Le marquis de Pontcallec ou l’échec d’une conjuration

Après un long règne personnel de cinquante-quatre ans, Louis XIV meurt en 1715, laissant la France lourdement endettée au sortir de nombreux conflits qui ont vidé les caisses du royaume. Une régence est instaurée du fait de la minorité de Louis XV. Elle durera jusqu’en 1723. À sa tête, Philippe d’Orléans, neveu du roi défunt. Les premières années marquent une rupture avec l’absolutisme mais bien vite, à partir de 1718, le Régent revient à des pratiques absolutistes qui soulèvent la colère des Parlements.

L’impôt qui met le feu aux poudres

En Bretagne, la situation est complexe. Voté en 1532 par le Parlement siégeant à Rennes, l’Edit d’Union a permis le rattachement de cette province à la couronne avec, à la clef, des privilèges, exemptions, franchises et libertés accordés à perpétuité et sur lesquels les Bretons n’ont pas l’intention de transiger. À l’image du royaume, la Bretagne s’est largement endettée pour financer les fastes du Roi Soleil et les guerres qui ont ruiné le pays – vingt-cinq millions de livres – La colère gronde au sein du peuple, marquée trente ans plus tôt par la révolte des Bonnets Rouges (1675). On comprend donc que toute nouvelle levée d’impôts serait fort mal accueillie. C’est pourtant ce qui se produit quand Philippe d’Orléans demande plus de neuf millions de livres aux Etats de Bretagne. De quoi mettre le feu aux poudres ! Le 15 décembre 1717, à Dinan, les Etats refusent de payer « le don gratuit », une somme de deux millions de livres que réclame l’intendant Feydeau de Brou. Ce refus fait suite à un brûlot sur la situation économique catastrophique de la Bretagne rédigé à Londres par un nobliau, Talhouët de Bonamour.

Le gouverneur de la province, le maréchal de Montesquiou, cousin du fameux d’Artagnan, arrivé à Rennes en 1715, est exécré par la noblesse bretonne qui lui reproche son attitude hautaine et ses accointances avec le trésorier des Etats, Michau de Montaran. Jouant l’épreuve de force, il provoque la dissolution immédiate des Etats et décide de lever l’impôt exigé !

La réaction ne se fait pas attendre. L’assemblée des trois Etats, seule autorisée à lever des impôts, s’oppose à cette mesure autoritaire, envoie des émissaires au Régent pour réclamer des pouvoirs administratifs plus étendus ainsi que la maîtrise de son budget. Montesquiou, qui n’est pas homme à se laisser impressionner par de petits nobliaux bretons, répond par la venue de régiments supplémentaires en Bretagne afin de mater toute tentative de révolte. Une provocation pour cette province jalouse de ses droits.

Le 6 juin 1718, à Dinan, les Etats se réunissent bien une nouvelle fois à la demande de Philippe d’Orléans, désireux de calmer les tensions. En vain ! Si le don gratuit est voté après avoir été revu à la baisse, les parlementaires contestent les droits d’entrée sur le vin et l’eau-de-vie qui bafouent les clauses de l’Edit d’Union de 1532. Suite à l’exil obligé de plusieurs parlementaires, le 12 septembre 1718, une soixantaine de gentilshommes bretons publient, quelques jours plus tard, un acte d’union pour la défense des libertés de Bretagne, sous la plume de Le Moyne du Talhouët. Son but : soutenir les droits des Etats de Bretagne et les privilèges des nobles bretons.

Estimant que « les Bretons sont insolents pour peu qu’on mollisse avec eux mais ils sont souples comme un gant quand ils trouvent une autorité ferme qui veut être obéie », Montesquiou réagit en les faisant chasser de la ville. La rupture est alors définitivement consommée entre la régence et le Parlement de Bretagne.

Cet acte d’union obtient les mois suivants la signature de cinq cents membres de la petite noblesse bretonne. Parmi eux, le marquis de Pontcallec qui deviendra, par la suite, la figure emblématique de ce mouvement de contestation aux objectifs peu précis si ce n’est qu’il défend en premier lieu les privilèges et les intérêts de la petite noblesse bretonne.

