Gaspard de Besse, brigand d’esprit et de cœur

Dans la plaine de Cuges-les-Pins, entre Aubagne et Toulon et au sud du massif de la Sainte-Baume, d’étranges individus, détecteur de métaux en main, arpentent les lieux à la recherche d’un trésor de guerre caché là, voici plus de deux siècles. Histoire vraie ou légende ? Si la découverte d’une petite bourse remplie de pièces d’or, voici quelques années, autorise tous les espoirs, ces recherches démontrent surtout combien reste vivace, dans la mémoire collective,  l’histoire du plus respecté des brigands qu’ait connu l’Ancien Régime. Car, au panthéon du brigandage français, Gaspard de Besse tient une place à part. Tant par son côté messianique à prendre en compte les malheurs des pauvres gens en leur redistribuant une partie du butin volé que par des idées pré-révolutionnaires, nourries des textes des Lumières, remettant en cause les privilèges des nobles et du clergé, à la différence de Cartouche et de Mandrin dont les valeurs humaines et sociales restent plus opaques.

Si Gaspard partage avec eux la galanterie, la provocation et le côté justicier, il s’en éloigne encore par son caractère non-violent, faisant de sa devise « Effrayez mais ne tuez jamais », une règle du brigandage, renforçant son prestige jusqu’au sein même d’une partie de la noblesse qui admirait son éloquence et ses bons principes. Ajoutons à sa personnalité un soin tout particulier porté à sa mise, un physique d’ange qui bouleverse le cœur des femmes, une fin dramatique et l’on comprend que la popularité de Gaspard de Besse s’est perpétuée jusqu’à nous comme étant celui qui n’a jamais dérogé à ses idées de justice et de liberté. À ce titre, il représente dans notre inconscient le mythe de l’homme libérateur, sans peur et sans reproche, qui peuple notre mémoire et sommeille quelque part en nous.

Les ferments d’une éducation libertaire et humaniste

Une telle destinée repose sur un terreau fécondé par les aléas de la vie. Ils n’épargnent guère les jeunes années de Gaspard Bouis – car tel est son vrai nom –  Successivement, il perd son père et sa mère, le premier piétiné en plein champ par ses chevaux de trait alors qu’il n’a que dix-huit mois ; la seconde, terrassée par la maladie au sortir de l’enfance.

Par chance, à Besse-sur-Issole, le clan Bouis est uni et prend en charge le gamin.

Deux personnages marquent son adolescence : son parrain, adepte du braconnage et de la contrebande, auprès duquel Gaspard apprend la richesse de la liberté et les moyens de gruger les autorités et le curé Barban, qui sert de contrepoids à cette éducation libertaire. Très vite, l’ecclésiastique discerne en Gaspard une robuste intelligence qui ne mérite qu’à se bonifier, lui inculquant des principes de charité et d’humanisme avec pour objectif d’en faire un bon missionnaire de Dieu. Plus tard, propulsé dans le monde des adultes mais sans soutane, Gaspard mettra en pratique ce qu’il a récolté de ce double enseignement.

Un terrain propice au brigandage

Son parcours qui sillonne entre les gorges d’Ollioules, le massif des Maures et celui de l’Esterel – autant de cachettes pour se dissimuler et de guet-apens propices à dévaliser les collecteurs d’impôts et les agents de l’administration royale – est jalonné d’une série d’actions qui assoient sa réputation de brigand au grand cœur, « dépouillant les riches pour satisfaire les pauvres ». D’où sa popularité et la protection que lui assuraient les populations de ces régions, peu enclines à collaborer avec les autorités du régime.

Fin tacticien, Gaspard de Besse ne laisse rien au hasard. Il observe les mouvements des gendarmes, se renseigne sur les heures de passage des calèches et des pataches qui transportent de riches commerçants, des gabelous ou quelques nobles en voyage, utilise des indicateurs qui ne manquent pas de lui fournir les indications les plus précieuses avant de décider de l’heure et du lieu de l’embuscade. Une telle stratégie lui permet à la fois d’avoir la confiance de sa troupe et d’éviter tout dérapage susceptible de se transformer en affrontement. Ainsi, ses soldats sont-ils appelés à ne pas faire usage de leurs armes et à ne pas maltraiter leurs victimes. Une seule fois, l’un de ses hommes voulut transgresser cette règle. Il reçut une décharge dans la tête qui le laissa pour mort. Enfin, quand l’étau se resserre autour de lui, Gaspard, en chef avisé, prend du recul et se fait oublier en dispersant ses hommes, attendant des jours meilleurs.

