Le fabuleux destin de Jeanne Barret. 1727-1807
« Jeanne braqua ses yeux sur le vaisseau jusqu’à s’user le regard… Là-bas, sur le gris glauque de la mer et du ciel, son long désir de songe avait pris la réalité d’un beau jouet de bois. Exaltée, fascinée, elle se sentait comme doit se sentir l’oisillon qui vient enfin de réussir à se percher sur le bord de son nid et contemple, le temps d’un dernier rêve et d’une dernière peur, l’immense aventure sans fond dans laquelle il va se laisser tomber. Soudain… »[1]
La grande expédition
Un destin incroyable pour cette paysanne morvandelle, une pauvre fille vite orpheline qui n’aurait jamais dû quitter le village de La Comelle si, par une de ses facéties dont elle a le secret, l’Histoire en avait décidé autrement.
C’est un temps où les rois rêvent de contrées lointaines, de riches comptoirs pour asseoir leur toute puissance et remplir les coffres du royaume ; c’est un temps où des savants s’imaginent pouvoir sillonner les océans pour observer et collecter des spécimens de plantes indispensables à leurs recherches. L’aventure est périlleuse, les cartes imprécises, les maladies exotiques déciment l’équipage, les accrochages avec les « sauvages» fréquents mais la soif de connaissances nouvelles insufflée par les philosophes des Lumières emporte les plus téméraires dans des projets grandioses. Bougainville, capitaine des vaisseaux du roi, accepte la première expédition officielle, « commandant sa frégate La Boudeuse et sa flûte L’Étoile, par ordre et au nom de Sa Majesté très chrétienne Louis XV ». Il embarque Philibert Commerson, célèbre médecin naturaliste et son valet sur « l’Etoile » alors que lui s’installe sur « la Boudeuse ».
Ayenene !
« Ayenene ! Ayenene“ ! À ses cris, le marin ainsi interpellé s’arrête net. L’homme est petit, ses yeux apeurés fouille la foule espérant trouver du secours, mais la rumeur s’amplifie : « Ayenene ! Ayenene ! » Les sauvages de la Nouvelle Cithère[2] s’agglutinent en gesticulant autour de l’Étoile, « Ayenene »…
Déjà un an que le bâtiment est parti de Rochefort, avec pas moins de cent vingt hommes, des bœufs, des moutons, des tonneaux d’eau douce, des tonnes de matériels. Un an pendant lequel Jean Baré a trimé comme un bagnard sur cette flûte sous la protection de son maître, le médecin du Roi Philibert Commerson, botaniste de renom. À chaque escale, il a suivi son maître, porté le matériel, trié, classé les herbes et les plantes, méticuleux, infatigable. Jean est dur à la tâche, rien ne le rebute, courageux dans les coups de vent, résistant aux températures les plus chaudes, dévoué corps et âme à son illustre maître. Taiseux, il ne se mêle pas à l’équipage, les grivoiseries le font fuir et dès la nuit venue, il rejoint la chambre de son maître pour mieux le servir.
« Ayenene » ! le scandale est imminent. Les sauvages s’approchent et entreprennent de le déshabiller. Non par méchanceté ou par vice, seulement en signe de bienvenue. « Ayenene », « c’est une fille » en langage local et une fille doit être honorée dès qu’elle pose les pieds sur les plages dorées de ce pays enchanteur où les sentiments même de jalousie et de propriété n’existent pas ; où les hommes et les femmes s’abandonnent à leur sensualité naturelle sans être affectés par la morale hypocrite qui plombe le vieux continent. La légende veut que les « bons sauvages » aient été attirés par l’odeur de femme qui s’échappait du linge de ce matelot à l’allure différente. Quoiqu’il en soit, c’est avec difficulté que quelques marins de l’Étoile le tire de ce mauvais pas en repoussant ces sauvages trop entreprenants.
Sur le bateau, les langues vont bon train, les regards se font inquisiteurs, l’affaire est grave d’autant plus qu’une ordonnance royale du 15 avril 1689 interdit aux femmes d’embarquer à bord.
Jean dit « Bonnefoy » serait donc la catin de ce brutal de Commerson ? Est-il possible que depuis un an qu’ils voyagent ensemble personne n’ait découvert la supercherie ?
Le naturaliste se défend, jure ses grands Dieux qu’il a été abusé, que son valet-femme s’est présenté à lui à Rochefort travesti en homme et que jusqu’à ce jour, il ignorait la tromperie. Pas très courageux l’herboriste du roi ! La vérité est toute autre !
Le mystérieux valet et le bougainvillée
Jeanne, car il s’agit bien de Jeanne, est rentrée à son service à Toulon-sur-Arroux en 1762, elle a vingt-deux ans. Orpheline et sans le sou, elle devient la gouvernante de son fils. Commerson a trente-cinq ans et vient de perdre sa femme. Pour éviter le scandale que provoquerait dans ce petit village bourguignon la vue du ventre arrondi de la jeune paysanne, Philibert déménage à Paris avec maîtresse et enfant. Jeanne perd son bébé à la naissance mais reste au service de son maître et amant.
Quand Commerson accepte d’accompagner Bougainville dans son voyage autour du monde, Jeanne la paysanne devenue sa compagne, son assistante et sa « bête de somme » lui est indispensable. Il la présente comme son valet, Jean Baré « gagé et nourri par le roy ». Jeanne s’habille en homme, bande sa poitrine et effectue toutes les tâches dévolues aux hommes : « il travaillait comme un nègre » écrira le chirurgien-major de l’Étoile. « Tout annoncé en lui un hombre féminin, une petite taille, courte et grosse, de large fesse, une écarure de proportion précédente, une poitrine élevée, une petite teste ronde, un visage garni de rousseur, une voix tendre et claire, une adroite dextérité et délicatesse qui ne pouvaient être que de son sexe faisaient le portrait d’une fille assez laide et mal faite. » Ainsi Jean Baré dit « Bonnefoy » entreprend ce long voyage, dissimulant son identité, protégeant ainsi son amant qui risque de perdre dans l’aventure sa réputation et son statut de médecin du roi. Fidèle assistant, il sera au côté de son maître quand celui-ci découvrira les hortensias et au Brésil, le célèbre arbuste que Commerson baptisera « bougainvillée» en hommage au capitaine de l’expédition.
