L’encagé du Mont Saint-Michel

L’abbé Cosson, curé du Mont Saint-Michel, notait sur le registre paroissial en date du 26 août 1746 « avoir inhumé le corps du nommé Dubourg, âgé d’environ trente-six ans, décédé de cette nuit dernière dans une cage située dans le château de cette ville où il était détenu par les ordres de sa Majesté Louis le XVeme».

Vous avez bien lu : « dans une cage » !

Aujourd’hui site le plus visité de France, ce chef d’œuvre de l’art gothique qu’est le Mont Saint-Michel, dominé par son archange doré, dissimule dans ses entrailles un réseau d’oubliettes scellant à jamais de terribles secrets.

Nous voici loin du Rouergue ! Patience. Avant d’y venir, voyons de plus près cette fameuse cage de fer scellée à même la paroi rocheuse. L’endroit, sombre et humide, mérite le qualificatif de cul-de-basse-fosse. L’objet ressemble aux cellules miniatures étroitement barreaudées dans lesquelles Louis XI adorait piéger ses pires ennemis si l’on en croit les anciens manuels scolaires illustrés.

Le piège -selon un document de l’époque- « mesure huit pieds tant en hauteur qu’en largeur et profondeur ». C’est dire que le malheureux qui y séjournait était quasiment condamné à l’immobilité.

On comprend que celui dont nous évoquons le sort n’ait pas supporté ce supplice réservé à tout ennemi capable de menacer le pouvoir. A partir du 22 août 1745, c’est dans ce sinistre « in-pace » que va croupir le jeune homme qui prétend se nommer Dubourg.

Si nous nous intéressons tant à ce singulier prisonnier c’est parce qu’il s’agit d’un aventurier issu d’une honorable famille rouergate et qui, jusqu’à sa vingtième année, partagea sa vie entre Gabriac et Espalion.

A l’époque, les moines du Mont Saint-Michel qui avaient pris en pitié le prisonnier dont ils avaient la charge, répandirent le bruit de sa disparition. La rumeur publique s’en émut assez pour que Voltaire en personne s’évertue à identifier la victime. En vain ! On évoque le précédent du célèbre « masque de fer » et puis, le temps aidant, les tourments de l’encagé du Mont Saint-Michel sombrèrent dans l’oubli. Jusqu’au jour où, au XIXe siècle, M. Henri Affre -alors directeur des archives de l’Aveyron- eût connaissance d’une brochure imprimée en Normandie et intitulée « L’Almanach du coin du feu ». Henri Affre s’émeut quand il y découvre le récit du calvaire d’un compatriote voué à une fin tragique, loin de sa province. En effet, le récit révèle que, lors de son interrogatoire, le prisonnier a dit être né à Espalion en 1715 et s’appeler Victor Dubourg.

Un archiviste de métier peut-il se fier aux descriptions d’un almanach ? Traditionnellement, ce genre d’ouvrage romance l’Histoire, ce qui contribue à son succès populaire et, pourquoi pas, à son charme !

Sceptique, Henri Affre entreprend tout de même des recherches auprès de l’état civil, à Espalion. Il ne trouve rien et en déduit que Dubourg n’est qu’un pseudonyme utilisé par le prisonnier soumis à la « question ». Malgré ses doutes, l’archiviste (dans son dictionnaire publié en 1888 et consacré aux personnalités aveyronnaises) accordera une page à l’encagé du Mont Saint-Michel, supposant qu’il pourrait s’agir d’un quidam… du bourg d’Espalion.

Aussi floues soient-elles, ces informations eurent le mérite de sortir de l’ombre cette ténébreuse affaire. A cause d’une certaine similitude, on a comparé le sort de l’encagé avec celui du célèbre « Masque de fer », archétype des embastillés pour raison d’état. Au point que naquit une légende affirmant que Victor Dubourg avait péri pour avoir calomnié… Louis XIV !

Cette version fantaisiste, qui présentait notre personnage comme « un journaliste hollandais ayant fustigé le Roi-Soleil dans ses pamphlets », n’a pas résisté aux recherches plus sérieuses. On peut encore vérifier de nos jours que Victor n’était âgé que de trois ans quand mourut sa Majesté Louis le Quatorzième ! Les archives du Calvados en font foi qui situent sa naissance en 1715. En serrant l’enquête de plus près on constate que le prisonnier -soit par oubli, soit par ruse- s’est rajeuni de trois ans en avouant cette date à ses inquisiteurs.

Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, Jean Sahuguet, intrigué par la tragique aventure de l’encagé du Mont Saint-Michel, estime que l’éminent archiviste du XIXe siècle, sans doute égaré par la mauvaise orthographe d’un document recueilli en Normandie, est parti sur une fausse piste. En effet, dans son ouvrage daté de l’année 1888, il écrit « Victor de Lacastagne ». Ce T, qui est de trop, l’a conduit dans une impasse, à n’en pas douter.

