« Le plus extraordinaire calculateur des temps modernes ». Jacques Inaudi (1867-1950)

« Voulez-vous que je vous fasse votre calcul ?

L’homme interpellé est stupéfait par ce gosse morveux de sept ans qui ose lui proposer son aide. Il hésite entre la colère et le mépris, son regard s’attarde sur les pieds nus du gamin, ses vêtements en loque et la marmotte qu’il serre précieusement dans ses bras. Les conversations se sont éteintes. L’aubergiste s’approche prêt à faire déguerpir ce gamin insolent  pour apaiser son maquignon de client qui peine depuis un bon moment à faire le compte de ses bêtes vendues. La journée a été bonne, le marchand opte pour un ton mi-amusé, mi-menaçant :

« Tu sais mon petit, si tu te moques de moi, tiens bien tes oreilles !… Mais si tu réussis, je te donne dix sous. »

Le gosse jette un rapide coup d’œil sur la feuille où sont alignés les chiffres et, en moins d’une minute, énonce le résultat, fier comme Artaban de ses dix sous gagnés si facilement.

Les clients se sont rassemblés autour de la table. Vite, le gamin tend sa casquette qui se remplit de piécettes. Pour la première fois de sa vie, il a gagné des sous en s’amusant. Car au plus loin de ses souvenirs, Jacques a toujours travaillé pour gagner sa pitance. D’abord pâtre dans son Italie natale, il arpente avec son frère, depuis la mort de sa mère, les villages de France en faisant danser la marmotte les jours de marché.

Un orgue, une marmotte et des chiffres

Les deux gamins n’ont jamais mis les pieds à l’école, ne savent ni lire ni écrire mais le désintérêt du père pour sa progéniture les a obligés à faire usage très tôt d’une grande débrouillardise. Le plus grand tourne la manivelle de son orgue de barbarie, Jacques présente sa marmotte danseuse. Ainsi ramassent-ils assez de sous pour manger, traversant le Nord de l’Italie jusqu’au Sud de la France toujours à pied dans l’insouciance propre à l’enfance. Jacques a la passion des chiffres. Il compte toute la journée les arbres, les oiseaux, les nuages. Il ne sait expliquer d’où lui vient cette étrange inclinaison. Son frère lui a appris de façon orale à compter jusqu’à cent, et sans aucune méthode scolaire il ajoute, multiplie et divise au gré de son humeur. Suite à son succès biterrois, il propose à son public quelques échantillons de son talent, tout étonné des applaudissements enthousiastes qu’il déclenche et surtout de la générosité des quidams quand il passe parmi eux casquette à la  main. Enhardi par l’accueil de ses exercices qui sont pour lui un jeu, il propose ses services aux paysans les jours de foire qui abandonnent vite leur méfiance naturelle pour profiter de l’aubaine.

Adulte, Jacques évoque cette période de son enfance : « En réalité, j’étais très étonné que ces hommes, généralement très malins, ne connussent pas d’une façon naturelle le résultat de leur compte que je connaissais moi-même, presque instantanément, rien qu’en les écoutant, ce qui me donna la hardiesse, un jour, de prendre part à une discussion de règlement de comptes entre deux paysans prêts à en venir aux mains et que je ramenai au calme après leur avoir démontré qu’ils se trompaient tous les deux; cette altercation n’avait pas été sans attirer la foule, qui fut très étonnée qu’un petit bout d’homme sût mieux compter que les grands. Les plus forts en calcul me posèrent différentes questions auxquelles je répondis juste et très facilement, restant toujours étonné que l’on pût ignorer ces résultats qui semblaient si naturels. Par la suite, les paysans venaient me chercher dès que surgissait une difficulté. »

En route pour Paris

Depuis plusieurs jours, un homme prend place au café de la Bourse à Marseille. Presque il en oublierait de consommer tellement son attention est captée par les deux gamins dépenaillés qui se produisent sur la terrasse. La musique et la danse ne le passionnent pas mais il est subjugué par les capacités du plus jeune à répondre aux problèmes de calcul que lui posent les boursiers en fin de séance. Le gamin est devenu en quelques jours l’attraction des hommes d’affaires qui, en échange de quelques sous, s’amusent  à l’interroger. Le patron du troquet est aux anges, les clients ravis et les deux frères aussi.

L’homme, représentant de commerce, comprend vite le parti qu’il pourrait tirer de ce prodigieux don. La droguerie ne l’a jamais très intéressé et le soudain désir de sortir ce gosse de sa condition misérable s’impose à lui comme une évidence et comme une urgence.

Dombey propose donc à Jacques de l’emmener chez lui à Saint-Étienne, lui promettant de veiller à son instruction et de développer ses capacités phénoménales. Quelques sous pour le tenancier du bistrot, quelques autres pour le grand frère et l’affaire est faite.