L’exil
Les soupçons ont sans doute effleuré quelques marins, mais par peur de représailles de l’impétueux médecin, ils n’en feront pas état. Comment imaginer dans la promiscuité d’une flûte que jamais Jeanne ne se soit fait surprendre dans ses besoins naturels ? Que jamais les lessives du linge féminin n’aient interpellé quelques-uns de ces hommes grossiers, privés de femmes pendant de longs mois et à l’affût des rumeurs ?
Monsieur de Bougainville, averti de l’affaire, ne veut pas croire que l’éminent botaniste ait eu connaissance de la mystification, et ne tarit pas d’éloges sur Jeanne : « Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le domestique de M. de Commerçon, nommé Baré, était une femme. Sa structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant qui que ce fût, plusieurs autres indices avaient fait naître et accréditaient le soupçon. Cependant comment reconnaître une femme dans cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous avions vu suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du naturaliste le surnom de bête de somme ? …Quand je fus à bord de l’Etoile, Baré, les yeux baignés de larmes, m’avoua qu’elle était une fille : elle me dit qu’à Rochefort elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des habits d’homme au moment même de son embarquement ; qu’elle avait déjà servi, comme laquais, un genevois à Paris ; que, née en Bourgogne et orpheline, la perte d’un procès l’avait réduite dans la misère et lui avait fait prendre le parti de déguiser son sexe ; qu’au reste, elle savait, en s’embarquant, qu’il s’agissait de faire le tour du monde et que ce voyage avait piqué sa curiosité. Elle sera la première, et je lui dois la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide, ni jolie, et n’a pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans. »
Jérôme Lalande, l’un des plus grands astronomes français du XVIIIe siècle, défend lui aussi son ami Commerson en écrivant qu’il « a souffert qu’une fille le suivît déguisée en homme, pour faire le tour du monde avec lui. »
Jeanne protègera son amant contre vents et marées et Bougainville sera tolérant face à cette situation rocambolesque. Alors que les deux amis s’exposent à une punition sévère, il se contente de les débarquer dans l’île de France[3]. À la même époque, de Kerguelen sera jugé bien plus sévèrement : l’embarquement clandestin de Louise Seguin, âgée de quatorze ans lui vaudra, au terme d’un conseil de guerre, six ans de forteresse et la radiation de l’état des officiers du roi.
Pendant quatre ans, le couple de botanistes herborise les moindres recoins des îles Mascareignes[4] et contribue largement à la création du Jardin des Pamplemousses qui devint le premier jardin botanique tropical du monde. Ils récolteront 1574 espèces de plantes. Ingratitude ou prudence, Commerson laisse Jeanne à Port-Louis alors qu’il part à Madagascar. Jeanne, qui le servira jusqu’à sa mort en 1773, ne voyagera plus avec lui, son rôle se réduisant à la classification et à la mise à l’ordre des collections.
Le retour en France
Plus personne ne se soucie du devenir de Jeanne Barret au décès de son maître. Pour survivre, elle ouvre un cabaret-billard à Port-Louis. Jeanne, la première femme à franchir le détroit de Magellan, qui avec le plus grand courage a affronté les océans, découvert les terres australes à travers un périple de soixante mille kilomètres, se retrouve en Madelon derrière un comptoir pour autochtones avinés.
Les autorités ne lui feront aucun cadeau en la verbalisant fortement pour avoir servi de l’alcool le dimanche, enivrant les fidèles à l’heure de la messe ! Jeanne choisit alors de se marier avec Jean Dubernat, un Périgourdin soldat du régiment royal Comtal. Cette union va lui permettre de revenir en France et de recevoir la part d’héritage légué par Commerson ainsi qu’une pension allouée par le roi de France.
L’Histoire, cette grande oublieuse, n’a pas retenu grand-chose de ses années passées en Périgord.
Le grand mystère de cette paysanne pas très jolie, herborisant au bout du monde pour le compte de Louis le « Bien-Aimé » roi de France et de Navarre, connaîtra une popularité nouvelle quelques deux siècles après sa mort, grâce à la légendaire « Bougainvillée », héroïne du roman historique de Fanny Deschamps.
La chanson de Jeanne a traversé les âges mais mousses et moussaillons qui s’époumonent sur les ponts savent-ils que la belle fille de la chanson n’était qu’une pauvre orpheline bourguignonne « ni laide, ni jolie » capable de braver tous les interdits pour satisfaire son désir de voyage ?
« Chantons pour passer le temps
Les amours charmants d’une belle fille.
Chantons, pour passer le temps
Les amours charmants d’une fille de quinze ans.
Aussitôt que son amant l’eut prise,
Aussitôt elle changea de mise
Et pris l’habit d’un matelot
Et vint s’engager à bord d’un navire
Et prit l’habit d’un matelot
Et vint s’embarquer à bord d’un vaisseau. »
[1] Fanny Deschamps : La Bougainvillée, le Jardin du Roi.
[2] Nouvelle Cithère (ou Cythère) est le premier nom donné à Tahiti.
[3] Île Maurice
[4] Ancien nom de l’archipel de l’océan Indien formé par La Réunion et l’île Maurice


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