Henri Lemoine. L’alchimiste de l’arnaque

L’habit ne fait pas le moine. Encore moins quand il habille un escroc au nom éponyme.

Tel est Henri Lemoine, décrit par un journaliste au début de son procès : « Il est élégant, assez joli garçon même avec sa jaquette coupée à la dernière mode, ses bottines vernies et ses gants beurre frais. […] Mais il y a pourtant dans sa tenue, sa démarche, sa façon gouailleuse de s’exprimer quelque chose de lourd et de vulgaire qui inspire la méfiance. Il est français et né à Trieste, il a un accent bizarre, à la fois russe et italien, aux sonorités curieuses. Il semble appartenir à ces contrées orientales incertaines et être venu à Paris on ne sait d’où pour faire on ne sait quoi. Il a bien plutôt l’air d’un de ces étrangers de patrie indéfinissable passant leur journée sur des champs de course et leurs nuits dans les tavernes qu’un inventeur, d’un savant habitué aux laboratoires […] et il est arrogant, hautain, nerveux. »

Tel est l’homme bien mis de sa personne, la barbe bien taillée, la trentaine, qui est introduit un jour de 1905 dans le bureau londonien du diamantaire Henry Feldenheimer. Avec assurance, Henri Lemoine pose sur la table quelques pierres brutes que le diamantaire examine soigneusement avant de conclure :

« Ils sont parfaits ! Absolument parfaits ! »

Lemoine sourit avant de préciser :

« C’est moi qui les ai fabriqués à l’aide d’un processus connu de moi seul ! »

Soufflé, M. Feldenheimer n’émet aucun doute sur la probité de son interlocuteur qui lui dévoile son identité. N’est-il pas le fils d’un ancien consul de France à Trieste ? Après l’échec qu’a connu le chimiste Moissan dans la découverte de la fabrication de diamants et bien des siècles après les tentatives de l’illustre alchimiste Nicolas Flamel, Henri Lemoine aurait-il réussi là où tout le monde a échoué ? Ce serait alors une extraordinaire découverte mais qui mettrait sens dessus dessous l’ensemble du marché mondial du diamant.

Henry Feldenheimer contacte son confrère Sir Julius Werhner, gouverneur à vie de la De Beers Co, entreprise qui contrôle les mines de diamants en Afrique du Sud, lui-même étant propriétaire de la Werhner Beit Co.

La nouvelle étonne fort le gouverneur mais ne pas en tenir compte deviendrait fâcheux si, par malheur, ce Lemoine passait à la concurrence. Aussi, les deux hommes s’empressent-ils de le contacter puis, avec trois collaborateurs, se rendent rue Lecourbe, à Paris, dans le laboratoire de Lemoine afin d’assister, de visu, à l’expérience.

Devant une assistance attentive aux moindres détails, Henri Lemoine verse une poudre noire dans un creuset et l’introduit dans le four porté à haute température. Au bout d’une demi-heure, l’inventeur l’ouvre et présente aux experts le creuset préalablement refroidi. Apparaît alors dans la fumée, devant des yeux ébahis, au milieu des scories et de la cendre, une vingtaine de diamants blancs.

Incroyable ! Stupéfiant ! Les experts n’ont pas de superlatifs assez forts. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’Henri Lemoine a vécu une vie antérieure d’illusionniste dans les foires et marchés, au gré de ses pérégrinations. Ils savent encore moins que ce nouveau génie, mis à la porte dès l’âge de 15 ans du foyer familial, est sorti de prison quelques mois plus tôt après avoir purgé sa peine pour usurpation d’identité – il se faisait appeler comte de Petrovic – et fabrication d’une grosse traite chez un banquier de Compiègne. Une belle carte de visite !

D’autres expériences concluantes suivront sans que jamais personne ne se doute de la supercherie. Henri Lemoine possède tous les atouts en mains. Sir Werhner ne peut laisser échapper une telle découverte. Contre 10 000 livres, Lemoine lui propose de rédiger la formule secrète de son invention, de la mettre sous pli cacheté puis de la déposer à l’Union Bank à Londres, agrémentée d’une clause spéciale : au cas où Lemoine décèderait, la formule reviendrait à M. Werhner.

En attendant, Henri Lemoine propose à la De Beers Co de se lancer dans la fabrication de diamants. Et l’escroc ne lésine pas sur les moyens : il exige un million de francs pour construire une usine à Argelès-Gazost, dans les Pyrénées, près de Pau. Dans les mois qui suivent, cependant, Lemoine est incapable de fournir un seul diamant. Chez De Beers, on s’impatiente et on s’inquiète. Afin d’en avoir le cœur net, Sir Werhner et un administrateur de la compagnie, Francis Oates, décident de se rendre sur place. Et quel n’est pas leur étonnement quand ils apprennent que l’usine n’est pas située à Argelès mais dans le village tout proche d’Arras-en-Lavedan et qu’en l’occurrence, l’usine ne fabrique que… de l’électricité pour les habitants du coin.

