Le Léontou : un anarchiste de haut vol

Affaire Léon Lacombe. Aubin et Paris.

Non jugée. 1912.

  

Le contremaître Artous, chef des travaux à la mine de la Planquette, près d’Aubin, cherche dans son lit le premier sommeil réparateur quand un bruit bizarre, qui semble provenir du poulailler, le fait se dresser sur son lit. Sa basse-cour a déjà fait l’objet de plusieurs tentatives de vol les mois précédents. Cette fois, le contremaître veut en avoir le cœur net. Enfilant prestement un pantalon sur sa chemise de nuit, il met le nez à la porte et scrute l’obscurité, un revolver dans sa main droite. Rien ne bouge ! Le contremaître s’apprête à regagner son lit quand il voit une ombre se faufiler au fond du jardin.

« Encore un de ces petits voyous, maugrée-t-il, qui maraude la nuit ! »

  1. Artous n’hésite pas un instant. Il se lance à ses trousses sans réfléchir aux dangers qu’il peut encourir.

Surpris par cette arrivée inopinée, l’inconnu s’enfuit sans demander son reste. Le propriétaire se précipite à son tour sur le chemin de Viviez quand un coup formidable derrière la nuque le fauche comme un oiseau abattu en plein vol. Ses bras battent l’air puis il s’écroule à terre, à demi-mort. Deux balles de revolver dans la tête l’étendent pour le compte.

Malgré l’heure tardive et l’isolement de la maison, les coups de feu ont éveillé l’attention du voisinage. Quelques minutes plus tard, les premiers témoins découvrent le corps sans vie du géomètre en chef, couché sur le dos, chaussé de pantoufles, un revolver à la main, la tête baignant dans son sang. Aussitôt prévenus, les gendarmes procèdent aux premières constatations d’usage. Aucune balle n’a été tirée du revolver. La thèse du suicide est donc à exclure. A l’intérieur de la maison, rien n’a été touché. Par contre, du côté du poulailler, les gendarmes relèvent des traces de sang. Le mobile semble, dès lors, ne faire aucun doute. Surpris dans son larcin, le voleur n’a dû sa fuite qu’en abattant le propriétaire des lieux.

La victime, bien connue dans la région, laisse une veuve et deux enfants qui apprennent l’affreuse nouvelle dans le train qui les ramène de Paris, où ils se sont rendus pour régler des affaires personnelles.

Une enquête longue et minutieuse débute pour confondre le coupable. Certes, les indices sont rares et les témoins inexistants. Néanmoins, les gendarmes s’orientent vers le milieu des maraudeurs de basse-cour et de petites rapines en tout genre. Depuis quelques mois, de tels larcins se sont multipliés dans le bassin de Decazeville sans que la gendarmerie ait pu mettre la main sur les voleurs. Mais cette fois, il y a mort d’homme ! Le crime ne doit pas rester impuni !

Trois semaines plus tard la presse, particulièrement discrète depuis le début de l’affaire, révèle que des soupçons sérieux reposent sur les épaules d’un certain Larroque Henri, trente et un ans, membre d’une famille de cordonnier ambulant, résidant depuis quelques mois à Combes.

Questionné, Larroque nie d’abord tout en bloc. Puis il avoue ! Il s’est bien rendu, le soir du 29 janvier 1912, à la maison de M. Artous. Mais son rôle, affirme-t-il avec force, s’est borné à vider le poulailler de ses occupants. C’est son complice qui a tué l’infortuné M. Artous au moment où lui-même s’enfuyait à toutes jambes. Quelques heures après avoir regagné son domicile, son acolyte a frappé à sa porte.

« J’ai tué le géomètre, m’a-t-il déclaré. Il n’a eu que ce qu’il méritait. Laisse-moi passer la nuit ici. Je partirai dès demain, au petit matin. Avant que les gendarmes ne retrouvent ma trace, je serai loin.

-Quel est le nom de ton complice ? lui demandent les enquêteurs.

-C’est Léon Lacombe, plus connu sous le sobriquet du Léontou, » répond Larroque sans remords.

