Le jardin d’Émile
Émile a abandonné son jardin en 1989, et le jardin ne s’en est jamais remis.
Une vilaine blessure lors de la dernière guerre a obligé Émile Taugourdeau a quitté son emploi de maçon, laissant son imagination prendre le pouvoir. Et tout commence par un canard, celui que sa fille vient de perdre et qui la rend inconsolable. « J’ai voulu l’immortaliser et j’en ai fait une statue », raconte-t-il. De cette ébauche va naître tout un zoo fantastique : des animaux familiers d’abord, et en suivant des crocodiles, des cigognes, un phacochère, des cerfs, des serpents et bien d’autres investissant le moindre recoin du jardin.
Il fallait bien des hommes et des femmes pour donner une âme à son univers magique. Une déesse indienne accueille les promeneurs et, au gré de la flânerie, on rencontre de nombreux couples, d’attendrissants mariés, des footballeurs, des gendarmes, des cavaliers, parfois insolites coiffés de sombreros, des pêcheurs à la ligne, un château de nains et un Bernard Hinault… Ainsi ce sont plus de trois cents statues d’art naïf en ciment coloré qui cohabitent harmonieusement, toutes émouvantes dans leur simplicité.
Jardin refuge ? Jardin de rêveur ? Jardin d’artiste sûrement : « C’est à vous de voir », disait-il.
Sauf que dans quelques années, il n’y aura plus rien à voir. Inéluctablement, le jardin orphelin s’abandonne au désespoir. Pluie et vent délavent les couleurs ; les herbes folles mangent avec voracité les statues les plus résistantes. Beaucoup ont disparu, volées sans doute et revendues dans quelque brocante. Un coup de fil à la mairie de Thorée-les-Pins étonne la jeune secrétaire qui ne connaît pas le jardin d’Émile, surprise de notre intérêt. Seuls, quelques amoureux de cet « art immédiat » s’efforcent à retenir l’esprit du maçon blessé de Thorée. Des inconditionnels passionnés qui assistent impuissants à la deuxième mort d’Émile.
Département de la Sarthe. Thorée-les-Pins.


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