L’attrape-rêves. Raymond Isidore, dit Picassiette (1900-1964)

 Il est des hommes qu’on ne devine pas, des hommes transparents qui traversent la vie si humblement, si discrètement que seule leur absence nous inonde des mille éclats de leur univers merveilleux, de leur fantastique imagination.

Raymond Isidore est de ceux là. Né à Chartres avec le siècle, mort à Chartres soixante-quatre ans plus tard, il laisse à la  ville de toutes les lumières un fabuleux trésor né de ses rêves les plus fous. Pourtant, tout n’avait pas vraiment bien commencé…

Le balayeur du cimetière

Quand on est le septième enfant d’une famille d’ouvriers, qu’un huitième arrive dans la plus grande pauvreté, que les quelques sous gagnés sont dépensés par le père au bistrot, l’avenir est bien limité. Dans ce décor à la Zola, Raymond, gamin malingre et malvoyant, grandit à tâtons entre misère et prières à l’ombre de la somptueuse cathédrale. Ce magnifique vaisseau de pierre célébré par Charles Péguy impressionne le petit Raymond qui se laisse guider par la force mystérieuse qui l’invite à en pousser sa lourde porte.

« J’étais aveugle quand j’étais enfant; c’est dans la cathédrale que j’ai vu pour la première fois de ma vie. Il faisait sombre, d’abord je n’ai pas vu grand-chose, et puis les vitraux… »

Les vitraux noyant de lumière « l’inaccessible obscurité » de l’église irradient le cœur de l’enfant. Ce sera son premier livre d’images dont le symbolisme spirituel imprègne son âme et trace déjà la voie d’une destinée hors du commun.

Treize ans, l’âge du premier boulot dans une fonderie ! Pénible travail de mouleur imposé par le dénuement de la famille qu’il aide toute sa jeunesse jusqu’à sa rencontre avec Adrienne, son aînée de onze ans, qui lui offre en guise de dot, trois enfants à élever.

De santé toujours fragile, Raymond doit abandonner l’usine et est embauché par la mairie pour… balayer le cimetière.

Sou par sou, le couple économise pour acheter un bout de terrain en jachère. Heure par heure, Raymond construit tout seul sa maison : juste trois pièces, une chambre pour eux, une pour les enfants d’Adrienne et la cuisine comme pièce à vivre. C’est en regardant passer un corbillard qu’il se pose la question qui lui deviendra vite existentielle : « Pourquoi sur les morts on met des fleurs ? Pourquoi n’en met-on jamais sur les vivants ? »

De Picasso à Picassiette

« L’esprit m’a dicté ce que je devais faire pour embellir la vie. Beaucoup de gens pourraient en faire autant, mais non : ils n’osent pas. Moi, j’ai pris mes mains et elles m’ont rendu heureux, je voudrais être un exemple. »

Et il ose : Embellir la vie,  parsemer le quotidien de fleurs et d’étoiles, sublimer le réel, l’habiller de ses rêves. Tout un programme qui voit le jour en 1938 par le plus grand des hasards. Rien ne se jette chez les Isidore ! Tout peut servir ou resservir et c’est naturellement que Raymond ramasse quelques débris de vaisselle cassée qui brillent sous le soleil. Ils sont si jolis… Ce geste sera suivi de milliers d’autres car désormais Raymond est à la recherche de toutes les assiettes et verres ébréchés. Il classe les morceaux par couleur, par forme et les dépose dans un coin du jardin. Inlassablement, on le voit dans Chartres poussant sa brouette, fouillant poubelles et décharges, ignorant les regards narquois et les sarcasmes que sa quête provoque. Raymond est dans son monde. Les quolibets railleurs et méprisants le blessent assurément mais renforcent aussi sa détermination créatrice.

Patiemment, il recouvre des débris récoltés les murs extérieurs de sa maison, la métamorphosant au gré de sa fantaisie en palais des mille et une nuits. Cet homme, dont le métier est de veiller à l’entretien du jardin des morts,  ranime les éclats de verre, réveille la porcelaine cassée, ressuscite la matière, la transcende en décors fabuleux. Pour lui, tout est naturel. Ses mains et son esprit sont unis dans l’accomplissement de ses chimères.