Jean Sahuguet, dont les fils consultés nous ont apporté leurs précieux témoignages concernant les investigations de leur père, tant en Normandie que sur place en Rouergue, sait qu’il existe près de Gabriac, dont il sera plusieurs mandats le maire, un important domaine agricole, nommé Lacassagne, situé sur la commune de Cruéjouls. Un acte notarial lui apprend que ce bien appartint à une famille de notables, les Dijols de Lacassagne, jusqu’en 1856 ! Euréka : la piste s’avère bonne qui conduira le chercheur jusqu’au bureau de l’état civil d’Espalion, ville dans laquelle « …à la date du quatorzième juin mil sept cent, le sieur Jean Dijols de Lacassagne, paroisse de Gabriac, d’une part, et demoiselle Françoise Lagriffoul d’autre part, ont été conjoint en mariage ».

Nous y voilà, du moins en ce qui concerne les parents. Encore fallait-il s’assurer de leur descendance. Jean Sahuguet en retrouve les traces dans les registres paroissiaux d’Espalion où est consigné le baptême d’une fille Dijols de Lacassagne, prénommée Magdeleine, en août 1701. Suivent trois garçons dont le second se prénomme bien Victor, venu au monde en 1712.

Voilà de quoi justifier et authentifier la thèse de Jean Sahuguet, confirmée d’ailleurs par un article paru dans le « Bulletin d’Espalion » du 23 janvier 1959. Le père Pierre Blanc, un jésuite, qui en est le signataire, a retrouvé un document dont voici un extrait essentiel : « Victor Dijols, fils légitime du sieur Jean et demoiselle Françoise Lagriffoul, mariés d’Espalion, naquit le 13 août 1712 dans la paroisse de Cruéjouls et fut baptizé (sic) le vingt-cinquième du dit mois en l’église Saint-Jean d’Espalion ».

Dès lors, l’accès est ouvert aux vérifications, tant en Normandie qu’en Rouergue, concernant l’existence de Victor Dijols de Lacassagne. Ce qui permet de vous conter les aventureuses péripéties qui conduisirent le garçon jusqu’au piège de fer.

Né dans une famille de notables, Victor est voué à une carrière de juriste. Etudiant en Droit romain, il obtient facilement son diplôme… en y ajoutant les licences d’anglais, d’italien et d’allemand !

Mais voilà qu’ayant passé le cap des vingt années, notre gaillard fuit Espalion pour aller à la conquête de Paris… au grand courroux de ses parents. Le Rastignac rouergat ne s’embarque pas à la légère : ses poches, peu chargées en écus, contiennent des lettres de recommandation arrachées à un ami de la famille, Balthazar de Cambon, conseiller au Parlement de Toulouse, sésames précieux qui ouvriront bien des portes parisiennes à Victor.

Portant beau dans son « habit cavalier », il s’introduit dans les milieux littéraires qui, au cœur du siècle des Lumières, frissonnent d’une fièvre libertaire hostile au pouvoir monarchique incarné par la Cour de Louis XV.

Victor approche, entre autres gloires à la mode, l’octogénaire Fontenelle et l’auteur dramatique Prosper Crébillon. Ce dernier le recommande à son fils Claude qui aborde une carrière de romancier en se taillant une réputation « d’auteur licencieux », ce qui lui vaut quelques succès faciles. Victor l’imite en ajoutant l’impertinence à la grivoiserie, ce qui va attirer l’attention du public… mais aussi celle du Comte d’Argenson, confident du Roi qui lui a confié la responsabilité de la « Librairie », autrement dit de la Censure des Publications !

Celles de Victor Dijols (qui signe sous le pseudonyme de Dubourg) sont désormais interdites. De rage, le jeune publiciste s’écrie :

-Il n’y a qu’un seul moyen de me faire tomber la plume des mains, c’est d’éblouir mes yeux par de l’or !!!

Ce cri du cœur a touché l’oreille d’un certain Baron Pahi, personnage énigmatique qui hante volontiers les salons de l’ambassade d’Allemagne à Paris.

Le Baron, qui mène dans la capitale une apparente vie de richissime oisif, procure au jeune journaliste rouergat une place de traducteur dans les services de l’ambassade. L’emploi est rémunéré au-delà de toute espérance mais le Baron Pahi propose bientôt à Victor (qu’il sait harcelé par les interdits de M. d’Argenson) de fuir la France. Il lui procure un passeport autorisant un séjour à Mayence ou à Francfort, territoires étrangers à partir desquels il pourra impunément publier ses brûlots contre la Cour de Versailles. Victor accepte l’offre du Baron. Sans soupçonner un instant que son généreux mécène n’est autre qu’un espion de haut-vol au service de l’Empire autrichien…

