Le comte Libri. Le bibliomane escroc
Quel élément peut bien rapprocher Prosper Mérimée, René de Chateaubriand et le comte Libri. Assurément la passion des livres surtout quand, comme ce dernier, on porte un tel nom. Pour des raisons bien différentes pourtant, comme nous allons le vérifier : les deux premiers pour avoir composé une œuvre ; le troisième pour… substituer les ouvrages dans des bibliothèques réputées et les revendre ensuite, un beau pactole à la clef. Mais attention, pas n’importe quels ouvrages d’auteurs plus ou moins anonymes, à la carrière littéraire en demi-teinte. Pour être escroc, on est aussi connaisseur ! Non, des ouvrages à faire rêver tout grand collectionneur devant les étagères de sa bibliothèque, à défaut peut-être de les lire !
Ajoutez-y un zeste de relations intimes – Libri ayant été l’amant, avant l’auteur des « Mémoires d’Outre-Tombe », d’Hortense Allard et vous avez sous les yeux une passionnante affaire propre à déchaîner les passions dans la France romantique de la première moitié du XIXe siècle.
Comment donc Prosper Mérimée, l’écrivain mais également l’Inspecteur général des Monuments historiques, qui sauva Conques et bien d’autres monuments d’une ruine certaine, s’est-il fourvoyé dans un tel pétrin au point d’aller tâter de La Conciergerie durant quinze jours agrémentés d’une amende de 1000 francs ? Tout simplement en se faisant le défenseur jusqu’au-boutiste du fameux comte Libri, de refuser d’en démordre jusqu’à se retrouver devant la 6e chambre du tribunal de la Seine, le mercredi 26 mai 1852 à 11 heures avant de faire mea culpa devant l’évidente culpabilité de l’accusé.
Libri : un homme à double facette dont ses contemporains auraient invoqué le génie si l’homme ne s’était pas égaré dans les méandres obscurs du vol et de l’escroquerie.
D’origine italienne, né à Florence le 2 janvier 1803, il est âgé de 20 ans quand il obtient son diplôme de docteur en droit. Le jeune Guillaume-Brutus-Icilius-Timaleon Libri Carucci della Sommaia – des prénoms et une suite de noms propres à donner de lui l’image d’un honnête homme – possède qui plus est un certain mérite. Son père, le comte Libri Bagnano, a dû se réfugier en France suite à des ennuis politiques quand Guillaume n’est encore qu’un adolescent. L’aristo florentin n’est pas non plus un honnête gentilhomme. Quelques faux en effets de commerce et le voilà traduit devant la Cour d’assises du Rhône qui n’y va pas avec le manche de la cuiller pour une faute qui n’est pas un crime bien que considéré comme tel à cette époque. Verdict : 10 ans de travaux forcés et la flétrissure en guise de honte. Mais l’homme a plus d’un tour dans son sac. Quand on ne désire pas croupir sur la paille dans une cellule insalubre ou casser du caillou comme un bagnard, une solution : s’évader. C’est au demeurant ce que réussit le comte que l’on retrouve bientôt en Belgique cette fois, libre comme l’air, dans un tout nouveau rôle, ma foi taillé pour lui : agent secret du roi des Pays-Bas.
Une vie aventureuse bien éloignée de celle de son rejeton lequel, de son côté, abandonne le droit pour se consacrer au mathématiques et à la physique, avec en parallèle à ses trois matières, une rigueur implacable.
L’homme est d’une grande intelligence. A 20 ans, il a déjà publié deux ouvrages scientifiques, « Théorie des nombres » et « Mémoires sur divers points d’analyse » quand il décide de franchir les Alpes et de gagner Paris pour approfondir ses connaissances auprès de quelques sommités tels Cuvier, Ampère ou Guizot. Il profite aussi de son séjour pour obtenir, par ses relations, la grâce de son père. De retour en Italie, il enseigne à l’université de Pise et se lance en politique en soutenant la cause des carbonari. Un engagement qui l’oblige bientôt à s’exiler et à revenir sur Paris. Le début d’un parcours sans faille qui le mène au poste de professeur au Collège de France et à la Sorbonne. Mais Libri possède son talon d’Achille : la passion des livres et plus particulièrement des œuvres rares anciennes. De par sa notoriété, Libri obtient en 1841 le poste de secrétaire de la Commission du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Sans le savoir, le loup vient d’entrer dans la bergerie. Usant de sa fonction et de son autorité, le bibliomane n’hésite pas à parcourir la France, allant de bibliothèque en bibliothèque à la recherche de l’objet rare, toujours vêtu d’une grande cape qui, hormis le fait de protéger une santé chancelante, lui sert surtout à dissimuler l’objet du délit. D’autant plus que les bibliothécaires hésitent à refuser son exigence à demeurer seul dans la pièce de consultation.
C’est ainsi que disparaissent des rayons de la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras des ouvrages et des documents rares comme les « Œuvres de Théocrite et d’Hésiode » (1495) et 72 lettres sur 75 de la correspondance de Descartes au Père Mersenne. Le fonds Peiresc, la Bibliothèque Royale ou celle de l’Arsenal subissent le même outrage sans que ces vols inquiètent en haut lieu malgré les déclarations faites à la justice dès 1842.