Le meurtrier est bien connu des services de police pour des affaires illicites et ses convictions politiques. A vingt-sept ans, Léon Lacombe n’a fréquenté que la misère, à l’ombre des terrils. Dès son plus jeune âge, sa mère le traîne sur le carreau de la mine où elle exerce le métier de trieuse de charbon. Le jeune Léon y apprend la violence et le vocabulaire châtié des trieuses dont la réputation de gaillardise n’est plus à faire. De son père, il ne connaît que le nom, ce dernier ayant dès les premiers mois de sa naissance jugé bon d’en confier la garde à sa femme pendant qu’il irait traîner ailleurs ses guêtres. Une façon comme une autre de faire comprendre à son fils que dans son existence de pauvreté il n’aura qu’à compter sur lui-même.

Quelques rudiments d’instruction suffisent au jeune Léon pour apprendre à lire et à écrire. A douze ans Lacombe, comme les autres gosses de son âge, s’inscrit à « la Compagnie ». L’adolescent, malgré sa faible corpulence, ne tarde pas à s’y tailler une réputation de forte tête. Il y gagne aussi un sobriquet : le Léontou.

Au retour de son service militaire, Lacombe fréquente le milieu anarchiste qui tente de s’implanter dans ce vivier de révoltes, cultivant le souvenir de la tuerie d’Aubin et de l’affaire Watrin, en attendant l’arrivée prochaine du « Grand Soir ». Lecteur assidu du Libertaire, le Léontou penche très vite en faveur des illuminés de la dynamite dont la presse rapporte largement les exploits à la fin du XIXe siècle. Ravachol, Vaillant, Henry sèment alors la terreur dans Paris. A ceux qui les accusent de vols, ils répondent : « Récupération individuelle de l’exploitation du peuple ». Eglises, commissariats et immeubles bourgeois volent en éclats. Le président de la République, Sadi Carnot, y laissera même la vie.

Aux bombes et aux attentats, l’Etat réplique par une répression implacable. Des têtes tombent sous le couperet actionné par Deibler, calmant les esprits trop échauffés. Mais la colère gronde toujours. Dans l’ombre, de petits Ravachol fourbissent leurs armes, prêts à reprendre un combat perdu d’avance où l’anarchie prête trop souvent son nom et ses théories à ce qui ressemble trop à du banditisme organisé.

La vie de Lacombe bascule une première fois quand il est renvoyé de la mine pour le vol d’une montre à gousset, disparue dans le vestiaire. Le géomètre en chef, M. Artous, le confond facilement en organisant une fouille individuelle. Nul doute que Lacombe voue dès lors au contremaître une rancune tenace. L’occasion de se venger se présente le soir du 29 janvier 1912. Lacombe l’assassine froidement, au nom de la Liberté !

La gendarmerie d’Aubin diffuse rapidement son signalement aux services de police parisiens :

« Léon Lacombe, âgé de vingt-sept ans, taille moyenne, 1,63 m, chétif, épaules étroites, cheveux bruns. Accusé d’avoir assassiné le chef des travaux de la mine des Planquettes à Aubin. Individu dangereux, converti aux thèses anarchistes. N’hésitera pas à faire usage de son arme s’il est pris ».

Comme prévu, Léon Lacombe a bien pris le train dès le lendemain matin. Direction Paris où il sait trouver de l’aide auprès des anarchistes illégalistes. Ces nostalgiques de la nitroglycérine se sont trouvés depuis quelques mois une figure de proue en la personne de Jules Bonnot. Avec sa bande de déracinés sociaux où rayonne le maître à penser Raymond Callemin, dit Raymond la Science, Bonnot a inauguré une ère nouvelle dans l’histoire de l’anarchie ou du banditisme. « Les bandits en auto » ridiculisent alors les forces de l’ordre qui ne peuvent leur opposer que des vélos et des chevaux.

Tandis que le peuple applaudit aux exploits de Bonnot et des siens, immanquablement rattachés à Mandrin, Cartouche et autres seigneurs du brigandage social, les services de police tentent tant bien que mal de se mettre au diapason. Enfin équipés de voitures, les plus fins limiers de la Sûreté se lancent à la poursuite de Bonnot et des siens. Les indicateurs sont réactivés, les milieux anarchistes infiltrés et noyautés. Une vague d’arrestations suivra bientôt !

La cavale de son complice s’éternisant, Larroque se retrouve seul, le 1er octobre 1912, dans le box des accusés, en présence d’une foule compacte qui se presse dès le petit matin dans la salle d’audience du palais de justice de Rodez.

Tout au long du procès, l’absence de Lacombe plane sur les débats. Son nom est sur toutes les lèvres et dans tous les sous-entendus. Larroque, dans son interrogatoire, se réfugie d’emblée derrière son ombre, érigeant la délation en système de défense. Il nie avec énergie être l’auteur des vols qui lui sont reprochés. Sa seule faute a été de se trouver, le soir du crime, en compagnie de Lacombe.

