Jacques Lebaudy. L’empereur fantoche du Sahara

Jacques Lebaudy fait partie de ces hommes qui se sont obstinés dans leur folie en oubliant de devenir sage. Sans doute ses délires n’ont jamais mis quiconque en péril si ce n’est la France, inquiète pour sa diplomatie vis-à-vis de puissances étrangères. Sans doute – et les caricaturistes de son temps ne s’y sont guère trompés – sa douce démence fit-elle plus jaser et sourire qu’elle inquiéta. L’histoire de Jacques Lebaudy est à rapprocher de celle d’Antoine Tounens, qui se prétendit au milieu du XIXe siècle, roi de Patagonie et d’Araucanie sans pouvoir se faire reconnaître au niveau international.

Seule différence, mais de taille : Jacques Lebaudy est un homme très riche qui dépense sans compter. Son père, Jules, est un magnat de l’industrie qui a bâti son empire sur le sucre et la spéculation boursière, quitte à mettre en faillite certaines banques.

Des fils à papa aux goûts extravagants

Au côté de ce dernier, sa femme Amicie fait office d’une sainte. Très croyante et cultivée, elle publie plusieurs ouvrages sur le jansénisme sous le nom d’emprunt de Guillaume Dall et finance la restauration de l’abbaye de Port-Royal des Champs. Quand éclate le scandale de la faillite de l’Union Générale en 1882 qui laissent sur le trottoir de nombreux petits employés, elle décide de se consacrer aux œuvres sociales Dans une sorte de repentir, la voilà qui s’habille avec des vêtements défraîchis, loge dans un deux-pièces à Saint-Lazare et s’oblige à ne manger qu’un repas par jour comme si elle voulait exorciser les méfaits de son défunt.

Pas vraiment gâté par un mari lequel, avoue-t-elle, « l’avait choisie à cause de sa jeunesse, comme on sélectionne une pouliche dans son haras », elle ne le sera guère non plus avec sa triple descendance.

Max Lebaudy, le petit dernier, est atteint de tuberculose alors qu’il accomplit son service militaire. Il meurt le 25 décembre 1895 après avoir croqué la vie à pleine dent, dépensant sans compter au gré de son humeur et de ses frasques, entouré d’un cercle pas toujours vertueux de filous et de parasites, toujours en quête, sur la Côte d’Azur, à plumer le pigeon richissime. Sa mort scandalisera par ailleurs les milieux pacifistes, l’armée étant accusée, à cette occasion, d’avoir obligé le jeune homme à accomplir son service militaire alors qu’il est atteint d’une grave maladie.

Le cadet, Robert, est bien différent mais tout aussi dépensier. Passionné par les aéronefs qui commencent à survoler les grandes villes, il se met en tête d’en assurer la fabrication dans l’usine Lebaudy, associés à ses deux cousins, Paul et Pierre. Ces dirigeables de couleur jaune moutarde, concurrents du fameux Zeppelin, connaîtront un certain succès, l’armée s’y intéressant de près avant de connaître plusieurs accidents dramatiques qui mettront fin à cette expérience.

L’empereur du sucre veut se faire un nom

Avec l’aîné, Jacques, la famille Lebaudy atteint le zénith de l’extravagance, étape intermédiaire qui le conduira à la folie. Jeune, rien n’est trop beau pour ce fils à papa qui joue les dandys au Jockey Club et se répand dans les mondanités de la capitale. Excentrique, il préfère acheter toutes les places qui entourent son siège plutôt que d’avoir un mauvais environnement. De la fibre paternelle, il a reçu le goût des spéculations boursières. À bon escient, semble-t-il ! L’une d’entre elle l’amène à financer la construction d’une hypothétique transsaharienne qui doit relier l’Algérie au Sénégal. Voilà notre richissime héritier qui se passionne tout à coup pour cette immense étendue de sable qu’est le Sahara, encore mal connu des Européens et soumis à de nombreuses tribus farouchement indépendantes. Dans sa tête fleurit alors une idée lumineuse : lui dont la vie dissolue fait jaser le Tout Paris ; lui qui n’a encore jamais rien fait de son existence se sent tout à coup une âme d’aventurier, mêlée d’une ambition à devenir une tête couronnée. Un moyen de se prouver quelque chose à lui-même et à son entourage. Cette étroite bande de sable inoccupée sur laquelle il pose un doigt tremblant… ce Cap Juby, situé face aux îles Canaries, que le Maroc revendique, sera son Empire, son havre de paix, le lieu de sa future mégalomanie. Qui plus est quand, fatiguée de ses remarques désobligeantes à propos de la moralité du peuple, sa concierge l’arrose d’un bol d’eau de Javel. Il n’est que temps pour l’empereur du sucre de s’éclipser de ce Monde qu’il ne comprend plus pour conquérir son Empire !