Effondrés, sentant bien qu’il y a entourloupe, les deux hommes remontent vers Paris. Mais avant de déposer plainte à la Sureté Nationale, ils décident de confondre Lemoine et exigent de lui une nouvelle expérience durant laquelle Oates dissimule dans le creuset un vrai diamant. Porté à haute température, ce dernier ne subit aucune transformation, prouvant par là-même la supercherie. Les heures suivantes, Lemoine est arrêté pour escroquerie et abus de confiance avant d’être enfermé à la Santé.

L’escroc a pourtant de la ressource. Lors de son interrogatoire durant le procès, il parvient à convaincre le juge qu’il est capable de fabriquer des diamants après que Sir Werhner ait exigé de voir la formule déposée à la banque. Et pour bien montrer sa bonne foi, il promet de verser une forte caution au greffe pour gage de sa libération. Le 2 avril, Henri Lemoine est libéré. Jusqu’au 11 juin 1908, date à laquelle il doit remettre le fruit de ses expériences. On se doute de la suite. L’échéance passée, le commissaire Le Poitevin, chargé de l’enquête, reçoit une lettre signée Henri Lemoine lui expliquant qu’il ne peut fabriquer pour l’instant et qu’il doit partir pour poursuivre ses expériences. En clair, l’escroc a pris la poudre d’escampette ! Un mandat international est lancé contre lui. Le 1er février 1909, il est condamné par contumace à dix ans de prison. Entretemps, la fameuse formule de fabrication est rendue publique, provoquant la risée :

« Pour faire du diamant, prenez de la poudre de charbon de sucre, placez-là dans un creuset qui sera déposée dans un four électrique. Portez alors le courant de 1560 à 1800 ampères, sous une tension de 110 volts de façon à chauffer à 1600 degrés. Lorsque cette température est atteinte, faire pression en appuyant sur le couvercle du creuset. Je soussigné, Henri Lemoine, certifie que lorsqu’on exécute cette formule, on doit trouver des diamants dans le creuset. »

Les mois passent quand une lettre parvient à la police. Lemoine aurait été aperçu à Paris, près de l’Etoile. Sous une fausse identité, au nom de Hans Leitner, le fuyard s’est rasé la barbe. Le 14 avril 1909, les policiers lui mettent la main dessus, bien décidés à ne plus lâcher l’aigrefin.

En juillet, Lemoine se retrouve devant des juges sans complaisance qui réfutent d’un revers de manche l’argument de défense de l’accusé, mettant en avant la culpabilité de Werhner. Ce dernier se serait servi de lui pour spéculer sur les cours du diamant. L’arrêt de la Cour n’en tiendra aucun compte :

« Les circonstances de fait dans lesquels opérait Lemoine avec un matériel rudimentaire ou uniforme ne laissent aucun doute sur le caractère fantaisiste et frauduleux de ses expériences ; qu’aucune méthode, aucune règle scientifique n’a jamais présidé à cette parodie grossière des travaux de Moissan ; que les substances étaient introduites dans le creuset pêle-mêle sans avoir été même dosées et dans des conditions telles qu’aucune cristallisation ne pouvait se produire… ; qu’en un mot le four électrique, les poudres, le creuset, le seau d’eau dans lequel il refroidissait n’étaient qu’une mise en scène destinée à permettre à Lemoine de placer les diamants dans le creuset au moment opportun. »

Un homme suit le procès attentivement. Marcel Proust écrit pour le Figaro. Il en tirera plus tard un ouvrage : « L’affaire Lemoine » qui pastiche cette histoire en utilisant le style de quelques grands auteurs français.

Le 6 juillet 1909, le verdict tombe : six ans de prison et 3000 francs d’amende.

Libéré pour bonne conduite avant la date prévue, Henri Lemoine préfère mettre de la distance avec la France et sans doute profiter du beau pactole soutiré à ses clients en s’installant dans un pays d’Amérique du Sud avec son épouse dont il avait divorcé avant d’être arrêté. A la différence des diamants qui sont éternels, Henri Lemoine s’est éteint dans l’anonymat, laissant derrière lui l’une des plus incroyables escroqueries.

Quant à la fameuse usine d’Arras-en-Lavedan, elle produit toujours de l’électricité.

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