L’étoffe du héros

La vox populi, souvent embellie, fait largement écho à ses exploits, déclenchant l’admiration des petites gens qui voient en lui le reflet de leur colère face à l’injustice et à l’oppression. Trois sont plus remarquables tant par l’audace que par la réussite et la réputation qui en découlent.

Tout commence quand, écumant les auberges et les tripots de Toulon, une jeune femme, Claire Augias, lui confie son désespoir de voir son mari condamner aux galères pour le vol de deux livres et demie de sel aux sauniers. Tout autant révolté par cette sentence démesurée que charmé par les attributs de la belle, Gaspard de Besse lui promet de combler son attente. Ni une, ni deux, le brigand se renseigne sur le bagne, soudoie le fossoyeur pour que le jour venu, le mari et un compagnon de cellule se glissent sur le tombereau, au milieu des morts de la veille. Sortis incognito du bagne, ils rejoignent le brigand et s’enrôlent dans sa troupe.

Un autre jour, une chaîne de forçats est repérée sur la route de Marseille. Gaspard, après avoir obtenu tous les renseignements nécessaires, les intercepte puis les libère après s’être acquis la complicité de la majorité des dragons. Aux uns et aux autres, médusés par son audace, il propose de rejoindre son armée, n’hésitant jamais à leur délivrer un message d’espoir et de justice sociale :

« La justice est, depuis longtemps tarifiée et vendue ; on sait d’avance ce que le gain d’un procès doit coûter à qui le gagne ; et les plaideurs, au lieu de bonnes raisons, ont pris l’habitude de porter de l’or à leurs juges. »

Les récalcitrants, eux, sont conviés à déguerpir, privés de leurs armes et d’une partie de leur uniforme.

Mais le plus authentique exploit de la bande demeure, en juin 1780, son irruption lors d’une fête donnée au château de Fontblanche au milieu d’un parterre de nobles et de privilégiés qui ne l’attendaient pas en un tel lieu. Risques mesurés pour qui connaît la prudence de Gaspard de Besse mais d’une audace folle quand on sait que toute la bonne société provençale se trouve ce soir-là chez les sœurs Amélie et Sophie de Garnier. Personne, au demeurant, ne songe un seul instant que le brigand et sa bande soient capables de s’introduire au cœur même de la fête. Un véritable affront qui ne manquerait pas de ridiculiser les autorités. C’est pourtant ce qui se passe quand Gaspard surgit en habit de soirée, précédé de ses deux fidèles lieutenants, Augias et Bouilly, chargés de le couvrir en cas de danger, au milieu d’une salle tétanisée de surprise et d’effroi devant un tel outrage fait à leur rang.

Outre l’effet produit, il s’agit pour le brigand qu’est devenu Gaspard aux yeux des autorités, de dénoncer devant ce parterre de notables les calomnies propagées sur son compte, obligeant bien des convives à baisser, ce soir-là, les yeux en signe de culpabilité. Les femmes, de leur côté, passé un moment de frayeur, ont vite choisi entre ce beau jeune homme au charisme impressionnant dont le culot ne semble pas avoir de bornes et leurs époux tremblant devant l’homme le plus recherché de la Provence. Galant et démontrant un savoir-vivre provocateur, Gaspard se fendra même d’une danse avec la propriétaire des lieux. Puis, satisfait de son coup d’éclat, il quitte la place pour chevaucher avec sa troupe en direction de leur quartier général, dans les gorges d’Ollioules, laissant cois ou admiratifs les invités.

Un brigand de charme

Beau garçon, sachant jouer de son charme et d’une tenue vestimentaire qui le fait ressembler plus à un gentilhomme qu’à un gueux, Gaspard de Besse sait jouer de la flamme qui brûle dans le cœur des femmes à sa vue. Entre légende et Histoire, trois d’entre elles gagneront ses faveurs sans jamais lui voler son indépendance.

