Le mari ébouillanté
Affaire Fages et Tourrel. Villefranche-de-Panat.
Cour d’assises de l’Aveyron. 15 mars 1933

Le dos déchiré des omoplates au bas des reins par les longues heures de piochage passées dans sa vigne de Broquiès, Joseph Tourrel marche en silence dans le soir crépusculaire. Au loin, l’horizon finit de se consumer dans la quiétude d’un soir de septembre, entre chien et loup. Un bigos sur l’épaule, le barral vide dans sa main droite, l’agriculteur de Villefranche-de-Panat regagne, harassé, son domicile. Sa fatigue physique s’efface pourtant devant le terrible pressentiment qui le dévore chaque jour en rentrant chez lui. Supporter-t-il encore longtemps les critiques acerbes de sa belle-mère et de son épouse, deux mégères qui ne lui laissent aucun répit selon le voisinage, unanime ?
Tant que le père Fages a été de ce monde, Joseph Tourrel ne s’est jamais plaint du caractère belliqueux de sa belle-mère. Bien au contraire ! Après avoir obtenu la main de leur fille aînée, qui lui a donné deux enfants et… un veuvage précoce, Joseph Tourrel n’aura pas à aller chercher bien loin celle qui, à l’évidence, n’attend qu’un geste pour lui tendre les bras et remuer la soupe dans sa crémaillère. En seconde noce, il épouse donc la fille cadette des Fages, mère quelques mois plus tard d’une petite fille, Odette. Pour l’héritage, mieux vaut mettre les œufs dans un même panier.
Employé modèle de l’octroi à Montpellier, digne père de famille au milieu d’un imbroglio généalogique où les cousines sont aussi des demi-sœurs et la tante, une matrone pas toujours attentionnée, Joseph Tourrel voit sa vie basculer quand, harcelé par son épouse, il finit par accepter de venir vivre chez sa belle-mère, fraîchement veuve et incapable de faire marcher la petite propriété.
La bonne entente et l’harmonie qui président à leur installation s’effacent au fur et à mesure que Joseph Tourrel désire une plus grande liberté d’action dans la conduite de l’exploitation. Des disputes éclatent. Joseph Tourrel est vite convaincu que la mère et la fille sont comme « cul et chemise », s’entendant sur son dos pour le faire travailler comme un baudet. N’étant pas homme à laisser femme porter la culotte dans son foyer, il se rebiffe. Une atmosphère de rancune et de haine toujours accrue assombrit leurs rapports quotidiens. Le voisinage n’a pas besoin de tendre l’oreille pour comprendre que le couple Tourrel ne marche plus que sur une fesse. Son entourage plaint le pauvre Joseph, vaillant comme une paire de bœufs mais incapable de se faire entendre de ses deux garces, à même de le faire tourner en bourrique.
À diverses reprises, Joseph Tourrel quitte le domicile conjugal. À chaque fois, il se laisse attendrir par les suppliques de sa femme et retourne à sa peine. Sans obtenir rien de plus que des palabres incessants desquels il sort régulièrement vaincu, la rage au ventre de voir son autorité ainsi bafouée à la vue de tous.
Le vase déborde une première fois en 1927. Excédé par une nouvelle dispute, Tourrel frappe sa femme. Passé en correctionnelle à Millau, il écope de seize francs d’amende. Ce qui n’empêche pas le couple de se rabibocher et la belle-mère de continuer à tirer les ficelles pour son propre compte. Jusqu’à ce jour funeste du 8 septembre 1932 où l’horreur va succéder à la colère.
Il est 19 heures quand Joseph Tourrel regagne son domicile, fatigué par une journée de travail et peu désireux d’en découdre. Assises devant la cuisinière à charbon, la veuve Fages et sa fille font mine de ne pas le voir entrer. Seule, la petite Odette salue avec respect son père qu’elle n’a pas vu depuis la veille.
« La soupe est encore chaude dans le toupi », l’apostrophe, de sa chaise, la belle-mère.
