Jean Bruel. Mais quelle mouche l’a piqué ?

C’est une histoire, plus canular d’ailleurs qu’escroquerie, où l’auteur nous mène en bateau… mouche bien sûr, propice à tous les jeux de mots.

Tout commence par une faute grammaticale qui ne peut laisser insensible l’éminent linguiste Albert Dauzat. Chroniqueur au journal Le Monde, il se fait toujours un malin plaisir de rappeler les règles de la grammaire française, plus particulièrement quand il s’agit de noms composés et de leur pluriel. Un véritable casse-tête pour les 7 à 77 ans !

Et le défenseur de la langue française, ce jour-là, passant à hauteur du pont de Solferino, de mettre l’accent – un brin ironique – sur une appellation bien connue des touristes et des Parisiens : la Compagnie des Bateaux-Mouche, sans le « s ». Et d’expliquer que, lorsque bateau se met au pluriel, l’adjectif mouche s’accorde avec son nom.

De quoi faire prendre un tantinet la mouche au patron de la Compagnie, fondée quatre ans plus tôt et dont le succès, depuis, ne se dément pas.

L’affaire aurait pu en rester là ! Une lettre en plus, un coup de peinture et une leçon d’orthographe au peintre en lettre chargé de l’enseigne et le tour était joué. Que nenni ! A moqueur, moqueur et demi ! Albert Dauzat voulait faire mouche en visant Jean Bruel ! C’est le linguiste qui allait se faire moucher !

Quand l’académicien François-Albert Buisson claque la portière de sa Bentley garée devant l’embarcadère de la Compagnie, l’idée l’effleure déjà de piquer le linguiste. Il s’en confie à son ami Jean Bruel, le patron des Bateaux-mouche.

« Pourquoi, lui dit-il, ne pas faire du mot mouche un nom propre ? »

Un patronyme comme le sont devenus ces « antonomases », ces inconnus qui ont donné leur nom propre à des objets, des inventions ou des mets qui nous sont familiers. Et la langue française ne s’en prive pas, de Béchameil à Parmentier en passant par les sœurs Tatin, Marie Brizard, Godillot, Guillotin ou encore le célèbre préfet de Paris écologiste Eugène Poubelle.

« Un Mouche à inventer de toutes pièces, lui rétorque Jean Bruel. L’idée peut faire… mouche si l’on s’y prend bien. »

Enthousiasmé par cette proposition – avec l’idée sans doute derrière la tête de faire de ce canular une bonne opération publicitaire pour sa Compagnie, Jean Bruel réunit chez lui quelques amis pour les mettre dans la confidence, choisit avec eux le prénom – ce sera Jean-Sébastien – et se met en quête, dès le lendemain, aux puces de Saint-Ouen, de dégoter le buste d’un inconnu, à la barbe bien fournie, passant dès lors de l’anonymat le plus complet à une future postérité.

Pour lui fournir un pedigree digne de ce nom, Jean Bruel appelle un proche, le professeur Robert Escarpit qui tient une rubrique dans Le Monde et ne porte pas spécialement Albert Dauzat dans son cœur. Une bonne occasion, se dit-il, de mystifier ce donneur de leçons et de lui rabattre un peu le caquet.

Dans ses souvenirs, Robert Escarpit raconte comment est né sous sa plume le futur héros de cette histoire abracadabrantesque :

« Né sous Louis-Philippe et mort sous la IIIe République, Jean-Sébastien Mouche est le type même de ces fonctionnaires modestes et consciencieux qui, survivant aux vicissitudes politiques, ont fait la grandeur de l’Administration française.

Ancien élève des Arts et Métiers, il fut, sous le Second Empire, un des plus brillants collaborateurs du baron Haussmann. Nommé en 1868 contrôleur des Voies et Moyens à la Préfecture de police, il organisa un corps d’inspecteurs qui portèrent bientôt le nom de « mouchards ». Le terme est encore employé de nos jours.