Ses premiers ébats amoureux ont pour cadre l’auberge de Claire Augias, femme du galérien libéré par Gaspard, qui lui restera d’une grande fidélité en dépit de l’attitude volage de son amant. Vient ensuite l’énigmatique Marie de Saint-Sevran, veuve d’un colonel des hussards qu’il a dépouillé avant de succomber à son charme et qui répondra à sa bravoure en le cachant dans son château du Camp-du-Castellet. Un intermède de quelques semaines, le temps de laisser les autorités s’épuiser à le rechercher, profitant du calme des lieux et de la tendresse que la belle Marie lui accorde.

Mais Gaspard aime trop la liberté pour s’enchaîner durablement à l’une de ses conquêtes, au risque de s’y brûler les doigts. Ce sera le cas avec la sauvage Clarisse, yeux de braise et corps brûlant de désir, à laquelle Gaspard offre d’abord son aide pour récupérer l’argent ramassé par un percepteur d’impôt avant de l’emporter dans un torrent de plaisir. Relation passionnée mais brève que la donzelle est incapable de supporter. Rongée par la jalousie, elle finira par le trahir, révélant aux autorités le lieu où se cache Gaspard.

La trahison de Clarisse

Longtemps impuissantes devant cette bande et leur chef qui leur filent entre les doigts, les autorités de la région sont bientôt mises en demeure par le pouvoir royal de mettre un terme aux agissements de ces brigands qui ne reculent devant rien. Un nouveau gouverneur, Fauris Saint-Vincens-de-Perier, est nommé. Fort de son expérience, Fauris sait qu’il n’y a rien à attendre d’une collaboration de la population et qu’il est inutile de se lancer dans une répression qui ne ferait qu’accentuer le mécontentement. D’emblée, il estime donc qu’il est urgent d’attendre, comptant dès lors sur une erreur du brigand ou sur une dénonciation pour lui mettre la main au collet. Aussi lance-t-il à travers toute la Provence des mouchards et des indicateurs sommés de récolter le moindre renseignement qui pourrait le mettre sur sa piste.

Sa première arrestation intervient en juin 1779, trahi par l’impétueuse Clarisse. En quelques heures, gendarmes et dragons investissent les lieux autour de l’auberge des Adrets avant de tomber, au petit matin, sur Gaspard et ses lieutenants. Transférés par prudence à Draguignan afin d’éviter tout soulèvement populaire, les brigands sont enfermés à la prison de l’Observatoire.

À l’annonce de leur arrestation, un vent de surprise puis d’indignation se propage à travers toute la Provence. Mais Gaspard n’est pas homme à se laisser envahir par la détresse. Aussitôt, il échafaude un plan d’évasion. Fin connaisseur de l’âme humaine et comptant sur son aura, Gaspard sait que le meilleur moyen pour se faire la belle est de soudoyer en monnaies sonnantes et trébuchantes ses geôliers que des salaires de misère n’incitent guère à faire du zèle. Un soir où le geôlier en chef a consciemment oublié de fermer leurs cellules, Gaspard et ses deux lieutenants, Augias et Bouilly se font la belle. Un immense soulagement pour le peuple mais une honte pour le pouvoir royal, quand bien même les trois hommes se verront condamnés par contumace « à la roue et à trois livres d’amende pour vol, dans une auberge, arrestation de voyageurs à main armée, évasion de la prison de Draguignan par le moyen d’un complot suivi de violence ».

Pour Saint-Vincens-de-Perier, sermonné à Paris, le temps n’est plus à tergiverser. Si Gaspard de Besse a gagné la première partie, il est prêt à relever le défi, dut-il le poursuivre jusqu’en enfer. Le gouverneur relance donc ses indicateurs et ses mouchards, ordonnant aux forces de l’ordre d’arrêter les poursuites qui n’aurait eu que pour seule conséquence de voir les brigands se terrer en attendant des jours meilleurs.

L’imprévisible hasard

Fauris n’aura guère à patienter. Par le plus grand des hasards – en dépit de toutes les précautions prises par les brigands – un mouchard du nom de Roubion reconnaît un jour en Jacques Bouilly, un ancien compagnon de chaîne. Sans remords, il le dénonce au commissaire général Hyacinthe de Possel. La roue vient de tourner à l’avantage du gouverneur. En suivant les faits et gestes du plus fidèle lieutenant de Gaspard, c’est alors un jeu d’enfant pour le commissaire de remonter la piste jusqu’à Gaspard, réfugié à La Valette du Var, dans l’auberge de sa maîtresse, Claire Augias.