Comme l’argent ne lui fait pas défaut, Jacques Lebaudy ne lésine pas sur les moyens pour mener à bien son expédition. Une goélette jaugeant les cent cinquante tonneaux ; douze hommes d’équipage et une midinette, Augustine Dellière, qu’il épousera composent cet étrange équipage qui vogue désormais, en ce mois de mars 1903, en direction des côtes africaines. Des matelots qui ne sont pas au bout de leur surprise quand, un matin, apparaît sur le pont Jacques Lebaudy, ceint d’une tenue de général de parade, précédant deux ordonnances tout aussi déguisés.

L’esprit de Lebaudy s’enlise dans le désert

Le Frasquita aborde le Cap Juby le 25 mai après une escale aux Canaries où son commandant de bord a armé le bateau de canons et engagé huit hommes prêts à en découdre s’il se trouve quelques indigènes vindicatifs à même de l’empêcher d’atteindre sa Terre promise. Il n’en sera rien ! La baie où mouille la goélette n’est occupée que par deux malheureux Sahariens peu vindicatifs. Deux jours plus tard, il se fait nommer empereur du Sahara sous le nom de Jacques Ier. Les grandes puissances n’ont qu’à bien se tenir !

En attendant une reconnaissance diplomatique dont il ne doute pas qu’elle sera unanime, Jacques Ier s’en retourne aux Canaries pour valider ce nouvel état d’Afrique et mettre en place son organisation administrative. Un trône ; du papier à en-tête composé de deux lions soutenant un écu et du sigle « empire du Sahara » ; un chargé d’affaire à Paris capable de recruter de nouveaux marins ; un diplomate et une garde impériale formée d’anciens officiers de l’armée suffisent au nouvel empereur pour fouler à nouveau le sol de son royaume. Vingt hommes l’accompagnent cette fois. Jacques Ier doit penser que cinq siècles auparavant, Christophe Colomb en fit de même en découvrant sans le savoir l’Amérique. Une oasis plus loin et, solennellement, Lebaudy proclame la naissance de sa future capitale, Troja. Laissant cinq hommes et une tente, la petite troupe se dirige ensuite vers le sud. À « la baie de la Liberté », il décide que là se situera le futur port de son empire. Seul problème : aucun de ses hommes n’accepte cette fois de tenir la place en attendant son retour. C’est sur le chemin qui les ramène vers Troja que Lebaudy et « son armée » rencontrent une tribu nomade qui propose de lui vendre des esclaves. L’empereur les éconduit. Erreur qui lui causera quelques temps plus tard les premiers ennuis.

En attendant, Jacques Ier s’en revient une seconde fois aux Canaries, impatient de connaître les réactions des puissances à son entreprise. Grande est sa colère quand il apprend qu’elle n’a guère suscitée d’enthousiasme. Quant à ses recrues parisiennes, elles se comptent sur les doigts d’une seule main. Un pis-aller pour celui qui n’écoute plus aucune recommandation ! Après avoir placardé une multitude d’affiches annonçant son nouvel Etat, il vogue à nouveau vers son destin. Mais Troja n’est plus qu’une ville déserte. Les cinq hommes qui ont la charge de la défendre ont été enlevés par une tribu maure qui exige, pour gage de leur libération, la somme de cinq mille pesetas. Une rançon ridicule pour le richissime Jacques Ier qui mégote en ne proposant que le cinquième de la somme. Son autorité est en jeu. Puisque les Maures ne veulent rien entendre, les cinq détenus feront le sacrifice de leurs vies pour le bien de l’Empire.

