Jean de Spérati. L’artiste faussaire

Faux tableaux, fausses monnaies, faux certificats mais aussi faux timbres : le marché du faux n’a guère de limite quand il s’agit de passer de l’original à l’imitation, de la copie au faux. Si l’appât du gain reste le moteur de l’escroquerie, la notoriété et le plaisir de tromper les experts jouent un rôle de premier plan pour les faussaires qui se revendiquent avant tout artistes. Tel est le cas de l’un des plus fameux faussaires du XXe siècle : Jean de Spérati.

Durant la Seconde guerre mondiale, la frontière franco-espagnole est particulièrement surveillée et les contrôles toujours pointilleux. Envers les hommes qu’ils soient juifs, résistants, aviateurs anglais… mais aussi envers les marchandises, vérifiées scrupuleusement pour éviter notamment toute évasion fiscale. Ainsi les douaniers sont-ils autorisés à ouvrir tout paquet suspect, d’en contrôler le contenu et de vérifier l’identité de l’expéditeur.

C’est ainsi que le 25 février 1942, un douanier retors met la main sur un colis adressé à un négociant en timbres de Lisbonne par un certain Jean de Spérati, habitant Aix-les-Bains, villa « Le Clair de Lune ». A l’intérieur, dix-huit timbres de collection allemands que le douanier soupçonne de posséder une grande valeur. A la direction des Douanes, l’affaire ne fait aucun doute : il s’agit ni plus ni moins que d’une tentative d’exportation illicite de capitaux sur laquelle l’expéditeur va devoir s’expliquer devant la justice.

C’est ainsi que Jean de Spérati et son épouse Léonie voient un jour débarquer les gendarmes au « Clair de Lune » et le somment de se justifier sur cet envoi.

Mais qui est ce Jean de Spérati, à la particule aristocratique et au nom au parfum italien ?

Giovanni Desperati – tel est son vrai nom – naît le 14 octobre 1884 à Pistoïa, en Toscane, au nord-ouest de Florence. Le gamin possède dès son plus jeune âge un talent inné pour le dessin et la reproduction. Malin en diable, il imite à l’école les « bons points » distribués par ses maîtres aux bons élèves. En fait-il déjà commerce ? Nul ne le sait mais Giovanni a de qui tenir ! Sa mère et ses deux frères, l’un photographe, l’autre propriétaire d’un magasin de philatélie se sont spécialisés dans la fabrication de faux timbres à travers une société, la Borsa Filatelica Toscana. Ce qui leur vaut un jour d’être perquisitionnés par la police avant de prendre la poudre d’escampette pour échapper à la justice. La famille s’installe d’abord à Lucca, ville plus au nord puis à Pise et à Turin avant de mettre un peu de distance avec l’Italie en déménageant à Paris où elle arrive au début du XXe siècle.

Giovanni Desperati, qui a francisé son nom en Jean de Spérati en 1909, exerce de nombreux métiers tout ce qu’il y a de plus honnêtes mais la difficulté à gagner sa vie par des moyens légaux l’incite parallèlement à utiliser son talent artistique à fabriquer de faux timbres qu’il revend à des collectionneurs peu méfiants ou à des marchands peu scrupuleux. D’autant plus quand il apprend que l’un de ses faux, « La Cote de l’Or britannique », commandé par le marchand de timbres Jean Cividini, a été certifié authentique par l’expert allemand Marc Thier, lequel n’y a vu que du feu.

En 1930, le couple de Spérati et leur fille Anne, née en 1924, s’installe à Aix-les-Bains, à proximité de Chambéry, non loin de la frontière italienne. Le mal du pays peut-être. Sans doute aussi pour se faire plus discret dans la fabrication de faux timbres, devenue industrielle et lucrative. Jusqu’à ce 25 février 1942 au cours duquel la justice vient mettre le nez dans sa combine à laquelle sont associées sa femme et sa belle-sœur, chargées d’écouler la production.

