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Le roi est mort ! Vive les imposteurs

La science a parlé ! Et deux fois plutôt qu’une, comme pour exorciser toute tentative de contestation sans toutefois réduire au silence ceux et celles qui se retranchent « épidermiquement » derrière de fausses croyances.

Un premier verdict tombe le 2 juin 1998, plus de trois ans après le prélèvement d’un humérus extrait de la tombe de K.-W. Naundorff et comparé à des cheveux de Marie-Antoinette et de parents en ligne féminine des Habsbourg. Et le rapport n’y va pas par quatre chemins : aucun lien n’existe entre l’ADN mitochondrial de l’humérus et celui de la famille royale ! Exit Naundorff et ceux de ses descendants qui pensaient pouvoir profiter de l’escroquerie de leur aïeul.

Mais deux certitudes valent mieux qu’un soupçon de lèse-majesté, même mort depuis près de deux siècles. Un second prélèvement est effectué le 15 décembre 1999 sur le cœur supposé de Louis XVII, déposé dans la basilique de Saint-Denis depuis 1975. Là-aussi, l’erreur est impossible, l’analyse étant pratiquée conjointement par deux laboratoires (celui du professeur Cassiman et celui du professeur de Münster Bernd Brinkmann : l’ADN retrouvée dans 1cm3 du cœur desséché de Louis XVII possède la même séquence que celle de Marie-Antoinette et des descendants de la famille royale.

Exit donc Naundorff mais aussi tous les coquins plus ou moins farfelus qui, durant un demi-siècle, tentèrent d’usurper l’identité du malheureux dauphin.

« Ci-gît Louis-Charles de France, né à Versailles le 27 mars 1785. Décédé à Gleizé le 10 août 1853. » Cette épitaphe sur la pierre tombale du baron de Richemont se dresse encore aujourd’hui dans le cimetière de Gleizé, département du Rhône. Même s’il n’en fut pas toujours ainsi, un jugement de 1853 ordonnant de retourner la pierre tombale afin que disparaisse cette inscription. Il faut dire que le baron persévéra, jusqu’à sa mort, à croire qu’il n’était ni plus ni moins que Louis XVII.

« Si je ne le suis pas, dites donc qui je suis », s’insurge-t-il devant ses juges. Dans une époque qui collectionne énigmes et complots sur fond de romantisme, le baron a beau jeu de se créer un personnage à la mesure de son ambition. Et reconnaissons qu’il possède un vrai talent à brouiller les pistes pour ne laisser derrière lui aucune information susceptible d’attester de sa véritable identité. S’appelle-t-il Henri Hébert ou Claude Perrin qu’ils n’existent plus dès lors que l’usurpateur entre corps – mais point encore biens – dans la peau du dauphin disparu. Au cœur de son scénario, l’énigme qui entoure les circonstances de la mort de Louis-Charles de Bourbon. Une énigme qui prend corps en 1800  dans le roman de Jean-Joseph Régnault-Warin, « Le cimetière de la Madeleine ». Où le petit Louis XVII est substitué de sa prison du Temple par des agents royalistes chargés de le remettre au chef chouan Charrette. Une histoire romanesque qui s’appuie sur la rumeur qui court dès le décès du dauphin, le 8 juin 1795, selon laquelle l’enfant mort n’est pas le fils de Louis XVI mais un enfant substitué.

Du pain béni que le baron de Richemont se charge de transformer en vérité historique, en signant en 1831 une autobiographie du faux Louis XVII non sans avoir auparavant escroqué un vieux couple, abasourdi d’avoir devant eux le dauphin.

La police s’intéresse vite à ce phénomène qui fraye de près ou de loin dans des complots républicains et ne tarde pas à faire le lien entre le baron de Richemont et Henri Hébert. Arrêté en août 1833, lui et ses complices sont condamnés en cours d’assises à douze ans de prison à Sainte-Pélagie d’où il s’évade le 19 août 1835. Lors de son procès, la thèse survivantiste fut battue en brèche par les témoignages et les incohérences décelées dans la version des faits produite par le baron.

Amnistié en avril 1840, le baron de Richemont tente bien de se faire reconnaître par la duchesse d’Angoulême. En vain ! La sœur du dauphin n’a cure de tous ces imposteurs qui se pressent à sa porte et le clame haut et fort : « Mon frère est mort au Temple, j’en ai la certitude, et l’homme dont vous me parlez [le baron de Richemont] n’est qu’un imposteur de plus à ajouter à ceux qui ont déjà paru. »

Une fin de non-recevoir qui ne freine en aucune façon sa volonté ! Jusqu’à sa mort, le 10 août 1853, à Gleizé (Rhône), le baron réussit à convaincre quelques fidèles comme la comtesse d’Apchier qui l’hébergea dans son château de Vaurenard ou Mgr Tharin, ancien évêque de Strasbourg, tous nostalgiques d’un passé révolu. Croyant que l’Histoire le réhabiliterait, l’escroc prend même la précaution de faire mentionner sur sa pierre tombale : « Ci-Gît Charles de France, né à Versailles le 27 mars 1785… » On est jamais mieux servi que par soi-même !