La France frôle l’incident diplomatique

Retour à Las Palmas. Enfin, une bonne nouvelle ! Le représentant de la république du Libéria vient lui présenter la reconnaissance officielle de l’Empire par son gouvernement. Jacques Ier se sent pousser des ailes. Immédiatement, il embarque pour Hambourg et se rend à La Haye où il tente désespérément d’obtenir une reconnaissance internationale qui ne viendra jamais. Car, en France, les autorités commencent à s’inquiéter de ce trublion qui met en péril la diplomatie française en un temps où le moindre dérapage peut mettre le feu aux poudres. Déjà, l’Espagne et la Grande-Bretagne ont protesté et demandé des explications. Le gouvernement apprend également avec stupeur que cinq de nos concitoyens sont retenus prisonniers dans le désert. C’en est trop ! Premier coup de semonce : le croiseur Galilée, commandé par le capitaine de Vaisseau Jaurès, frère du grand tribun socialiste, fait route vers le Cap Juby pour récupérer les otages. De retour en France, ils porteront plainte contre celui qui les a abandonnés à leur triste sort. Second coup de semonce : recherché par l’Etat français, Jacques Lebaudy s’enfuit avec son épouse et sa petite fille, d’abord à Londres puis en Italie.

En 1906, il s’insurge de ne pas avoir été invité à la conférence d’Algésiras chargée de régler la colonisation du Maroc. Entre-temps, il s’est converti à l’islam.

La fin tragique d’un excentrique devenu fou

  1. Jacques Lebaudy décide de mettre de la distance entre lui et son pays natal, dans un sentiment de tristesse et de trahison. Direction New-York pour se refaire une santé. L’empereur éphémère joue en Bourse et s’achète une splendide propriété de trois cents hectares à Long Island. Non pour y couler des jours heureux et tranquilles mais pour se faire encore remarquer. Ne le voit-on pas déambuler à cheval sur les artères principales de New-York, suivi par un cortège de cinquante chevaux de parade ! De quoi aiguiser la curiosité des habitants qui se demandent quel est cet hurluberlu. Surtout quand ce dernier décide de s’en prendre aux forces de l’ordre venu faire la circulation. Lebaudy est arrêté et tancé de s’expliquer !

Quand les Etats-Unis décident d’entrer en guerre, en 1917, il propose trente mille têtes de bétail à envoyer en France et la création d’un corps expéditionnaire d’une cinquantaine d’hommes pour aller se battre. À dire vrai, sa folie est devenue démence ! L’ex-empereur se balade nu dans sa propriété, un cache-sexe autour des reins. Son épouse n’a pas voulu lui donner un descendant mâle afin de perpétuer la dynastie. Qu’à cela ne tienne ! C’est sa fille qui exaucera son vœu. Le 12 janvier 1919, il écrit à son épouse un message qui la laisse sans voix : « Madame, je vous informe que j’ai pris la décision de violer notre fille cet après-midi. Je vous conseille de ne pas vous opposer à mes projets. »

Cette fois, trop c’est trop ! Jacques Lebaudy dépasse les bornes ! Quelle mère pourrait accepter une telle résolution ! Alors que la mère et sa fille se sont barricadées dans une chambre, l’empereur déchu tente de les enfumer. Augustine sort alors son revolver et tire à cinq reprises contre son mari fou.

Ainsi finit la carrière de celui qui, croyant se bâtir un empire, finit par s’identifier lui-même à son personnage, à la manière du roi Ubu. Lui qui aurait pu vivre seulement en fonction de la volonté familiale avait choisi de vivre dans ses rêves jusqu’aux vagues de sa folie.

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