’ensemble des départements algériens. La France, qui refuse toute idée d’indépendance, se lance dans une politique de pacification marquée par le début de la bataille d’Alger, menée par le général Massu contre le FLN. Les attentats répondent aux attentats, mettant la population en état permanent d’insécurité. La peur devient le lot quotidien de la vie des Algériens, aux terrasses des cafés, dans les magasins et jusque dans les stades. Les moments de détente et de joie, de plus en plus rares, n’en sont que plus appréciés. Surtout quand il s’agit de football, le sport le plus populaire en Algérie.
Depuis 1954, les clubs algériens se voient accorder le droit de participer à la Coupe de France. Mais aucun d’entre eux, jusque là, n’a réussi à passer le cap des trente-deuxièmes de finale, échouant toujours sur un club de la métropole. Aussi, quand la modeste équipe de la banlieue d’Alger, le Sporting Club Union El Biar met à genoux le club d’Aix 1 but à 0, les supporters algérois se prennent à rêver.
Tous les regards sont désormais fixés sur le tirage au sort que doit effectuer la chanteuse Elyane Célis, surtout connue pour l’interprétation de la chanson « Un jour mon prince viendra » dans le dessin animé « Blanche Neige ». En l’occurrence, pour El Biar, le prince qui sort du tirage se nomme le grand Stade de Reims. Une constellation d’étoiles qu’entraîne Albert Batteux et au sein de laquelle évoluent Just Fontaine, Michel Hidalgo, Jean Vincent ou Robert Piantoni… Des Rémois qui enthousiasment la France entière et que la défaite en finale européenne contre le Real de Madrid de Di Stéfano n’a en rien diminué. À Alger même s’est constituée une section des amis « Allez Reims » à laquelle appartient Guy Buffard, un ex-pro, qui n’est autre que l’entraîneur-joueur… d’El Biar. Un coach qui, depuis sa prise en main du club, inculque à ses joueurs le jeu « à la Rémoise », fait de passes courtes et redoublées, de technicité et de beaux gestes. Bref, l’élève va affronter le maître mais sans aucune prétention. Qui pourrait envisager un seul instant ne serait-ce qu’un score serré ? Et si dans les cafés d’El Biar les discussions vont bon train, elles portent surtout sur la chance d’affronter à Toulouse une telle équipe et d’éviter la honte d’une défaite trop lourde.
Guy Buffard lui-même ne se fait aucune illusion. Certes, son équipe possède un bon fond de jeu ; certes, son attaquant, Georges Taberner, a déjà été contacté par des clubs professionnels ; certes, il sait pouvoir compter sur le soutien des spectateurs plutôt enclins à soutenir le petit Poucet de la Coupe. Mais il sait aussi le fossé qui sépare amateurs et professionnels ; que la pelouse toulousaine n’a rien à voir avec le terrain sec et caillouteux d’El Biar. De plus, il doit compter avec la guerre. Sept de ses joueurs (policiers, militaires ou territoriaux) n’ont pas le droit de se déplacer à plus de 50 kilomètres de leur fonction. Sans eux, point de salut ! Le club envisage dès lors de déclarer forfait. Une interdiction que les autorités militaires, au dernier moment, décident de lever.
En route donc pour Toulouse. Le 31 janvier, quinze joueurs et une petite colonie de dirigeants et de supporters atterrissent à Blagnac, attisant la curiosité des médias locaux. Outre la proximité du match, le calme qui règne dans la Ville Rose contraste avec la terreur des attentats d’Alger la blanche. « Depuis vendredi, déclare le coach d’El Biar, nous vivons dans une atmosphère de calme et de sérénité. Plus de couvre-feu, plus d’attentats au coin de la rue comme à Alger… » Joueurs et entraîneurs redoutent seulement que l’attaque de feu rémoise ne fasse parler la poudre trop tôt et que le match finisse par une déroute. D’ailleurs, Guy Buffard a gentiment demandé à Albert Batteux, dans la rencontre d’avant match, de ne pas se montrer trop dur si le score venait à enfler.
Côté rémois, la méfiance reste quand même de rigueur. Pas question de prendre le club algérois à la légère. Si Fontaine est absent, retenu à la caserne pour faute disciplinaire, toutes les vedettes sont bien présentes sur le terrain à l’heure du coup d’envoi. Quant aux joueurs d’El Biar, l’instant d’émerveillement passé de se retrouver au milieu de ce stadium et de cette pléiade d’internationaux, ils rentrent vite dans le match. Cinq minutes ne se sont pas écoulées que Guy Buffard profite d’un coup franc pour loger le ballon dans les filets de Jacquet. Premier coup de tonnerre dans le stadium mais il reste suffisamment de temps aux Rémois pour revenir. Leurs attaques déferlent sur la défense algéroise qui ne rompt pas et s’arc-boute sur son but où le gardien Benoît commence son show. Et ce qui devait arriver arriva. Sur l’une de leurs rares contre-attaques, les joueurs d’El Biar doublent la mise par leur attaquant Roland Almodovar qui prend de vitesse Robert Jonquet, excusez du peu, et vient crucifier une seconde fois Jacquet. La vingtième minute ne s’est pas écoulée que, tant parmi les spectateurs que parmi joueurs et dirigeants, on se prend à rêver d’un exploit qui commence à se dessiner quand la mi-temps est sifflée sur le score de 2 à 0.
Dans les vestiaires d’El Biar, l’euphorie gagne l’ensemble du staff et les joueurs. Certains songent même à faire sauter les bouchons de champagne que le président rémois Henri Germain a offert à la délégation algéroise. Signe prémonitoire ?
Le scénario de la seconde mi-temps se résume à une attaque-défense. Dix fois, vingt fois, Vincent, Glovacki ou Piantoni peuvent marquer. Dix fois, vingt fois, le gardien Benoît, surnommé à la fin du match « le Tigre Volant » détournera le ballon. « Nos adversaires tirent trois fois et marquent deux buts, dira le président Germain. Nos avants shootent à vingt reprises et manquent tout. C’est désespérant ! » Pris à leur propre jeu, les Rémois ne s’en sortiront pas. La magie de la Coupe tombe sur l’équipe d’El Biar. La joie gagne l’ensemble de la délégation, envahit le stadium, déferle dans les salles de rédaction où la nouvelle de l’élimination fait l’effet d’une bombe que les titres du lendemain reprennent à foison. Le soir du match, dans leur hôtel, les joueurs et l’entraîneur sont assaillis d’interviews. Les journalistes y voient David qui a maté Goliath et, en filigrane, la petite ville coloniale qui a vaincu la métropole.
L’incroyable exploit parvient à Alger dans la soirée. Pieds-noirs et Algériens communient dans la victoire, en attendant l’avion de leurs héros accueilli le lendemain par une foule immense. Durant une semaine, la trêve des bombes rend son calme à Alger. Mais la pause est de courte durée. Deux semaines plus tard, deux engins posés par le FLN explosent dans une tribune du stade d’El Biar. Huit personnes sont tuées. La communion sportive fait place à la vengeance. Trois musulmans sont lynchés par la foule. Le début d’une sale guerre qui déchirera tout le pays.
La suite est anecdotique. El Biar s’incline quelques semaines plus tard en huitièmes de finale face à Lille 4 buts à 0. Reims, de son côté, remportera la Coupe de France l’année suivante face à Nîmes.


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