Un personnage controversé

Situés entre Guéméné-sur-Scorff et le Faouët, dans le Morbihan, le château de Pontcallec et ses terres attenantes appartiennent au Guer depuis la fin du XVIe siècle. Après dix ans passés dans les armées royales, Clément Chrysogone de Guer est âgé de quarante ans au moment des événements qui secouent la Bretagne. Ce gentilhomme traîne derrière lui une mauvaise réputation bien éloignée de la légende qui en fera plus tard un héros dévoué à la cause de ses sujets. Chasseur invétéré, fraudeur à l’occasion pour trafic de tabac et grand jouisseur, il se révèle dur et violent à l’égard de ses paysans exploités sans vergogne et de ses vassaux qui évitent de le fréquenter. L’archétype, en fait, du nobliau jaloux de ses privilèges, des fastes de la Cour et de l’enrichissement de la bourgeoisie marchande. Peut-on voir dans ce portrait la marginalité d’un soulèvement dans lequel paysans et bourgeois bretons ne se reconnaissent pas et au sein duquel seuls une vingtaine de petits nobles terriens prennent une part active ? Ce qui fit dire à Montesquiou qu’il est urgent de ne rien faire.

En attendant, ce début de conjuration a attiré l’attention des opposants au Régent. Notamment celle du duc du Maine, fils de Louis XIV et de la Montespan qui enrage, depuis l’arrêt du parlement d’août 1717, d’avoir été dépossédé de ses droits de succession ainsi que de sa charge à l’éducation du jeune Louis XV. Poussé par son épouse, petite-file du Grand Condé, le duc du Maine entre en contact avec l’ambassadeur d’France en France, Cellamare, dans le but de faire transférer la régence au roi d’France, Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Qu’une conjuration se dessine en Bretagne ne peut donc être que pain béni pour un éventuel soulèvement. Aussi des contacts sont-ils établis avec les conjurés bretons, divisés sur leur éventuelle participation à cette conspiration qui échappe à leur revendication première.

Coup de théâtre ! Le 29 décembre, le duc et la duchesse du Maine sont arrêtés ainsi que plusieurs de leurs complices. La conspiration de Cellamare a échoué.

Un complot voué à l’échec

En Bretagne, les conjurés se réunissent en mars 1719 au château de Pontcallec puis en avril, à Lanvaux. L’idée de prendre contact avec la couronne espagnole est rejetée par la majorité des hobereaux – dont le marquis de Pontcallec – qui y voit une trahison à l’égard de la France. Cependant, alors que l’été voit de nombreuses émeutes de la faim se propager dans toutes les provinces dues à l’augmentation des prix des grains, Hervieu de Mellac, sur ordre de l’un des chefs des conjurés, M. de Lambilly, part secrètement à Madrid pour proposer au roi d’France ni plus ni moins que la régence de la Bretagne en échange de son aide. L’idée est de permettre le débarquement de six mille soldats espagnols sur la côte bretonne et de lever une armée composée de paysans recrutés par les conjurés.

À ce stade, conscient de son erreur, le gouverneur de Montesquiou décide de réagir. Quinze mille soldats investissent Rennes en septembre 1719. Arrêté et poussé à parler, un bourgeois nantais finit par tout dévoiler du complot. Dès lors, sentant la menace d’un futur débarquement espagnol, la machine répressive s’emballe. Il s’agit de tuer dans l’œuf la résistance bretonne. Le 22 septembre, au château du Pouldu, il s’en faut de peu pour que les conjurés présents tombent entre les mains de Montesquiou. Réfugiés au château de Pontcallec, protégés par un petit nombre de paysans armés de quelques pétoires et de fourches, ils espèrent dans l’arrivée, jugée imminente, des Espagnols. L’attente reste vaine et le 28 septembre, menacés d’être pris, le marquis de Pontcallec et ses amis s’enfuient du château.

