Jeremy, le tambour des gaspejaïres

Plaque tournante du tourisme aubracien, aussi désert l’hiver qu’animé aux beaux jours quand bovins et humains montent en transhumance et envahissent ses murs basaltiques, le village d’Aubrac, à l’ombre de sa dômerie millénaire, doit aussi sa réputation à Germaine, à son coup de main et à ses tartes au myrtille. Car Germaine est à l’aligot ce que Maurice Astruc est au Roquefort, la Mère Denis à la propreté et la poule… au pot. Une institution ! Que dis-je ? Un emblème ! Une égérie que n’aurait pas reniée le nébuleux et éphémère Front de Libération de l’Aubrac qui, sans égaler ses frères de lutte breton, basque ou corse, n’en défia pas moins les autorités, voici quelques années, en revendiquant l’enlèvement, ô combien symbolique… de la croix des Trois Evêques qui est aussi à l’Aubrac ce que la Tour Eiffel est à Paris, la Tour de Pise au mauvais penchant et la Bonne Mère à Marseille. Un mythe qui a depuis un demi-siècle relégué au second plan un autre personnage du crû, aussi haut en couleur que petit de taille : le tambour Jeremy.

Dans ce pays de froide immensité où s’agrippe la gentiane comme la tique à la toison ovine, le personnage ne passait pas inaperçu, avec ses jambes de 30 à 40 cm de haut, sa tête oblongue, percée de gros yeux bleus, surmontée d’un chapeau à larges bords et des bras descendant aussi bas que ses genoux. Une grande veste en drap noir, un gilet et un pantalon de même couleur finissaient d’accentuer le contraste. Un buste d’homme aux joues sillonnées de nombreuses rides porté par les jambes d’un enfant : tel se présentait, dans l’entre-deux-guerres, le tambour Jeremy.

Si, gamin, son infirmité ne lui causa pas trop de tourments, vite, pourtant, il s’aperçut qu’il ne grandissait pas comme ses petits camarades. Aux jeux, aux courses, il arrivait toujours bon dernier. Ce qu’il n’avait pas reçu pour son physique, le Créateur aurait pu le lui offrir en intelligence. Mais, là encore, Jeremy n’avait guère été favorisé par la nature. Collectionnant les chapeaux d’âne autant que la mule de son père les coups de bâton, Jeremy fut vite mis en congé de toute éducation. A charge pour lui de « s’instructionner » au vent, à la pluie et aux pis des vaches, éléments incontournables de la vie rurale.

Rejeté par le milieu scolaire, Jeremy n’eut guère plus l’occasion de s’étalonner aux durs travaux agricoles, ses jambes ne portant que le nécessaire.

Quand il atteignit sa vingtième année, la patrie ne fit rien, non plus, pour le réclamer. Comme il n’avait jamais vécu sur les genoux d’une duchesse, parenté et voisinage lui cherchèrent du travail dans la contrée. A l’époque, la solidarité villageoise était encore une vertu reconnue. Quelle plus noble charge que de le consacrer à Dieu ! Oh ! pas de celle qui font de vous un pasteur chargé de rassembler quotidiennement son troupeau. Non ! Jeremy n’avait pas autant d’ambitions ! Il serait simplement sacristain, chantre d’église et sonneur de cloches. Fonctions qui, du reste, se complétaient parfaitement.

Tout alla pour le mieux au début ! Les cloches volaient à l’heure dite, les chants résonnaient juste ce qu’il fallait pour ne point effaroucher les oreilles sensibles ; vases sacrés et ornements d’église affichaient une sainte propreté. Jeremy aurait pu vieillir ainsi, riche dans la pauvreté. Mais le sort en décida autrement ! Car le sacristain avait une faiblesse. Il aimait plus que tout la dive bouteille et ne s’en privait pas. Patiemment, sans temps mort, il lui consacrait les longues heures que ses fonctions lui autorisaient, plus particulièrement celles qui précédaient la grand’messe et les vêpres. Plus d’une fois, les cérémonies eurent à souffrir de ses fréquentes libations. Les paroissiens ne s’y retrouvaient plus dans les brusques changements d’horaire que le sonneur de cloche leur imposait en fonction de son taux d’alcoolémie. Les libertés littéraires qu’il prenait dans la récitation des chants et des cantiques faisaient pouffer de rire les hommes dans les travées -Macarel, le Jeremy, il en tient encore une bonne- tandis que les bigotes choristes, agenouillées sur leur certitude céleste, s’époumonaient en vain à raccommoder ce qui pouvait encore l’être.