Mais c’est l’avènement de la République qui lui permit de réaliser le rêve de sa vie. Chargé de résoudre le problème de la circulation dans Paris lors de l’Exposition de 1889, il eut l’idée géniale d’organiser un service régulier de bateaux sur la Seine. Ce sont les fameux « bateaux-mouches dont la réputation atteint et dépasse maintenant les limites du monde civilisé.

Jean-Sébastien Mouche appartenait à une famille de grands commis. Son ancêtre, Nicolas Mouche, qui fut prévost de Seine sous Louis XIII, habitait un hôtel de l’île Saint-Louis, qui existe encore au 25, du quai de Bourbon. C’est lui qui, ayant coupé trop court un matin sa barbiche à la cardinale, inventa ce que l’on appelle depuis la mouche, petite touffe de poils sous le menton. Détail piquant : les mousquetaires donnèrent le même nom à la touffe de poils qu’ils attachaient au bout de leur épée lorsqu’ils voulaient s’exercer au fleuret, d’où les expressions « faire mouche » et « quelle mouche vous pique ? »

Son arrière-grand-mère, Suzanne Mouche, fut, semble-t-il, une des dernières passions du roi Louis XV. Spirituelle et brillante, elle fut surnommée « la Fine Mouche ».

Bon fils, bon père, serviteur exemplaire de l’Etat, Jean-Sébastien Mouche fut, toute son existence, fidèle à la fière devise de sa maison : « Bonne mouche ne manque pas coche. »

Avec un tel CV, il faut désormais une cérémonie digne de le faire sortir des ténèbres de l’oubli. A Jean Bruel, désormais de jouer ! Après avoir réuni un album photo consacré à Jean-Sébastien Mouche à chaque âge de sa vie, photos évidemment tirées d’une collection fournie par l’écrivain Robert Miquel, le patron des Bateaux-mouche propose d’inaugurer en grande pompe un buste en l’honneur de ce « grand » homme. La presse se fait le relais de cette cérémonie à laquelle le Tout-Paris est invité, reprenant la biographie de ce Mouche dont personne ne connaît l’existence, sans même prendre la peine de faire quelques recherches.

La date, 1er avril 1953, aurait dû mettre la puce à l’oreille des incrédules qui se rendent, ce jour-là, quai de Solferino pour honorer la mémoire du fondateur des Bateaux-Mouche, sous le regard goguenard de ceux, mis dans la confidence ou simples badauds ayant flairé le canular. Des personnalités du show-bizz comme Annie Cordy, l’écrivain Cécil Saint-Lauyrent, des journalistes et des hommes politiques, quelques mannequins, des musiciens en habit rouge et, au milieu de tout ce beau monde, un buste recouvert d’un voile. Enfin, Jean-Sébastien Mouche allait recevoir les honneurs dus à son rang.

Quand la marche funèbre de Chopin retentit, Jean Bruel esquisse un léger sourire. Son plan marche à merveille. A lui de jouer désormais quand il monte à la tribune pour rappeler la mémoire de l’inventeur. Avant de tirer sur la ficelle qui découvrira le visage du désormais illustre inconnu.

Applaudissements et discours se succèdent, chacun à tour de rôle désirant rendre hommage avant de naviguer sur la Seine pour finir d’être mené en bateau. La fête durera toute la nuit. Jusqu’au lendemain où la presse divulguera le canular au grand dam de ceux qui avaient tout gobé !

Pourtant, il n’était pas difficile d’aller chercher bien loin la vérité historique. Et de finalement se rendre compte que Mouche est bien un nom propre qui, de fait, n’a pas à s’accorder à son sujet. Tout commence en réalité, non à Paris mais à Lyon. Au XIXe siècle, sur la rive gauche du Rhône, à Gerland, l’entreprise Félizat fabrique des bateaux pour le transport des marchandises par voie fluviale. Ces bateaux seraient arrivés pour la première fois à Paris en 1867 lors de l’Exposition universelle avant de redescendre vers Lyon par la Saône et les canaux intérieurs. L’utilisation touristique viendra bien plus tard. Dans la querelle qui oppose les grammairiens, il faudrait donc écrire des « bateaux-Mouche » ! Qu’on se le dise !

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