Malgré deux dénonciations anonymes adressées en 1846 au procureur général Boucly et le rapport dressé à cette occasion, Libri n’est nullement inquiété, profitant de ses relations et surtout de son amitié avec Guizot, devenu président du Conseil en 1847. Guizot, qui s’adresse à la bourgeoisie en ses termes : « Enrichissez-vous par le travail et l’épargne », aurait pu ajouter : « …et aussi par le vol et l’escroquerie ».
La Révolution de février 1848 change la donne. Guizot évincé puis réfugié en Belgique, Libri se retrouve sans protecteur. De quoi aiguiser quelques vengeances de la part de ceux qui, depuis plusieurs années, rongent leur colère devant l’impunité dont il jouit.
Le 28 février, un billet du rédacteur du National, Terrien, met la puce à l’oreille de Libri : « Vous ignorez sans doute la découverte qui a été faite du rapport judiciaire concernant votre inspection dans les bibliothèques publiques : croyez-moi, épargnez à la société nouvelle des réactions qui lui répugnent, ne venez plus à l’Institut. »
Pour Libri, il est temps de filer à l’anglaise en se réfugiant… à Londres, avec armes et bagages, en l’occurrence dix-huit malles contenant 30 000 de ses livres et manuscrits dont six seront arrêtées au Havre par la douane.
Le rapport Boucly, mis préalablement au placard, ressort le 19 mars dans Le Moniteur puis le 5 avril 1848 dans Le National. Une perquisition au domicile parisien de Libri permet de découvrir un catalogue répertoriant livres et manuscrits dont un manuscrit de Dante, douze volumes de monuments de Léonard de Vinci… le tout volés dans les bibliothèques de Carpentras, Montpellier, Troyes, à l’Institut puis ensuite vendus.
De Londres, Libri s’insurge et fait éditer un contre-rapport dans lequel il dénonce une injustice et une cabale de la part des chartistes. Une ancienne animosité datant de la période où Libri a été nommé secrétaire de la commission chargée de publier le catalogue des manuscrits de France.
Mérimée se fait alors son défenseur, mettant en avant son honnêteté : « Il court à Paris depuis quelques jours un livre qui fait du bruit, c’est un factum de M. Libri en réponse au rapport de M. Boucly au garde des Sceaux. Il se justifie fort bien de toutes les imputations dudit rapport. Pour moi qui ai toujours dit que l’amour des collections entraînait les gens au crime, je trouve que Libri est le plus honnête des collectionneurs et je ne connais que lui qui soit capable de rendre à des bibliothèques les livres que d’autres leur ont volés. »
La Cour d’assises de la Seine ne suivra pas Mérimée. Le 22 juin 1850, les jurés condamnent Libri à dix ans de réclusion, à la dégradation et à la perte de ses emplois publics, notamment son siège à l’Académie des Sciences.
Tenace, Mérimée persiste dans la défense du mathématicien. Au point de publier une longue lettre dans la Revue des deux mondes le 15 avril 1852 dans laquelle il remet en cause l’acte d’accusation. Ce qui vaut à l’auteur de Tamango de passer devant la 6e chambre du tribunal de la Seine, « lors d’une cérémonie publique, raille-t-il, devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe noire, raides comme des piquets et persuadés qu’ils sont quelque chose, auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu’on a pour leur robe, leur pensée et leur esprit. »
Pas vraiment de quoi se mettre dans la poche des juges susceptibles qui condamnent Mérimée à quinze jours de prison et 1000 francs d’amende. Le 4 juillet 1852, il est écroué à la Conciergerie. Une prison dorée dans laquelle il peut manger et écrire à sa guise. Le 20 juillet, la liberté retrouvée, il est convoqué à nouveau devant la Cour d’assises de la Seine mais cette fois en tant que… juré !
Mérimée ne démordra pas de l’innocence de Libri. « Chacune des irrégularités de ce malheureux procès a donné lieu à des réflexions plus ou moins malveillantes et à des brochures qui ne sont pas à la louange de notre justice… » Enfonçant un peu plus le clou, sur ces juges qui l’ont condamné : « Aujourd’hui il faut se mettre à la place de pauvres diables mal payés, dont personne ne sait le nom et qui sont obligés d’avaler des couleuvres de tous les gouvernements pour faire bouillir leur marmite. Leur position explique leur susceptibilité. Pour moi, je ne leur en veux pas. »
Pendant tout ce temps, Libri organise plusieurs ventes de livres à son profit. On considère que son escroquerie lui rapporta entre 300 et 400 000 francs.
En 1868, Libri quitte l’Angleterre pour sa Toscane natale, dans sa villa de Fiesole. Il décède le 28 septembre 1869.
Tout au long du XIXe siècle et jusqu’en 2011, date à laquelle la bibliothèque Mazarine récupère un exemplaire des poésies en italien de Laurent de Médicis lors d’une vente aux enchères en Angleterre, plusieurs ouvrages et manuscrits volés seront récupérés puis restitués aux bibliothèques auxquels ils appartenaient.


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