Joseph Tourrel profère juste un juron. Cette mauvaise engeance refuse maintenant de lui servir la soupe, lui qui vient de suer sang et eau pour engraisser son viatique. Il se refuse, cependant, de polémiquer. Une assiette de soupe arrosée d’un vin « rapeux » assorti d’un morceau de fromage auront raison de son estomac. Pendant le repas, les deux femmes continuent de coudre comme si de rien n’était, jetant à intervalles réguliers un regard de mauvais aloi sur le « lapeur » de soupe. Dans un coin de la pièce, Odette attend craintivement le déclenchement de l’orage. Elle est soulagée quand elle voit son père se lever lourdement et traîner les pieds dans l’escalier montant aux chambres. Cinq minutes plus tard, le ronflement puissant de Joseph Tourrel envahit la maison.
La sérénité semble avoir envahi chaque recoin quand, vers 23 heures, la porte de la chambre de la veuve Fages grince sur ses gonds. Une silhouette furtive descend les escaliers. Dans la pénombre, la cuisinière ronronne doucement. La veuve Fages n’a aucun mal à la faire ronfler. L’eau, dans le chaudron, commence à frémir quand sa fille la rejoint.
« Le Joseph dort-il toujours ? demande la vieille dont l’œil mauvais ne laisse planer aucun doute sur ses sentiments vis-à-vis de son gendre.
-Si bien, répond sa fille, que la maison pourrait lui tomber dessus qu’il ne s’en apercevrait pas. Il n’y verra que du feu !
-Tu ne crois pas si bien dire ! » renchérit sa mère.
Un quart d’heure plus tard, l’eau bouillonne dans le chaudron, laissant échapper quelques bulles qui tombent en crépitant sur la plaque rougeoyante.
« Le bouillon est prêt, fait tout à coup la mère. Ce sera assez chaud pour sa sale gueule. En attendant, monte voir s’il dort et rappelle-toi bien ce que l’on a convenu de dire si quelques curieux s’amusaient à fourrer leurs nez dans nos affaires. »
En poussant la porte de la chambre, la femme Tourrel constate que son mari dort toujours profondément. Elle fait signe à sa mère de monter. Le récipient d’eau bouillante sur l’épaule, avec mille précautions pour éviter de faire craquer le plancher, la veuve Fages s’approche du lit et, sans remords, bascule l’eau fumante sur son gendre.
Surpris dans son sommeil, Joseph Tourrel se lève en hurlant de sa couche, sérieusement brûlé. Sans regarder les deux bonnes femmes, stupéfaites par sa réaction, le malheureux, ébouillanté comme un poulet, se précipite dans les escaliers en chemise de nuit avant d’atteindre la rue où il beugle toute sa douleur au voisinage. De leur chambre, les époux Bonnefous, le croyant atteint d’un coup de folie et habitués aux frasques de la maisonnée, ne lui répondent pas.
« Voilà encore ces deux mégères qui font danser le pauvre Joseph. Si c’est pas malheureux !
-Ca finira mal, un jour, leurs histoires ! » ajoute le mari.
Ne voyant personne lui venir en aide, souffrant mille maux, Joseph Tourrel traverse la rue et frappe à la porte du docteur Julien, en criant :
« Ouvrez vite, docteur, les coquines m’ont ébouillanté. »
Le praticien se hâte de venir le secourir. Dans son cabinet, il lui porte les premiers soins, calme le pauvre homme que les brûlures font horriblement souffrir et lui conseille de rentrer chez lui s’habiller avant de prendre des mesures médicales supplémentaires.
Attirés par le bruit et jugeant l’affaire assez sérieuse pour justifier leur intervention, les époux Bonnefous, leurs voisins Crayssac et Vigroux voient Tourrel sortir du domicile du docteur Julien et rentrer chez lui. Aussitôt, des cris accompagnés d’un bruit de lutte se font entendre. Vigroux et Crayssac se précipitent vers la maison. En poussant la porte, ils trouvent le malheureux, braillant tout son saoul, aux prises avec sa femme qui le tient par les cheveux tandis que sa mère lui assène de terribles coups de balai sur ses plaies à vif. Dans un coin de la pièce, la petite Odette, qu’un tel remue-ménage a jeté hors du lit, crie à sa mère :
« Maman, ne tue pas papa ! Maman, ne tue pas papa ! »
À la vue de leurs deux voisins, les deux mégères cessent leur ménage sur Tourrel. Crayssac prend le pauvre bougre par les bras et le traîne chez lui où il finit de passer la nuit. En sortant, il lance aux deux femmes, encore ébouriffées par la bataille :
« Cette fois, vous êtes allées trop loin. Dès la première heure du jour, j’avertirai la maréchaussée. »
Le docteur Julien, constatant la gravité des blessures sur l’ensemble du corps de Tourrel, le veillera toute la nuit avant de le faire transporter à l’hôpital de Rodez, dans le service du docteur Garrigues. Le 14 septembre 1932, malgré des soins appropriés, Joseph Tourrel passe de vie à trépas.