« Oui M. le Président, déclare Larroque, dans la nuit du 29 janvier 1912, j’ai bien volé des poules chez M. Artous. Mais je n’ai pris aucune part à son assassinat. »

Lacombe ne pouvant répondre, et pour cause, Larroque joue sur du velours. Dès le réquisitoire du procureur, le public sent bien que l’accusé obtiendra un verdict de compromis. Se trompant de cible, M. Toulouse fait plutôt le procès de Lacombe, vilipendant ces bandits qui, sous le couvert de l’anarchie et sous prétexte d’amener le règne d’une plus équitable justice sociale, ne recherchent que leur intérêt personnel, en monnaies sonnantes et trébuchantes. Pointant son doigt accusateur sur Larroque, il demande que justice soit faite sans toutefois proposer un verdict impitoyable.

Dans la foulée, l’éminent avocat ruthénois, maître Maisonabe, enfonce le clou. Il combat une à une les charges qui pèsent contre son client. Une demi-heure de délibérations suffit ensuite aux jurés pour accorder à l’accusé les circonstances atténuantes. Le meurtre ayant été écarté des questions, Larroque est condamné à six années de réclusion et à dix années d’interdiction de séjour.

En attendant, Lacombe court toujours ! La traque sans merci que les policiers mènent  contre la bande à Bonnot l’a provisoirement tenu à l’écart des recherches. Un temps dépitée et ridiculisée, la police a depuis remis les pendules à l’heure. Les uns après les autres, les membres de la bande à Bonnot sont tombés dans les mailles du filet. Pour Bonnot, l’hallali sonne le 29 avril 1912. En présence de nombreux curieux, il résiste jusqu’à son dernier souffle de vie avant d’expirer à son arrivée à l’hôpital. Ses derniers complices, Garnier et Valet, succombent le 15 mai suivant. Le spectacle est à la mesure de l’événement. Les forces de l’ordre font d’abord exploser la maison dans laquelle ils se sont réfugiés. Puis ils donnent l’assaut. L’anarchie comptait deux martyrs de plus !

Au fond des salles enfumées des estaminets se sont aussitôt levés des bras vengeurs. Léon Lacombe fait partie des plus déterminés. Il décide de relever le défi.

Le 14 septembre 1912 au matin, le train 122, en provenance de Paris, stoppe en gare des Aubrais. Quatre individus en descendent et se dirigent en douce vers la sortie. Des employés les repèrent. Ils n’ont aucun billet à leur présenter. Sommés de dévoiler leurs identités, l’un d’eux réussit à s’enfuir. Les employés se lancent à sa poursuite, sur la route de Neuville, près de Fleury-les-Aubrais. L’employé Tarry, qui a enfourché une bicyclette, fond à toute vitesse sur lui. Il va le rattraper quand l’individu se retourne et tire deux coups de revolver, le tuant sur le coup. Il fait feu ensuite à plusieurs reprises sur ses poursuivants, les bloquant net dans leur progression. Enfourchant le vélo du pauvre employé, il s’échappe à toutes pédales. Dans les locaux de la gare, les gendarmes découvrent sur les trois hommes une bombe chargée et trois revolvers. Du beau monde assurément qui, sans aucun doute, manigançait un mauvais coup. A l’énoncé de leurs identités, les policiers comprennent qu’ils ont mis la main sur une bande d’anarchistes illégalistes. Ils apprennent aussi que leur complice en fuite s’appelle Léon Lacombe, déjà recherché pour un meurtre dans l’Aveyron. Dès lors, le Léontou devient l’ennemi public numéro un.

La surveillance tout autour des lieux fréquentés par les anarchistes est renforcée. Lacombe a pu aussi tenter de regagner son pays natal, le temps de se faire oublier. Du coup, plusieurs personnes affirment l’avoir vu dans les parages d’Aubin. Un garçonnet avoue timidement qu’il lui a acheté du pain et des sardines après que le bandit lui ait remis une somme d’argent. Une jeune bergère l’aurait accidentellement découvert à l’entrée du tunnel de la Vaysse où Lacombe se reposait. Enfin, sous la foi du témoignage d’un employé de la gare des Aubrais, un jeune habitant de Cransac, le dénommé Henri Guitard, est arrêté dès sa descente de train, à Aubin. L’employé a cru le reconnaître en la personne de Léon Lacombe. Deux jours plus tard, il est libéré après avoir pu témoigner de sa bonne foi et de sa totale innocence.

