La cavale meurtrière d’un dément
Affaire Latieule, 1908
Le couple Besombes habitait depuis quelques années un domaine situé à deux cents mètres du pont des Quatre-Saisons, sur la route de Rodez à Espalion. Le 17 novembre 1908, vers 6 heures du soir, monsieur Besombes travaillait à l’écurie. Il actionnait une pompe pour remplir une grande auge en pierre d’eau, nécessaire à abreuver une bande de « bourruts ». Il pompait de la main droite et écartait de la main gauche un veau plus pressé que les autres à boire.
Une lanterne, pendue à un clou, l’éclairait en plein visage. Une douce chaleur mélangée à l’odeur de foin sec remplissait l’écurie. A son affaire, le fermier ne remarqua pas une ombre se glisser derrière un soupirail. Le canon d’un fusil se glissa dans l’ouverture. Une étincelle jaillit, suivie d’une forte détonation. Monsieur Besombes, atteint à la tête, s’affaissa sur le sol. Comme il essayait de se relever, une seconde détonation éclata, le frappant à l’épaule et au bras gauche. Dans un suprême effort, le fermier se releva et se dirigea, en titubant, vers son domicile.
De la cuisine, madame Besombes et sa servante avaient entendu les coups de feu. Affolées, elles abandonnèrent la confection du repas et coururent vers l’écurie. Quand elle découvrit son mari dans la cour, la tête ensanglantée et le bras en charpie, elle poussa un cri d’horreur. Tant bien que mal, l’homme étant de forte corpulence, les deux femmes le montèrent à sa chambre. Tandis que son épouse tentait de stopper l’hémorragie, la servante se précipita pour donner l’alerte et avertir un médecin.
Une heure plus tard, le docteur Calvet était à son chevet et lui prodigua les premiers soins. Le premier coup de feu avait labouré le sommet du crâne et entaillé profondément le cuir chevelu. Mais la blessure la plus grave avait été causée par la deuxième déflagration. Le bras gauche avait été littéralement criblé de plombs, causant la rupture de l’artère, broyant les os et les nerfs. Le praticien en retira quelques-uns mais le blessé était très affaibli, ayant perdu beaucoup de sang.
Toujours conscient, monsieur Besombes répondit aux premières questions des gendarmes. Possédait-il des ennemis dans son entourage, le mobile n’étant pas le vol ? Le fermier réfléchit, scruta dans ses souvenirs mais ne soupçonna personne désireuse de lui en vouloir au point de l’assassiner.
-Souviens-toi ? lui dit son épouse. Cette lettre que nous avons reçu au mois de juin.
-Que disait-elle ? questionna un enquêteur.
-Un tissu de menaces ! se souvint monsieur Besombes. Nous l’avons déchirée après lecture. Elle disait notamment : « Vous avez des écus, beaucoup d’écus, mais vous êtes condamnés à mort tout de même, et vos écus ne vous sauveront pas. Celui d’entre nous qui a été désigné pour vous faire la peau doit lui-même toucher une récompense de cinq mille francs. Signé : Les Apaches de Rodez. »
Cette lettre montrait d’évidence que quelqu’un en voulait au couple Besombes mais la piste s’arrêtait là. L’enquête promettait d’être difficile, sans témoin ni indice quand, le lendemain, les gendarmes furent avertis qu’une nouvelle tentative venait d’avoir lieu, au hameau de Sanhes, non loin de Sébazac.
Les Falguières tenaient cette propriété depuis plusieurs années après en avoir été les fermiers. Séraphie, née Latieule, n’était autre que la nièce de Monseigneur Latieule, évêque de Vannes. Sur le coup de 11 heures, la propriétaire sortit de sa maison pour convier ses domestiques et deux ouvriers charrons à passer à table. Elle descendait l’escalier extérieur en pierres quand elle reçut une décharge de plombs à la figure.
Les employés qui vaquaient à leurs occupations avaient entendu la détonation. En arrivant devant la maison, ils virent leur patronne, le visage tout ensanglanté, assise sur une marche de l’escalier. Ils se précipitèrent pour la secourir. Deux hommes la portèrent à sa chambre. Tandis qu’un domestique courait appeler le médecin, les autres se lancèrent à la recherche du meurtrier. Ils ne trouvèrent personne mais distinguèrent sur l’aire sol, située derrière la grange, des traces de pas toutes fraîches.