Pourchassés, les conjurés n’ont plus qu’à s’en remettre à Philippe V. Celui-ci, tenant sa promesse, a bien envoyé trois frégates qui accostent les unes après les autres à Rhuys, fin octobre 1719. Mais que peuvent faire deux mille soldats – irlandais pour la plupart – face à quinze mille hommes ? L’échec est patent. Dans la précipitation, les soldats rembarquent ou se mutinent. Certains conjurés les suivent en exil. Pour ceux qui restent, les voici désormais seuls face à l’ordre royal. La répression peut commencer. Ni la paysannerie, ni la classe bourgeoise ne lèveront l’étendard de la révolte pour les soutenir.

Le 28 décembre 1718, le marquis de Pontcallec, trahi par son ami Chémendy, sénéchal du Faouët, est arrêté au presbytère de Lingnol. Trois autres des principaux chefs – Du Couëdic, Montlouis et Le Moyne du Talhouët – se constituent prisonniers, le 10 janvier 1720.

Alors que le Régent se montre fort conciliant avec le duc, la duchesse du Maine et les membres de la conspiration de Cellamare, libérés dans l’année 1720, il fait preuve d’intransigeance vis-à-vis d’une conjuration pourtant mal préparée et loin d’avoir mis en péril l’autorité royale.

Un jugement disproportionné

Soixante-dix prisonniers sont mis en jugement devant une cour spéciale présidée par un Savoyard, Castanes, au mépris d’un traité qui exige que les accusés soient déférés devant leurs pairs du Parlement de Bretagne. Un risque que le Régent ne veut pas courir. Seize conjurés sont finalement jugés par contumace ; sept autres sont présentés devant leurs juges : le marquis de Pontcallec, Coué de Salarun, Le Moyne du Talhouët, Du Couëdic, Coargan et Hire de Keranguen. Le 26 mars 1720, le verdict tombe. Pour le peuple, qui en appelle à la clémence royale, les quatre condamnations à mort – Pontcallec, Montlouis, Le Moyne du Talhouët et Du Couëdic – et les seize par contumace sont jugées disproportionnées. D’où la sympathie populaire qui viendra par la suite étayer la légende du marquis de Pontcallec et de ses amis. Mais à l’instant présent de leur condamnation, ils ne sont que les boucs-émissaires d’une conjuration où se mêlent, sans en connaître les véritables liens, volonté de protéger leurs privilèges et complot d’état visant à évincer le Régent.

Quoi qu’il en soit, le jour même de l’annonce du verdict, les quatre condamnés à mort sont amenés, l’après-midi, place du Bouffay, à Nantes pour y subir la sentence ainsi que l’historien Saint-Simon, qui ne portait pas dans son cœur le duc du Maine, le raconte :

« Les sieurs de Pontcallec, de Talhouët, Montlouis et Couëdic, capitaine des dragons y eurent la tête coupée. Il y en eut seize autres que l’on ne tenoit pas qui l’eurent en même temps en effigie… Les prisonniers avoient avoué la conspiration et les mesures prises pour livrer les ports de la Bretagne à l’France, et y en recevoir les troupes, marcher en armes en France… le tout juridiquement avoué et prouvé. On les avoit éblouis de les remettre, comme au temps de leur duchesse héritière Anne, et de trouver la plupart de la noblesse de France prête à se joindre à eux pour la réformation du royaume sous l’autorité du roi d’France, représenté en France par le duc du Maine… »

Le marquis de Pontcallec entrait dans la légende. Du moins dans celle que l’ont voulu bien lui dresser. Figure controversée entre la vérité historique qui ressort de l’analyse des documents d’archives et la légende forgée sur son nom par les complaintes et les chants traditionnels repris par le petit peuple et empruntée aujourd’hui par ceux qui se font les chantres de l’indépendance ou de l’autonomie bretonne. À plus forte raison depuis que le groupe Tri Yann et Gilles Servat chantent les exploits du marquis de Pontkalek en même temps que le cinéaste Bertrand Tavernier présente dans son film, « Que la fête commence », le marquis sous les traits d’un personnage jouisseur et roublard, en un mot sympathique et sans compromis, « si beau, si gai, si plein de cœur… » comme il est écrit dans la chanson Marv Pontkalleg (La mort de Pontcallec), tirée du Barzaz Breiz.

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