Le Douanier s’est fait rouler !
Faux, usages de faux en écritures bancaires et escroqueries, l’affaire qui s’ouvre le 8 janvier 1909 devant la Cour d’assises de la Seine ne présente qu’un faible intérêt eu égards aux faits reprochés qui, de plus, ne prêtent à aucune contestation de la part des accusés. Sur le banc, deux hommes dont la différence d’âge et l’attitude pourraient laisser penser qu’il s’agit du père et de son fils.
Henri Sauvaget, à 29 ans, exerce la profession de commis de 3ème classe à la banque de France de Meaux. Veuf, Henri Rousseau donne l’apparence d’un paisible retraité qu’il est, un brin excentrique certes mais loin de de l’image que l’on peut se faire d’un escroc de haut vol. Bref, chacun et chacune pourraient se demander la raison de sa présence dans le box des accusés. Ancien commis d’octroi ambulant, Rousseau loge 2, rue Perrel, dans le quartier de Montparnasse, réputé pour accueillir des artistes plus ou moins de renom.
Les deux hommes se rencontrent en 1900 quand ils fréquentent le même orchestre amateur avant de se perdre de vue puis de se retrouver sept ans plus tard. Mais c’est d’une toute autre musique dont s’enquiert Sauvaget à son ancienne connaissance.
« Il fallait, avoue Henri Rousseau lors de son procès, qu’il me crût bonasse pour ne pas dire autrement et que j’allais le croire facilement. »
« Bonasse ! » Le mot est lâché devant les enquêteurs qui viennent de l’arrêter. Peut-être pas autant qu’il veut bien le faire croire. Car Henri Rousseau traîne derrière lui une casserole que la justice omettra toutefois de mettre en exergue et qui aurait pu en faire un récidiviste. Erreur de jeunesse ? Peut-être ! A l’âge de 19 ans, avec deux comparses, jeune clerc d’avoué à Angers, il puise à plusieurs reprises dans la caisse de son employeur et écope d’un mois d’emprisonnement avant de s’engager dans l’armée pour sept ans.
Quand Sauvaget retrouve Rousseau, il sait jouer sur la corde sensible. Rousseau possède l’âme d’un justicier et d’un redresseur de torts. Aussi, quand Sauvaget lui explique que la banque de France l’a grugé en lui subtilisant 18000 francs – en réalité perdus en jouant à la Bourse – le sang de Rousseau ne fait qu’un tour ! Lui le franc-maçon, radical-socialiste doit partir en guerre contre le capital ! Pour l’ex-commis, il s’agit ni plus ni moins que de rendre à son propriétaire ce qui lui est dû, fusse-t-il par des moyens illégaux.
« Rien de plus simple ! » lui explique Sauvaget. Il s’agira pour lui de se présenter au guichet d’une banque avec un bordereau falsifié de mise à disposition d’une somme d’argent, laquelle certifiera détenir les fonds correspondants.
Ainsi est fait ! Rousseau se rend une première fois à Lyon, remet la somme de 500 francs au guichet de la banque de France. Patatras ! Le directeur refuse de lui octroyer un carnet de chèques, considérant que le règlement impose un versement supérieur à 1000 francs. Premier échec doublé d’une erreur qui se révèlera fatale par la suite à Rousseau. Afin de récupérer la somme versée, il fournit ni plus ni moins que son adresse. Une aubaine pour les limiers de la police quand l’affaire sera éventée ! Mais ceci est une autre histoire !
Second coup d’essai à Laon et nouvel échec. Qu’à cela ne tienne ! Rousseau, encouragé par Sauvaget, persiste et signe à Melun. A la banque de France, il se présente au nom de Bailly, remet la somme de 1000 francs et récupère un carnet de dix chèques au nom de son pseudo.
L’affaire est dans le sac. A Meaux, Sauvaget possède cachets et tampons de la banque de France. Un jeu pour lui de fabriquer de faux bordereaux de mise à disposition émis par la banque de France de Melun à celle de Meaux. Il reste à Rousseau-Bailly de se présenter au guichet de Meaux, de signer un chèque et de retirer 21000 francs qu’il remet naïvement à Sauvaget, ne conservant que 1000 francs pour son compte. Justice est faite !
La somme est considérable pour les deux hommes. Mais qui ne va guère leur profiter. La banque se rend vite compte de la supercherie. Les tentatives de Lyon, Laon et Melun recoupées, la police n’a aucun mal à mettre la main sur les deux aigrefins. Rousseau crie à la naïveté de son geste quand Sauvaget, grand seigneur, prend toute la responsabilité de l’acte délictueux.
Le 2 décembre 1907, les deux accusés sont écroués à la Santé. Rousseau en sort au bout d’un mois. Entretemps, l’enquête de proximité dresse de lui un portrait assez original : « Rousseau vit une conduite irrégulière et sans moyens d’existence avouables. » « Ses mœurs et sa probité sont des plus douteuses, mais on ne lui connaît pas de fréquentation de sexe masculin, il reçoit seulement assez souvent la visite de femmes en compagnie desquelles il fait la noce chez lui, mais on n’a jamais connu le nom et l’adresse de ces femmes. » Et pour conclure : « Cet individu se livre quelque peu à des travaux de peinture à l’huile mais ses œuvres seraient sans valeur ! »
Un manque certain de goût de la part de la police, car Henri Rousseau, classé comme piètre artiste et grand jouisseur, n’est autre que… le douanier Rousseau.
Ce vendredi 8 janvier 1909, ce dernier tient donc la vedette à la barre de la Cour d’assises. Pourtant, l’artiste ne possède guère l’étoffe du héros. Au point que le journaliste du Petit Journal pose la question : « Quel est l’artiste et quel est le comptable ? », décrivant Sauvaget comme « un jeune homme de 29 ans, à la barbe blonde, aux cheveux romantiques, tombant en larges boucles sur les oreilles, évoquant la silhouette d’Alfred de Musset ». Alors que le douanier Rousseau, sexagénaire malade, est considéré par ses confrères publicistes comme « détraqué » ou « loufoque ». De quoi mieux plaider l’innocence ! La Cour suivra la plaidoirie de Me Guilhermet, le douanier écopant de deux années d’emprisonnement assorties du sursis tandis que Sauvaget est mis à l’ombre pour cinq ans.
Le douanier Rousseau ne survivra guère à son procès. Le 2 septembre 1910, atteint d’une gangrène à la jambe, il décède à l’âge de 66 ans, laissant à la postérité une œuvre particulièrement originale et, à l’oubli, une piteuse affaire qui lui coûta deux tableaux pour paiement en nature des frais d’avocat !


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