Effrayées par la mauvaise tournure des événements, la veuve Fages et sa fille quittent précipitamment Villefranche-de-Panat dès le lendemain du drame, quelques heures avant que la population du village, indignée par le récit que colportent à tour de bras les époux Bonnefous, Crayssac et Vigroux, ne vienne sous leurs fenêtres jeter des pierres et leur faire une conduite de Laguiole.
Le surlendemain, les gendarmes, porteurs d’un mandat d’arrêt, constatent par eux-mêmes la fuite des deux femmes. L’alerte est donnée dans toute la région. Le duo n’a pas dû aller bien loin. Quelques heures plus tard, elles sont arrêtées à Millau puis, sous bonne garde, conduites à la prison de Rodez où elles auront tout loisir pour réfléchir aux conséquences de leurs actes.
Le procès des deux « ébouillanteuses » s’ouvre le 15 mars 1933, devant les jurés de la cour d’assises de l’Aveyron. Maître Marre, du barreau de Rodez, qui débute là une formidable carrière d’avocat et maître Martin, de Millau, assurent la charge de défendre les deux accusées. L’ambiance promet d’être lourde. Dès 9 heures, bien avant l’audience, une foule nombreuse s’est portée tout autour du palais de justice de Rodez pour voir passer les « ébouillanteuses ». Les privilégiés qui pénètrent dans la salle voient deux oiseaux de mauvais augure, vêtus de noir, s’asseoir sur le banc des accusés. Mais, à la différence de la veuve Fages qui essuie quelques larmes, sa fille affronte, sans baisser les yeux, les regards qui se portent sur elle, parmi lesquels bon nombre de Panatois.
Tout au long de l’interrogatoire, les deux femmes se réfugient dans la légitime défense pour expliquer leur geste.
« Etiez-vous en désaccord avec votre gendre depuis qu’il vivait chez vous ? demande le président à la veuve Fages.
-Pour sûr, M. le président. Tourrel voulait gérer seul la propriété sans me rendre des comptes. Je m’y refusais. »
La veuve Fages relate alors les fréquentes disputes qui l’opposent à son gendre, coléreux et violent, rappelant au passage sa condamnation par le tribunal correctionnel de Millau.
« Racontez-nous ce qui s’est passé le soir où le malheureux Tourrel a été ébouillanté.
-Ce soir-là, M. le président, mon gendre avait sa mine des mauvais jours. Après avoir soupé seul sans nous adresser la parole, il monta se coucher non sans nous avoir menacé, ma fille et moi, de nous arracher le foie. Par peur, pour nous protéger, nous avons fait bouillir un chaudron d’eau, nous promettant de le lui verser dessus s’il s’avisait de nous battre.
-Vous êtes alors passées à l’acte ? intervient le président.
-En pleine nuit, ma fille est venue m’avertir que Tourrel, pris d’une soudaine colère, s’était levé et la menaçait d’un couteau. Aussitôt, je me suis précipitée à la cuisine. Le chaudron sur l’épaule, je suis montée à la chambre. Tourrel était fou de rage et nous menaçait. J’ai jeté sur lui tout le contenu de la bassine. »
Interrogée à son tour, la fille confirme les propos de sa mère, répondant avec un aplomb qui indispose le public.
Les témoins qui défilent ensuite à la barre infirment les propos tenus par les deux accusées. Le docteur Garrigues, qui a soigné Joseph Tourrel à Rodez, rappelle que les blessures de son patient sont mortelles, du fait de leur étendue.