Mis au courant, les gendarmes firent immédiatement le lien entre l’assassinat de Besombes et celui de Séraphie Falguières. Semblant connaître parfaitement les lieux, le meurtrier s’était introduit par l’aire sol dans la grange et, par une croisée, avait tiré sur la malheureuse femme. Par bonheur, la distance avait évité des blessures plus graves. Cependant, cette fois, les gendarmes possédaient une piste sérieuse. Un jeune berger du domaine avait aperçu le matin même un individu portant un fusil qu’il reconnut immédiatement pour être un nommé Latieule, ancien berger de Sanhes, que les Falguières avaient dû congédier, l’homme souffrant de dérangement mental.
Malgré une demande d’internement de la part de sa famille, domiciliée à Onet-le-Château, l’asile d’aliénés de Rodez n’avait pas crû nécessaire de le garder. Depuis, la santé de Latieule s’était dégradée au point de mettre à exécution une vengeance terrible contre ses anciens patrons. Car les gendarmes n’avaient pas été surpris d’apprendre par la bouche de madame Besombes que Latieule avait été un temps leur domestique avant d’être renvoyé. Restait maintenant à lui mettre la main dessus. En attendant, les enquêteurs avertirent tous les anciens patrons de Latieule de se tenir sur leurs gardes et de se calfeutrer chez eux la nuit.
Les blessures de Séraphie Falguières n’étaient pas trop graves et la brave femme se remit assez vite. Ce n’était pas le cas de monsieur Besombes, grièvement atteint, qui succomba quelques jours plus tard sans avoir connaissance de l’arrestation de son meurtrier.
Latieule, qui connaissait parfaitement la région, échappa plusieurs jours à la traque menée par les gendarmes et la population, peu rassurée par ce fou en liberté qui pouvait, à tous moments, régler ses comptes à coups de fusil. Sa présence fut signalée à diverses reprises dans la région de Salles-la-Source. Deux gendarmes, lancés à sa poursuite, ne purent lui mettre la main dessus. La maison de ses parents fut mise sous surveillance. En vain.
Une semaine s’était écoulée depuis les tragiques événements. Le 22 novembre, une dizaine de nemrods chassait autant l’homme que le gibier à plumes quand, du côté de la Praderie, ils tombèrent sur Latieule. Les chasseurs entrèrent en conversation avec lui. D’abord méfiant, l’assassin fit un bout de chemin avec eux. L’occasion était trop belle. L’un d’eux se laissa glisser derrière lui. Au moment opportun, il se jeta sur Latieule et le désarma. Après l’avoir ligoté comme un sanglier, les chasseurs ramenèrent ce gibier de potence à Onet pour le remettre aux gendarmes.
L’interrogatoire révéla que Latieule n’avait plus toute sa tête. Une idée fixe l’avait poussé à tuer : se venger de ses patrons qui avaient tenté de l’empoisonner. Lors de son arrestation, il envisageait « d’éclabousser contre le mur de sa salle à manger la cervelle de son médecin, le docteur Bioulac, de Villecomtal ».
Tous les criminels ne finissent pas en prison ou au bagne. Ce fut le cas de Latieule. Vu son état psychiatrique, le juge décida de le faire enfermer à l’asile d’aliénés de Rodez dont les vastes bâtisses dominaient le flanc ouest de la cité ruthénoise.
Il y aurait terminé ses jours si Latieule n’avait pas eu des velléités d’évasion.
Au mois de juillet 1911, une stupéfiante nouvelle bouleversa le quotidien de la région ruthénoise. Un lion avait été aperçu, en liberté, aux environs de Ceignac. Une armée de Tartarin décrocha les fusils du râtelier et s’élança sur les traces du fauve. En pure perte. Ce fut le moment choisi par Latieule pour se faire la belle. Il faut croire que le bougre avait retrouvé quelques esprits. Cinq ans furent nécessaires pour lui mettre la main au collet. Durant tout ce temps, Latieule s’était fait embaucher sous un faux nom dans les fermes aveyronnaises, changeant régulièrement de place. Enfin reconnu, il fut arrêté à Trémouilles et interné.
L’asile d’aliénés était-elle la maison des courants d’air ? Deux ans plus tard, le 12 juillet 1918, Latieule joua une nouvelle fois la fille de l’air avant d’être peu après repris. Par la suite, plus jamais on n’entendit parler de lui.


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