N’y tenant plus, le curé se vit dans l’obligation de le congédier. Sa réputation, celle de son église et, à toutes fins utiles, celle de son Dieu était en jeu. Jeremy quitta donc le lutrin et retourna au milieu des fidèles.

Désireuses de ne pas rendre l’ex-sacristain, corps et biens, à la dive bouteille, quelques âmes charitables se penchèrent sur son cas, précédant d’un demi-siècle l’A.N.P.E. Après moult réflexions, il fut décidé de lui confier la mission de porter les nouvelles dans les nombreux hameaux et villages de la commune. Banni par l’église, Jeremy trouvait son salut dans le fonctionnariat, l’administration postale étant moins regardante que le clergé sur les méfaits du divin nectar.

Sac au dos, un bâton à la main, Jeremy se mit donc à pied d’œuvre pour distribuer les correspondances, de ravins en coteaux, dans le froid et la neige ou sous le chaud soleil d’été.

Les premières semaines, le courrier n’eut pas à se plaindre des quelques verres que notre facteur en herbe n’hésitait jamais à refuser. L’habitude aidant, rattrapé par son vice, Jeremy effectua des stations de plus en plus fréquentes, et prolongées, au bouchon de l’endroit, le plongeant dans de nouvelles infortunes. C’est ainsi qu’un jour, ayant accumulé un certain retard dans sa tournée à force d’avoir trop levé le coude de la table, il eut une idée géniale mais qui devait l’amener à sa perte, du moins quant à son avenir dans les Postes. Jeremy devait remettre une lettre au propriétaire d’un moulin situé en aval du pont et à une assez grande distance. L’enveloppe portait la mention « Très pressée ». Que faire ?

-Tiens, se dit notre préposé, cette eau qui coule avec rapidité arrivera bien plus tôt que moi au moulin.

Et il jeta la lettre au chemin de l’eau, croyant tout bonnement qu’elle arriverait à son destinataire, sans se soucier le moins du monde que l’enveloppe n’était pas imperméable.

La lettre n’arriva jamais. Plainte fut déposée par le meunier à l’administration. Considérant la faute de Jeremy comme un crime de lèse-majesté, elle le congédia.

Revenu à son ancienne fonction de sacristain par la grâce du curé, désireux de ne point abandonner une brebis égaré, Jeremy ajouta une corde à son arc en s’achetant une bonne conduite sous la forme d’un tambour. Nuit et jour, jour et nuit, Aubrac ne résonna plus que des roulements monotones du tambour Jeremy. Au point de faire tourner le lait des vaches d’Aubrac ou d’empêcher l’aligot de filer. Seuls, les sourds ne s’aperçurent pas du changement.

Une telle ténacité dans l’effort méritait bien récompense. Le tambour Jeremy devint la vedette incontournable du village. A la belle saison, les gaspejaïres, buveurs de petit lait désireux de se refaire une santé sur les monts d’Aubrac, venaient écrémer leur curiosité à la porte de l’église ou sur la place du village. Jeremy, tout à son affaire, enchantait son auditoire. Les pièces tombaient dans son chapeau mou. C’était autant de chopines qu’il pourrait aller vider à l’auberge voisine.

Longtemps, le « tambourinaïre » continua de laisser libre cours à son inspiration. Puis, un jour, les roulements se turent. Les cloches endeuillées ne volèrent plus à la même cadence. Le lutrin sonna plus faux que d’habitude. Même les bigotes, autrefois offusquées, se fendirent d’une larme. Dans sa tombe, on déposa, près du cercueil, son tambour. Bien leur en prit !

Sa réputation avait en effet depuis longtemps dépassé les frontières terrestres. Aussi, quand il se présenta au Ciel, saint Pierre lui ouvrit toutes grandes les portes du Paradis, à charge pour lui de rejoindre le grand orchestre symphonique de la nature.

Si, un jour, vous entendez, au-dessus d’Aubrac, les roulements des tambours de la pluie, n’ayez aucune crainte ! C’est Jeremy qui s’offre un concert. Avec, peut-être, le secret espoir d’aller vider une dernière chopine chez Germaine. Car, miladiou, au Ciel, un tassou de mansois et un aligot bien onctueux ne seraient pas de trop pour réveiller les âmes !

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