« J’ai la ferme conviction, M. le président, que Joseph Tourrel a été ébouillanté alors qu’il était couché et qu’il dormait. »
Dans la salle, le public manifeste son approbation.
Pour le voisinage, il ne fait aucun doute que les deux femmes sont coupables. Froides, dures, revêches et âpres au gain, les deux accusées en faisaient voir de toutes les couleurs à la victime, qui jouissait de la sympathie de tous.
La tension monte d’un cran quand la petite Odette se présente à la barre. De grosses larmes coulent sur ses joues quand elle aperçoit sa mère et sa grand-mère dans le box des accusés. Impressionnée, la gamine ne répond que par des signes, sauf lorsque le président de la cour la questionne sur ses propos prononcés lors de la dispute qui suit le retour de son père.
« Plusieurs témoins affirment que vous avez crié : “Maman, ne tue pas papa” !
-Ce n’est pas vrai. J’ai crié : “Papa, ne tue pas maman” !
Un murmure parcourt la foule. À la barre, la petite Odette fond en larmes. Le président n’insiste pas et prie qu’on l’emmène.
La plaidoirie de la partie civile débute en milieu d’après-midi. Maître Heim, du barreau de Montpellier, représente les deux enfants Tourrel, issus du premier mariage de la victime. En leur nom, il demande à la Cour une juste réparation du préjudice que le crime leur a causé.
Prenant la parole, le procureur de la République Iches prononce un réquisitoire sans concession pour les deux accusées, demandant aux jurés un châtiment exemplaire pour ces deux femmes, « instigatrices d’un meurtre qu’elles ont patiemment prémédité ».
L’après-midi s’achève quand les avocats de la défense entrent en scène. Maître Marre et son collègue, Maître Martin, évitent de rejeter les torts de l’une sur l’autre, plaidant la légitime défense pour tenter d’arracher aux jurés le bénéfice des circonstances atténuantes. Ils s’y prennent avec un réel talent, brossant un tableau moins noir de ces deux femmes, en proie à la violence conjugale de Tourrel.
Après trente minutes de délibérations, le jury déclare la veuve Fages coupable de meurtre avec préméditation et sa fille, coupable de complicité. Sensibles aux arguments de la défense, les jurés accordent tout de même les circonstances atténuantes, au grand désappointement du public qui attendait des sanctions exemplaires.
À 19 heures 40, le président prend la parole. Il explique que les jurés ont tenu compte de l’âge de la veuve Fages et marqué, qu’à leur sens, sa fille est la responsable et l’instigatrice du drame. En vertu de quoi, il prononce la sentence. La veuve Fages est condamnée à dix ans de travaux forcés, sa fille, la veuve Tourrel, écopant pour sa part de vingt ans de la même peine. Les deux inculpées se voient en outre frapper de dix années d’interdiction de séjour. Pour finir, la Cour accorde aux deux enfants Tourrel dix mille et vingt mille francs de dommages-intérêts.
Un souffle de réprobation suit le départ des deux condamnées. À l’extérieur, la foule s’est amassée dans l’attente du verdict. Par précaution, les gendarmes font sortir les deux femmes par une porte dérobée. Mais la foule les aperçoit et se précipite vers le cortège. C’est sous les lazzis qu’elles regagnent la prison de l’impasse Combarel.
L’affaire n’est pas tout à fait terminée. Les jours suivants, les deux condamnées se pourvoient en cassation, pour vice de forme contre l’arrêt de la Cour d’assises. En juillet 1933, la cour de cassation confirme la condamnation de la veuve Tourrel à vingt ans de travaux forcés. Pour sa mère, âgée de soixante et onze ans, elle reconnaît que la peine aux travaux forcés ne peut être légalement appliquée à une septuagénaire. Elle la renvoie donc devant la cour d’assises de l’Hérault mais seulement pour l’application de la nouvelle peine. Au mois d’octobre, la Cour de l’Hérault confirme la peine de dix ans d’emprisonnement mais retire l’interdiction de séjour.
De cette triste affaire qui a mis en émoi toute une région, il reste une complainte aux derniers vers moralisateurs :
« Quand on pense que la victime
Ebouillantée sauvagement
Maudites soient ces mégères indignes
Qu’elles soient punies sévèrement. »


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