Douze années de procès, de condamnations et d’appel rythmeront désormais la vie de celui qui déclarera plus tard : « Une production signée Spérati sera un Rubens de la philatélie de demain. »

Le premier procès qui s’ouvre à Chambéry en 1942 porte uniquement sur la fraude douanière, la justice estimant, suivant l’avis d’un expert local, qu’il s’agit bien de timbres authentiques dont la valeur atteint entre 60 et 68 000 francs. Condamné à une lourde amende, Jean de Spérati fait appel de sa condamnation en déclarant au tribunal qu’il est lui-même l’auteur des timbres. Perplexe et soupçonnant l’accusé de vouloir se dédouaner pour éviter une trop lourde sanction, le juge demande à l’éminent professeur Locard, graphologue de renom mais aussi philatéliste accompli, de se prononcer sur l’authenticité des timbres incriminés. Le verdict est sans appel. A deux reprises, le 12 juillet 1943 et le 04 janvier 1944, Locard confirme leur authenticité, leur valeur pouvant monter à 303 000 francs. Du coup, la justice condamne Jean de Spérati à 5000 francs d’amende pour non déclaration de l’expédition vers le Portugal et à 60 000 francs pour s’être dérobé aux droits de douane, avec à la clef saisie de la collection.

De Spérati décide d’abattre sa dernière carte. Lors d’un second appel, il présente plusieurs séries de timbres semblables à celle déjà saisie, expliquant sa technique de fabrication qui paraîtra plus tard dans un ouvrage « La philatélie sans experts ». Sa méthode : utiliser de vrais timbres de peu de valeur qu’il décolore pour copier les faux, utilisant la photolithographie comme technique d’impression. Du coup Locard, rappelé pour une nouvelle expertise, se récuse, sans doute un brin vexé de s’être fait grugé. Son collègue Dubus, ingénieur des Arts et Manufactures, n’hésitera pas. Il déclare les timbres saisis comme faux, avouant plus tard : « Pour certains faux, il atteignit la perfection dans la reproduction. »

En 1948, la condamnation tombe : 5000 francs d’amende et 20 000 francs d’amende douanière, les juges estimant que « les vignettes litigieuses non authentiques ne sauraient être considérées comme objets de collection… Mais, étant une marchandise au sens de la législation douanière… fixe à 20 000 francs la valeur de la marchandise de fraude… »

Son nom désormais à la une du monde philatéliste, Jean de Spérati n’en a pas fini avec la justice. Un nouveau procès l’attend au tribunal de Paris après que la Chambre syndicale des Négociants en Timbres-Poste ait déposé une plainte, pour escroquerie cette fois.

De Spérati ne peut guère contester l’accusation, lui qui s’est fait fort de démontrer comment il parvient à fabriquer de faux timbres. Il affirme même une certaine jouissance à avoir trompé les experts, se déclarant avant tout artiste plus que faussaire. Le tribunal ne se laissera pas amadouer. De Spérati est condamné à un an de prison, 10 000 francs d’amende pour faux et 30 000 francs de dommages et intérêts en faveur de la Chambre syndicale. Son épouse et sa belle-sœur écopent de quatre mois avec sursis et 1000 francs d’amende chacune.

Direction la prison mais malade, Jean de Spérati est libéré au bout de quarante-cinq jours. Le temps de faire appel de sa condamnation, alourdie en 1952 par un arrêté définitif : deux ans de prison qu’il n’accomplira pas en raison de son âge et de sa santé, 120 000 francs d’amende et 50 000 francs de dommages et intérêts. Ses deux complices sont acquittées.

Il est temps désormais pour le faussaire de prendre congé. En 1954, âgé de 72 ans, après un an de négociations, il décide de vendre à la British Philatelic Association ses clichés, presses, formules et son stock de faux. Jean de Spérati décède le 27 avril 1957 dans sa villa d’Aix-les-Bains. Entretemps, il a confié à sa fille un classeur vert de 235 copies qui lui sera volé en 1967 puis retrouvé en 2002 lors d’une vente aux enchères à New-York avant de lui être restituée.

Incroyable parcours d’un faussaire dont la production est estimée à cinq cents faux, devenus pour certains des timbres d’une grande valeur, recherchés par les collectionneurs. Quoi de plus satisfaisant pour un faussaire que d’accéder à la reconnaissance de ses pairs !

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