« J’ai d’abord construit ma maison pour nous abriter. La maison achevée, je me promenais dans les champs quand je vis par hasard, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée. Je les ramassais sans intention précise, pour leurs couleurs et leur scintillement. J’ai trié le bon, jeté le mauvais. Je les ai amoncelés dans un coin de mon jardin. Alors l’idée me vint d’en faire une mosaïque, pour décorer ma maison. Au début je n’envisageais qu’une décoration partielle, se limitant aux murs. »

Le regard est toujours goguenard, peut-être un peu moins méprisant devant la persévérance de celui qu’on surnomme Picassiette, à la fois pour son obstination à collecter les morceaux de vaisselle et pour la palette de couleur qu’offre désormais la façade de sa maison, à la « Picasso ! »

Le bâtisseur de l’imaginaire

« J’ai suivi mon esprit comme on suit son chemin », a-t-il confié, et son chemin est long qui pendant vingt-cinq ans le conduit à manipuler quatre millions de débris de vaisselle. Les sols, les façades, le faîte du toit vont s’habiller d’imaginaire mais aussi les meubles, le poste TSF, la machine à coudre, les pots de fleurs, le lit…

Inlassablement, il choisit, découpe, colle, ignorant tout des canons artistiques. Il crée spontanément, jour après jour, un véritable joyau avec la volonté des bâtisseurs de cathédrale.

Quand tout est recouvert, que toutes les surfaces s’éclairent de mosaïques insolites et de peintures baroques, il s’attaque alors au jardin qu’il peuple de statues, de reconstitution de monuments telle la cathédrale et la Porte Guillaume de Chartres, mais aussi la Tour Eiffel.

Son univers s’anime de personnages de la vie rurale qui côtoient des animaux à la fois étranges et familiers. La Joconde n’est pas très loin de Landru et le profane se mélange au religieux dans une alchimie originale. « Mon jardin, c’est le Rêve réalisé ; c’est le rêve de la vie où l’on vit en esprit dans l’éternité ». Isidore est un homme réservé. Ces quelques mots lâchés lors d’une interview révèlent la dimension hors du commun de cet étrange personnage.

En 1956, il achète un bout de terrain mitoyen à sa maison et y construit la «  chapelle », la « cour noire », le tombeau et le trône noir qui trahissent l’influence forte du spirituel qui trouve son accomplissement dans la construction du tombeau bleu, le tombeau de l’Esprit.

À travers son œuvre, car il ne convient plus de parler de simple décor, Raymond Isidore voyage seul dans des pays fantastiques, guidé par un mysticisme naïf et le souvenir de ses rêves nocturnes : « La nuit me dictait ce que j’avais à faire, je voyais mon motif devant moi comme s’il existait vraiment. Je me levais en hâte et me mettais immédiatement au travail. Je ne choisissais aucun élément. Les morceaux de porcelaine ou de faïence se trouvaient à ma portée, prêts à être utilisés. Moi, qui n’ai jamais su dessiner de ma vie, je ne comprends pas encore comment je suis arrivé à un pareil résultat. » 

En 1962, son œuvre est achevée. L’homme s’enfonce alors dans une tragique descente aux enfers. Ses délires le conduisent à de nombreux séjours à l’hôpital psychiatrique de Bonneval jusqu’à cette dernière hallucination qui l’envoie sous un grand orage errer dans la campagne. On ne le retrouve que le surlendemain, couché dans un fossé, la bouche pleine de terre. Il répétait souvent qu’il mourrait le jour de son anniversaire. C’est la veille de ses soixante-quatre ans qu’il a rejoint son pays, le pays des rêves.

La traduction d’un Rêve

Isidore était-il un illuminé ? Sans doute,  mais c’est avant tout un artiste, un improvisateur de génie capable de traduire avec ses mains les méandres de son âme, capable sans aucune formation artistique, de créer avec des matériaux de récupération, fresques et statues qui en font un des meilleurs représentants de l’art brut, cet art marginal  indemne « des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode»[1] où l’on retrouve tous les autodidactes géniaux, les artistes inclassables, tous ceux qui ignorant les valeurs culturelles traditionnelles « subliment  leur mal-être dans la création artistique ». Son mal-être apparaît dans ses créations, dans le choix même du matériau selon le  psychanalyste Paul Fuks : « Chez Picassiette, l’assiette est cassée. Ce qui a inspiré le balayeur du cimetière de Chartres, ce n’est pas l’assiette : c’est son débris ; ce n’est pas la surface intacte : c’est sa cassure… si Picassiette en a fait son matériau d’élection, c’est qu’il s’y est reconnu. Il a trouvé dans cette porcelaine morcelée, dispersée, jetée au rebut, une image de lui-même, un portrait à sa ressemblance. »

Picassiette, qui a avoué la souffrance de sa grande solitude : « On m’a mis balayeur dans un cimetière comme quelqu’un qu’on rejette parmi les morts, alors que j’ai des capacités pour faire quelque chose, ainsi que je l’ai prouvé. »

En effet, la preuve est faite : la maison Picassiette est classée monument historique en 1983 et reçoit près de vingt mille visiteurs par an, à la fois émerveillés et dépaysés par ce décor baroque et surprenant où rode toujours l’âme de son créateur.

[1]             Jean Dubuffet

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