En réalité, Lacombe n’est pas revenu au pays. Il s’est réfugié à Paris, chez son ami Erlbach, dit Ducret. Là, il fait la connaissance de trois autres anarchistes qui préparent le cambriolage du bureau de poste de Bezons. Lacombe adhère aussitôt à leur plan.

Entre-temps, il a fait parvenir à sa mère, à qui il voue une profonde tendresse, une lettre qui ne laisse planer aucun doute sur ses intentions :

« …Je ne suis pas disposé à me laisser prendre sans résistance, comme on pourrait le croire. Le premier flic qui se présentera vers moi au nom de la Loi, je le descendrai au nom de la Liberté » !

On ne saurait être plus clair !

Le 1er novembre 1912, l’affaire du bureau de poste de Bezons tourne au drame. Le receveur refuse tout net de remettre les fonds de son office. Lacombe et ses acolytes le descendent, avant de prendre la fuite. Les quatre hommes ont tué pour soixante-dix francs !

Quelques heures plus tard, ils se séparent pour éviter d’être repérés. Devenu encombrant pour ses amis, Lacombe se sent de plus en plus isolé. Soupçonnant Ducret d’être un indicateur de la police, il lui rend visite le soir du 7 décembre. Ducret se défend comme il peut, réfutant toutes les accusations. Le Léontou ne veut rien entendre. Au petit matin, il l’abat comme un chien !

Le 11 décembre 1912, la cour d’assises de l’Aveyron inaugure sa quatrième session annuelle. Outre les affaires courantes, elle doit se prononcer sur le meurtre du contremaître Artous. En l’absence de l’accusé, la Loi exige que deux affiches soient apposées au préalable sur les murs du palais de justice de Rodez. Lacombe y est invité à se présenter devant la Cour d’assises pour être jugé. Avant de débuter les débats, en conformité avec le règlement, les huissiers appellent à grands cris dans la salle et dans les couloirs du palais :

« Lacombe ! Lacombe ! »

La surprise est totale quand une voix s’élève de la salle :

« Présent ! »

Une folle panique s’empare du public, qui se rue vers la porte. Lacombe ne va-t-il pas, dans un ultime geste, faire exploser une bombe ou sortir son arme ?

L’individu qui a répondu se voit cerner en quelques secondes par les gendarmes présents dans le box. Devant son air hébété et à la présentation de ses pièces d’identité, les forces de l’ordre reconnaissent bientôt qu’il y a méprise. Le Lacombe en présence n’est qu’un homonyme de l’anarchiste qui, dans l’auditoire, a machinalement et sans aucune malice répondu à l’appel de son nom.

Au voisinage du palais, la fausse nouvelle a déjà fait son chemin. De nombreux curieux se pressent déjà tout autour pour tenter d’apercevoir le bandit le plus recherché de France. Ils en sont pour leur peine !

L’audience reprend après une demi-heure d’interruption. Le verdict est sans surprise. La Cour d’assises condamne Lacombe, hors l’assistance du jury, à la peine de mort par contumace.

Le Léontou prend-il connaissance de la sentence ? C’est probable. Il sait de toute manière à quoi s’en tenir en cas d’arrestation. La justice ne lui fera aucun cadeau !

Les trois mois suivants, Lacombe réussit à se cacher, déjouant les recherches des enquêteurs. Mais le piège se resserre autour de lui. Des langues se délient ! Des renseignements parviennent au compte-gouttes, suffisamment toutefois pour suivre sa trace.

Le 11 mars 1913, la fête de la Villette bat son plein. Une partie du public s’est rassemblée autour de la baraque des lutteurs. Parmi eux, mangeant du nougat, Léon Lacombe ! Depuis son jeune âge, il voue aux lutteurs une grande admiration, sans doute en raison de leur puissante musculature. Lacombe sent soudain deux mains l’empoigner fermement par les épaules, l’empêchant de faire un geste. Fasciné par le combat, l’anarchiste ne s’est pas aperçu de la présence de policiers en civil qui l’ont repéré depuis plusieurs heures. Lacombe, surpris, n’oppose aucune résistance. Les policiers l’emmènent sans ménagement.

