L’amour qui rend fou

Affaire Cadilhac
Cour d’assises de l’Aveyron, 7 septembre 1878

 

Camille Cadilhac revient de la guerre. Celle de 1870, si imprudemment déclarée à une armée prussienne bien mieux armée que la nôtre. Camille y a laissé son bras gauche. A vingt ans, c’est une infirmité difficile à accepter, même si la Nation reconnaissante l’a renvoyé chez ses parents, à La Cavalerie, avec une pension de 700 francs à la clef. Le jeune garçon erre, désœuvré, dans ce village serré en forme de croix, sur le plateau du Larzac au carrefour de quatre routes.

Ici tout le monde se connaît, au moins de vue. Camille croise souvent une jeune personne à laquelle il n’avait jamais prêté attention avant son séjour à l’armée. La demoiselle, il est vrai, en est à cette brève étape qui mène à l’âge adulte les grandes adolescentes dégingandées en leur ajoutant un rien de gravité et de mystère. Le garçon se renseigne : elle se prénomme Rosalie et son père est brigadier de gendarmerie. Camille multiplie les occasions de croiser celle pour qui son cœur bat de plus en plus fort… remettant à plus tard le moment de l’aborder tant la demoiselle semble loin de lui prêter attention.

Et puis, brusquement, Rosalie disparaît du paysage. Le brigadier Puech, qui ambitionne une montée en grade, vient d’accepter une mutation de poste, loin de l’Aveyron.

Camille Cadilhac supporte mal le choc de ce départ imprévu. L’idée de ne plus entrevoir la jeune fille le rend fou. Ses parents lui conseillent de mettre à profit cet éloignement pour oublier le mirage de cet impossible amour. Le garçon crie son entêtement :

-Maintenant que Rosalie n’est plus ici, je réalise que je ne pourrai jamais me passer d’elle !

Camille se démène pour connaître la nouvelle affectation du brigadier Puech. Une indiscrétion lui permet d’apprendre que l’officier, renonçant à entraîner sa fille loin de l’Aveyron, l’a confiée aux bons soins de l’un de ses frères qui a en charge la paroisse de Saint-Chély d’Aubrac.

Camille Cadilhac n’hésite pas. Il quitte ses parents et les causses du Larzac pour les monts de l’Aubrac. A Saint-Chély, le nouveau venu prend pension chez l’aubergiste Mas. Pas par hasard : l’hôtellerie est située auprès du presbytère. La fenêtre de sa chambre mansardée donne vue sur le jardin du curé.

La présence d’un inconnu ne passe pas inaperçu au chef-lieu de canton. Cette manche qui flotte au vent et puis les comportements insolites du garçon attirent la curiosité, voire la méfiance. Tantôt agité, tantôt prostré, on lui trouve un je ne sais quoi de sournois.

-Il a l’œil « en dessous », chuchotent les commères.

Pourtant, Camille ne se comporte pas en vagabond. Sa pension d’invalide ajoutée à de menus travaux occasionnels suffisent à payer le gîte et le couvert. Très vite, le mutilé qui épie les allées-venues de Rosalie s’arrange pour l’aborder un jour où elle revient de faire des emplettes. Il le fait sans doute avec une maladroite brusquerie. La jeune fille s’immobilise, bouche bée, avant de murmurer :

-Qui êtes-vous ?

Rosalie Puech, sans attendre réponse, passe son chemin, laissant le jeune homme désemparé. Camille Cadilhac l’est d’autant plus que la jeune fille, malgré la froideur du regard, lui semble plus désirable maintenant qu’il a osé l’aborder.

Ayant regagné sa chambre, il écrit une lettre dans laquelle il s’excuse de sa maladresse et déclare la flamme de cet amour qui le brûle depuis si longtemps.

Pas de réponse. L’amoureux multiplie les courriers.

« Vous ne pouvez pas méconnaître celui qui tant de fois a croisé vos pas dans les rues de La Cavalerie en quêtant un regard, en espérant un sourire ! »

Toutes ses déclarations demeurent sans échos. Camille n’entrevoie plus que furtivement la silhouette de la bien-aimée dans l’enclos du presbytère. Il en déduit que l’abbé interdit à sa nièce de s’aventurer au-delà. Peut-être est-ce le prêtre qui a intercepté les messages d’amour ?

Alors le jeune garçon lui écrit, le suppliant de lui accorder une entrevue avec Rosalie qu’il désire épouser pour faire son bonheur.

L’abbé Puech daigne répondre… mais assez sèchement :

-Ma nièce est encore trop jeune pour répondre à vos vœux. Je vous signifie, très catégoriquement, qu’elle n’a jamais songé à un mariage. Vous devez donc renoncer à toutes prétentions et espérances envers elle.