D’autres imposteurs tentent leur chance à la même époque, le mystère et les rumeurs qui entourent la disparition du dauphin faisant recette. Sans plus de succès. De Jean-Marie Hervagault au pianiste londonien Augustus Neves, de Mathurin Bruneau à Eliezer Williams, de la Prusse aux Açores en passant par les Seychelles et l’Argentine, les faux-dauphins s’inventent des histoires à dormir debout. Sans jamais atteindre la mythomanie de Karl-Wilhelm Naundorff.

De la persévérance dans les idées ou de l’illumination dans le cerveau ? Un peu des deux sans doute. De 1825 à 1845, K.-W. Naundorff ne mégote pas sur ses tentatives de persuasion, jouant du mensonge comme du pipeau.

Quelle mouche a piqué notre affabulateur-né pour se prendre pour Louis XVII ?

De son vrai nom Karl-Benjamin Werg, il est d’abord porté déserteur en 1800 avant d’usurper l’identité d’un certain Johann-Wilhelm Naundorff, enfant décédé le 14 août 1781, à l’âge de six ans. Installé à Berlin en 1810 comme horloger, la police prussienne commence à s’intéresser au personnage en 1824 pour une affaire de fausse monnaie. Sans doute, le métier ne rapporte pas suffisamment. Du coup, il écope le 13 août 1825 de trois ans de prison. Coup de théâtre cependant lors du procès ! Autant employer les grands moyens pour se disculper : devant le juge médusé, il affirme être un « prince de naissance » né à Paris, sans toutefois dévoiler son identité. Et d’élaborer un scénario à rebondissements : plusieurs fois enlevé par des inconnus – ce qui permet de brouiller les pistes – il obtient de faux papiers au nom de Naundorff avant d’être présenté au duc de Brunswick. Fait prisonnier ensuite par les Français lors des guerres napoléoniennes, il se retrouve à Berlin comme horloger et adopte définitivement le nom de Naundorff.

Face à cette histoire abracadabrantesque, le juge, imperturbable, l’envoie tâter de la paille à la maison de correction d’Altstadt. Qu’a cela ne tienne ! Naundorff, le 23 septembre de la même année, se fend de nouvelles révélations afin d’éviter quelques coups de fouet bien sentis en guise de punition. Nouveau scénario : il dit s’appeler Ludwig-Burbong, avoir été transporté tout jeune en Amérique avant de revenir en France et d’être emprisonné jusqu’en 1809 dans une forteresse.

Personne ne le croit mais quand il sort en 1828 après sa peine purgée – il a eu tout le temps de mettre en place son stratagème – K.-W. Naundorff s’immerge complètement dans la peau de Louis XVII. Plus rien ne le fera changer d’avis !

Quand Naundorff débarque à Paris, le 26 mi 1833 après un exil rapide en Suisse, il contacte les cercles légitimistes qui voient en Louis XVII, le roi qui leur fera retrouver le pouvoir. Pour parvenir à ses desseins, il réussit par se faire reconnaître de quelques anciens proches de la famille royale que le dauphin a pu côtoyer durant son enfance. Naundorff tente alors de se rapprocher de la duchesse d’Angoulême. Mais la fille de Louis XVII qui vit en exil à Prague refuse toute entrevue. Répondant à ce refus catégorique, il assigne Madame Royale en revendication d’héritage. Un acte de trop, insupportable au roi Louis-Philippe qui sent le danger d’une telle revendication. Arrêté, Naundorff est expulsé vers le Royaume-Uni, qui lui laisse toute liberté de parole. Mais loin de la France et de ses plus fidèles partisans, Naundorff est privé des subsides que sa condition exige. Changeant son fusil d’épaule, pris d’un soudain souffle mystique, il tente de rallier des adeptes pour fonder une nouvelle religion. Echec ! Il se lance alors dans la pyrotechnie. Sans doute possède-t-il un certain talent puisque, se réfugiant aux Pays-Bas, il réussit à vendre au royaume une bombe appelée « Bombe Bourbon ». L’homme a de l’esprit à défaut d‘avoir été persuasif. Naundorff décède à Delft (Pays-Bas), le 10 août 1845. Comme le fera plus tard De Richemont, il fait inscrire sur sa tombe l’inscription suivante : « Ici repose Louis XVII Roi de France et de Navarre… » Avec celle du baron de Richemont, c’était une de trop ! Depuis, la science a permis de résoudre cette équivoque et de ne les ranger qu’au rang d’escrocs !

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