Au commissariat, ils trouvent sur lui de quoi soutenir un mini-siège : deux brownings, une bombe de dynamite et divers explosifs. Lacombe ne cherche pas à se disculper. En arrivant dans les services de la Sûreté, il demande seulement à boire. Au juge devant lequel il est déféré, il déclare tout net :

« J’ai tué, si l’on veut me tuer qu’on me tue. »

Le lendemain, le juge le fait transférer à la prison de la Santé. La police a bien travaillé. A l’ombre, la cause des anarchistes illégalistes n’intéresse plus personne !

Léon Lacombe, sachant le sort que la justice lui réserve, décide une bonne fois pour toutes d’en finir avec la société. Ce sera lui, et lui seul, qui fixera l’heure et le choix de sa mort et non un jury, fut-il populaire !

Le 5 avril, Lacombe fausse compagnie à ses gardes, au cours d’une promenade. Il grimpe sur le toit de la prison. L’anarchiste sait qu’il n’a aucune chance de s’évader. Il veut simplement mourir les armes à la main, dans un dernier pied de nez aux autorités. Malgré l’arrivée du juge, du procureur de la République et des responsables de la Sûreté, malgré les pourparlers au porte-voix et les menaces du directeur de la Santé, rien n’y fait. Lacombe, du haut de son observatoire, refuse de parlementer. Les pompiers montent à l’assaut. Une bordée de tuiles les oblige à refluer précipitamment dans la cour.

Lacombe accepte finalement de parler avec son avocat, maître Boucheron. Dans un entretien dramatique, Lacombe lui explique la misère de son enfance, la rancœur accumulée contre la bourgeoisie et les causes de son combat.

« J’aurais voulu, dit-il, manger du pain noir avec des mains noires. On m’a forcé à manger du pain blanc avec des mains rouges… Je n’aurais jamais tué… mais on m’y a contraint. J’ai été amené à répandre le sang de mes semblables en raison des obstacles qui se sont dressés devant moi pour m’empêcher de vivre. Ceux qui sont tombés sous mes coups – à part le traître Ducret – ne m’étaient pas connus ; je n’avais aucune haine contre eux ; aucune vengeance à assouvir. C’est la fatalité qui a fait tout cela. C’est l’ensemble des circonstances qui ont surgi, en face desquelles je me suis trouvé, qui m’a fait frapper des êtres de ma classe, des exploités comme moi, des ignorants trop zélés pour défendre les intérêts de leurs maîtres, mais que je ne me refuse pas à reconnaître irresponsables comme je le suis moi-même. Je déplore d’avoir tué des ouvriers, mais ne fait-on pas tuer des ouvriers entre eux sur les champs de bataille patriotiques ou sur les lieux de grève ? »

Son monologue terminé, Lacombe ajoute en guise de conclusion :

« A 11 heures 30, je me jetterai dans le vide. Rien ne me retiendra. »

Puis il charge l’avocat de transmettre ses dernières pensées à sa mère, à sa maîtresse emprisonnée et aux anarchistes. A eux désormais de continuer le combat pour lequel il va mourir.

L’avocat comprend qu’ils n’ont plus rien à se dire. Sans doute vaut-il mieux ainsi. Le suicide évitera à son client la cérémonie tragique de l’exécution à la guillotine.

Quand les autorités apprennent la décision de Lacombe de se suicider, c’est le branle-bas de combat dans l’enceinte de la prison. Le directeur fait quérir des matelas, que l’on dispose au pied du mur. Il n’est pas question de laisser Lacombe mourir en victime. L’anarchie n’a pas besoin de héros.

L’heure tourne et Lacombe, juché sur le toit, regarde avec un certain amusement toutes les précautions avec lesquelles on veut l’empêcher de se tuer alors que dans quelques mois, une Cour d’assises prononcera contre lui un verdict de culpabilité et la peine de mort.

A 11 heures 30,  comme prévu, les autorités voient Lacombe grimper au sommet du toit. Puis il se précipite en courant afin de tomber au-delà des matelas étendus. En se jetant dans le vide, Lacombe crie :

« Vive l’anarchie ! »

Ce seront ces derniers mots. Son corps s’écrase lourdement sur les pavés. Les policiers se précipitent. Ils ne relèvent qu’un cadavre ensanglanté.

Une dernière fois, Léon Lacombe fera la une des journaux. A quelques jours de ses vingt-huit ans, il vient d’offrir sa vie à une cause, ô combien honorable, mais voué à l’échec en raison de son caractère de violence aveugle ! Une fin héroïque pour une vie de tourments et de peines.

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