Dombey n’est pas un mauvais homme. Comme promis, il donne à  Jacques un minimum d’enseignement sans toutefois le sortir de son analphabétisme et, dès ses treize ans, il décide de le présenter aux sommités scientifiques de la capitale.

La bosse des maths

Le jeune Jacques Inaudi est reçu par Camille Flammarion, astronome réputé qui le compare « à un musicien qui nous charme sans avoir appris la musique, et sans en connaître aucune note ». Le savant homme confirme que « lorsqu’il arriva à Paris, il ne savait ni lire ni écrire et ne connaissait pas un seul chiffre. Il eût été incapable de faire une addition au crayon. Cependant, il donnait presque instantanément la solution de problèmes assez compliqués. On lui demandait par exemple, combien il s’est écoulé de minutes depuis la naissance de Jésus Christ ou combien il y aurait d’habitants sur la Terre si les morts de dix siècles ressuscitaient, ou la racine carrée d’un nombre de douze chiffres, et il donnait la réponse exactement en deux ou trois minutes tout en causant d’autre chose et en s’amusant car il était assez espiègle. Il  ne savait pas encore extraire les racines cubiques, et c’est dans une de nos soirées qu’il en fit le premier essai, parfaitement réussi. La question lui avait été posée par un mathématicien de l’Académie des Sciences. Le terme même lui était inconnu, car il avait compris « racine publique », et pendant plus d’un an, il ne se servit que de cette expression. »

Une commission est chargée par l’Académie des Sciences d’examiner le phénomène. Le docteur Jean Martin Charcot note qu’« il est d’une grande distraction, ses oublis des choses de la vie quotidienne forment un piquant contraste avec sa prodigieuse mémoire pour les chiffres. Il lit les journaux, converse volontiers avec les autres et parle de politique ; d’une nature douce et gaie, il rit beaucoup et joue aux cartes et au billard. » Gaston Darboux, docteur ès sciences mathématiques, s’étonne aussi dans son rapport de sa mémoire prodigieuse.

Le Tout-Paris scientifique est captivé par ce nouveau cas de calculateur prodige. Camille Flammarion le présente aux différentes sociétés savantes, aux étudiants de la Sorbonne devant lesquels il récite une série de nombres comprenant plus de quatre cents chiffres. Un physiologiste de renom, le docteur Brica, décèle en lui un surdoué exceptionnel mais s’intéresse plus précisément à la proéminence de son front, caractéristique physique qui fait l’objet de débats passionnés. La polémique fait rage sur l’éventuelle  possibilité de reconnaître des facultés particulières ou des vices  pervers grâce à  la physiologie du crâne ; toutes les controverses aboutissent à la conclusion que la bosse étrange qui déforme le visage de l’enfant est le témoignage de ses  dispositions extraordinaires en mathématiques. En un mot, le petit Jacques a la bosse des maths ! expression qui passera à la postérité alors que le seul nom d’Inaudi est tombé dans l’oubli.

Du calcul mental aux Folies Bergères

Les scientifiques ne sont pas les seuls à trouver le jeune prodige intéressant. Le monde du spectacle est à l’affût de ce genre de prouesses et notre petit Jacques se retrouve très rapidement sur la scène des Folies Bergères. Il a treize ans !

Dombey vend son petit génie à un illusionniste avec qui il va faire le tour du monde. On le retrouve dans les plus prestigieux théâtres. Il est invité au Palais du Buckingham devant le roi Edouard VII qui, enthousiasmé, le fait accompagner à son hôtel dans son propre carrosse. On est loin du petit montreur de marmotte déguenillé. En 1926, il remplit la salle du Grand Opéra de Lyon pendant plusieurs jours. Dans toutes les villes de France qu’il traverse, son succès est immense. « À chaque représentation, il résolvait mentalement une soustraction de deux nombres de 21 chiffres, une addition de cinq nombres de 6 chiffres. Dans la foulée, il élevait au carré un nombre de 4 chiffres ; divisait deux nombres de 4 chiffres. Il terminait par l’extraction de la racine cubique d’un nombre de 9 chiffres et de la racine cinquième d’un nombre de 12 chiffres. Fréquemment, il jouait de la flûte durant ses performances mentales. »

Erreur de calcul

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Jacques décide de prendre une retraite bien méritée avec sa femme, la douce Marie, fille de son premier impresario, Dombey.

Il est très riche. Depuis 1908, il a créé son propre théâtre itinérant et encaisse des bénéfices confortables. Déjà, en tout début de sa carrière de saltimbanque, Camille Flammarion s’étonnait que « sa situation dépasse le triple des appointements du Directeur de l’Observatoire de Paris » !

Ses capacités extraordinaires lui permettent de faire des placements financiers juteux mais nul n’est prophète en sa matière. L’inflation d’après-guerre, dont Keynes assurait qu’elle était l’euthanasie des rentiers, ruine Inaudi et l’oblige à vendre sa maison de Champigny-sur-Marne en viager pour finir ses jours sans avoir à faire danser la marmotte !

 

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