Le 23 octobre 1780 sonne comme le dernier jour de liberté pour lui et ses hommes. Jacques Bouilly et Joseph Augias sont cueillis à l’aube, à peine réveillés. Leur chef, qui a passé la nuit dehors, n’a pas le temps de se rendre compte du guet-apens et se rend s’en opposer de résistance. Transféré le lendemain sous bonne escorte de Toulon vers Aix-en-Provence, Gaspard comprend cette fois qu’il n’aura pas une seconde chance pour s’évader. Les semaines et les mois s’écoulent. Convaincu de la justesse de sa cause et sans doute des petits cailloux qu’il a semés dans l’esprit du peuple pour une meilleure justice, il s’abandonne à la lecture, prépare son procès et la mort qu’il sait certaine. Encore n’a-t-il pas à subir l’épreuve de la question à la différence de ses deux lieutenants qui finiront, vaincus par la douleur, par donner seize noms de leurs complices.

Un procès-fleuve pour un verdict sans surprise

L’enquête et l’instruction nécessiteront une année entière avant que le jugement dont l’issue ne fait aucun doute, ne soit prononcé. Gaspard et sa bande ne relevant d’aucun crime, seule l’infraction pour vol est retenue contre eux. Des témoins de tous bords, venus à la barre, exprimeront leur sympathie pour les accusés qui ne nient aucun des faits qui leur sont reprochés. Au contraire, Gaspard de Besse ne manque jamais de rappeler aux juges et au public les raisons qui l’ont poussé à devenir un hors-la-loi, à désobéir et à se révolter contre l’ordre établi.

En vain ! Leur sort est déjà scellé ! La première sentence, le 27 septembre 1781, confirmée par la chambre du conseil, les condamnent pour crimes et vols sur le Grand Chemin avec armes « à être livrés à l’exécuteur de la haute justice pour être par lui-même menés, tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, tenant un flambeau de cire jaune ardent-allumé dans les mains, par tous les lieux et les carrefours de cette ville d’Aix, accoutumés et notamment devant la porte principale de l’église Saint-Sauveur, pour y faire amende honorable et demander pardon à Dieu, au Roy et à la justice et, ce fait, être conduits sur l’échafaud dressé à la place du Boulevard pour y avoir les bras, les jambes, les cuisses et les reins rompus et être ensuite exposés sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y expirer et y rester jusqu’à ce que mort s’ensuive, et qu’ensuite leur tête sera séparée de leur corps et portée par le dit exécuteur sur les grands chemins… »

À l’annonce des trois condamnations à mort, des soulèvements populaires éclatent à Aix-en-Provence et dans plusieurs localités provençales. Mais il est trop tard. Le 25 octobre 1781, vers 10 heures du matin, les trois hommes subissent la sentence sans broncher, absorbant la douleur pour ne pas la répandre en cris de terreur ainsi que le narre la complainte de Gaspard :

 

« Arrivant à la Madeleine,

Et bien que la place fût pleine,

Ses pas restaient fiers et égaux,

Bien qu’il marchât à l’échafaud.

Il était fier comme artaban.

Ce qui bouleversa les gens

Fut quand il mit genoux à terre

Pour faire, tout comme un pauvre hère,

Amende honorable à Justice,

À Dieu, au Roi. Dans son supplice,

Pareil aux empereurs romains

À qui la mort donne la main,

Il eut cœur ferme et âme altière. »

Au milieu de la foule, Claire Augias et Marie de Saint-Servan sont là pour capter l’ultime regard, le dernier souffle de l’homme qu’elles ont le plus aimé, roué vif à vingt-quatre ans.

De la tête de Gaspard, exposée au bois des Taillades, on fera un masque mortuaire que la ville d’Aix conservera jusqu’en 1860.

Le temps ne fera pas litière de sa mémoire. À titre posthume, le peuple, pour lequel il s’était battu et avait donné sa vie, taillera dans ses multiples exploits le costume du héros.

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