Terriblement dépité, Camille Cadilhac entreprend de dénigrer l’ecclésiastique auprès des paroissiens, leur laissant entendre que leur pasteur séquestre sa nièce de façon peu chrétienne. Voilà la bourgade de Saint-Chély sens dessus-dessous ! L’affaire fait grand bruit au point de remonter jusqu’au palais épiscopal de Rodez. Sur place, les autorités civiles menacent de renvoyer le trublion chez ses parents, « au motif qu’il donne des signes de dérèglements mentaux, à tel point que les gendarmes durent intervenir à deux reprises pour calmer la surexcitation du jeune mutilé ».

Le 2 février 1876, alors que les douze coups de midi résonnent dans le clocher, monsieur l’abbé Puech sort de son presbytère pour arpenter les allées du jardin qui le jouxte. Un coup de feu éclate. Le curé s’affaisse au sol. Avant d’expirer, il a eu le temps d’entrevoir le tireur et de crier à son vicaire, l’abbé Chaliès accouru : « Il m’a tué ! ».

Dans l’instant qui suit, Camille Cadilhac court jusqu’à la gendarmerie et, montrant une vieille pétoire achetée d’occasion à Espalion, avoue qu’il vient de s’en servir pour abattre le curé.

Emmené sur le lieu du crime, le jeune homme ne manifeste aucun remords devant le cadavre de sa victime dont le projectile a pénétré par le dos pour ressortir au niveau de la poitrine après avoir transpercé le cœur. L’inculpé ne nie pas son crime. Il se contente de le justifier, au grand étonnement des enquêteurs :

-L’abbé Puech m’humiliait en m’adressant des grimaces !

Une foule immense assista aux obsèques du prêtre. Monseigneur Bourret, évêque de Rodez, bravant les intempéries hivernales, tint à présider la cérémonie devant les autorités religieuses et civiles du canton de Saint-Chély.

Aux premiers jours de juin, le meurtrier est jugé devant la Cour d’assises de l’Aveyron présidée par M. de Gonet, conseiller à la Cour d’appel de Montpellier. Rosalie, citée par l’avocat de la partie civile, vient à la barre. Dominée par une intense émotion, la jeune fille affirme, d’une voix à peine audible, qu’elle ignorait l’existence de Camille Cadilhac avant la venue de ce dernier à Saint-Chély et qu’elle n’avait, par la suite, jamais répondu à ses avances. Les autres témoins sont unanimes à souligner les comportements bizarres de l’accusé. Maître Cassan, son défenseur, aura ensuite beau-jeu de réclamer un renvoi de l’affaire, le temps pour des médecins experts d’étudier l’état mental de son client.

La Cour faisant droit à cette requête, le procès est reporté au mois de décembre 1876.

Désignés comme experts, les docteurs Bonnefous, Faucher et Lala estiment que « Camille Cadilhac atteint d’aliénation mentale est incapable d’assurer sa défense ».

Maître Cassan intervient aussitôt :

-Je demande à la Cour de passer outre aux débats et de libérer l’inculpé qui a agi sous l’emprise de la folie.

Le Procureur proteste :

-La requête est irrecevable ! On peut, à la rigueur, surseoir au jugement de Cadilhac jusqu’à ce qu’il soit déclaré rétabli.

Les magistrats tranchent :

-L’inculpé sera confié à l’asile d’aliénés pour y être soigné. S’il retrouve la raison, il répondra de son crime à la faveur d’un nouveau procès.

Camille Cadilhac fut enfermé à l’asile de Paraire, à Rodez. Après plusieurs mois de traitements, le directeur de l’établissement jugeant que son hôte était guéri, l’inculpé rejoignit la prison en attendant de subir un troisième procès, en date du 7 septembre 1878.

Cette fois, les médecins experts sont moins unanimes. Monsieur Faucher et Lala concluant que Cadilhac est un simulateur alors que le docteur Bonnefous maintient que l’accusé était fou à l’époque du crime « mais qu’il était maintenant guéri et, peut-être, en état de se défendre… »

Vingt mois après le second procès, les visages ont changé dans le prétoire : maître Maisonabe (père de Jean Maisonabe – Voir chapitre Mémoire d’avocats) assure la défense de Camille Cadilhac. Tâche difficile car l’inculpé, revenant sur son aveu, dit qu’il n’a pas agi par vengeance, son arme ayant fonctionné accidentellement.

Au banc du ministère public, monsieur Monsservin requiert la peine capitale. Suite à un long débat, le jury rapporte un verdict affirmatif aux questions posées. Mais il accorde les circonstances atténuantes à l’inculpé « eu égard au doute qui subsiste sur son état mental »…

Camille Cadilhac sauva sa tête. Au prix fort : vingt ans de travaux forcés. Victime de la guerre qui le laissa mutilé ? Ou de son amour fou ?

Quant à Rosalie Puech, nul ne sait si elle oublia ce drame en fondant un foyer. Et si elle a pu pardonner un jour à celui qui fusilla l’oncle, curé de Saint-Chély.

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