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la France de Louis XIV est alliée au Roi de Prusse, Frédéric II, qui rêve d’absorber l’Autriche fermement régentée par l’Impératrice Marie-Thérèse. Celle-ci a expédié le faux Baron Pahi en France avec mission de soutenir et d’encourager les philosophes et les littérateurs du « pays des Lumières » qui s’opposent à leur monarque. L’espion a vite discerné qu’il tenait un instrument subversif idéal avec Victor assoiffé de gloire… et de vengeance contre le régime qui a censuré ses écrits. Il manipule son protégé en lui offrant les moyens de faire imprimer un pamphlet virulent contre Louis XV et son allié Frédéric II. Victor, ravi, ne lésine pas : au passage, il dénigre la reine d’Espagne, Elisabeth, qui vient de s’allier avec la Cour de France en offrant en mariage l’infante au fils de Louis XV !

Certes, l’auteur a pris la précaution, dans un « avertissement au lecteur » de préciser que cet ouvrage, intitulé « Le Mandarin chinois » est celui d’un écrivain extrême-oriental qu’il s’est contenté de traduire. Mais il a l’imprudence de signer son travail, Victor Dubourg.

Le livre, d’ailleurs repris en feuilleton dans une gazette de Francfort, obtient un tel succès en Allemagne qu’une version française circule bientôt à Paris. L’action, bien sûr, est située à Pékin mais derrière les personnages de fantaisie (calife, bonze, samouraï ou princesse) transparaissent assez vite les visages du roi de France, de l’empereur de Prusse ou de l’impératrice d’Espagne et de sa fille. Du moins aux yeux des lecteurs « branchés » selon le terme actuellement à la mode. Les Services de la Librairie de Louis XV ne sont pas dupes. Informé, le monarque confie le soin d’enquêter sur les origines du pamphlet à son ministre de la Guerre. On vous le donne en mille : ce n’est autre que le Comte René-Louis d’Argenson, monté en grade et sans doute excité à l’idée de retrouver la trace de l’impertinent pamphlétaire.

L’affaire n’est pas simple, le Comte le sait : comment s’emparer du coupable réfugié en territoire étranger avec un passeport en règle ? Son extradition paraît improbable s’agissant d’un pays hostile. Et puis, Louis XV est pressé d’étouffer ces ragots avant qu’ils ne se propagent. Le ministre échafaude un plan audacieux, ordonnant à une poignée de mercenaires de franchir la frontière allemande clandestinement pour se saisir de Dubourg avec mission de le ramener vif à Paris.

Coup de poker osé car, s’il rate, il peut entraîner un conflit dans le contexte des relations explosives qui divisent les Cours impériales de l’Europe. L’audace de M. d’Argenson est couronnée de succès : Victor Dubourg, sans méfiance, est cueilli comme une fleur dans sa chambre d’hôtel à Francfort et, chargé comme un ballot dans un chariot, se retrouve dans un cachot de la Bastille !

Le prisonnier fut rapidement éloigné de la capitale si l’on en juge par un courrier daté du 15 octobre 1745 et signé de la main de M. d’Argenson : « J’ordonne à M. de La Briffe, Intendant de la Généralité de Caen, d’interroger le nommé Dubourg détenu dans la forteresse du Mont Saint-Michel ».

L’Intendant a-t-il flairé un coup tordu ? Prétextant d’une santé qui lui interdit tout déplacement, il colle la corvée au Président de l’Election d’Avranches, M. Le Masson, qui entendra le prisonnier, le 20 décembre 1745.

Le résultat irrite fort le ministre. Le rapport de M. Le Masson (qui se plaint d’avoir mal supporté son séjour devant la cage du prisonnier, dans un sous-sol humide et glacé…) n’ajoute rien à ce que l’on sait déjà. Victor Dubourg clame que son rôle s’est limité à traduire un texte publié à Pékin par un certain Ochaloulou ( !…) et qu’il s’agit là d’un plaisant divertissement n’ayant rien de subversif !

Ordre est donné à M. Le Masson de revoir sa copie. Paris lui impose, pour un nouvel interrogatoire, la présence d’un adjoint, M. Badier, magistrat réputé pour sa dureté. Rien ne prouve que ce dernier ait eu recours aux supplices de la « Question », alors en usage.

Nous voici au printemps de 1746. Victor est épuisé par sa longue captivité dans des conditions inhumaines, enserré entre les barreaux de cette cage, héritage des « fillettes » inventées par Louis XI.

Pressé de préciser son identité, le malheureux n’avoue qu’en partie ses véritables origines. En font foi les minutes d’un second interrogatoire, relevées dans un ouvrage de M. de Robillard « Captivité et Mort de Dubourg » paru à Caen en 1889, dont voici un bref extrait :

« Le détenu prétendant se nommer Victor Dubourg a dit que son père s’appelait Dijols de Lacassagne, sa mère Anne Dubourg. Que son père était d’un endroit nommé La Cassagne, paroisse de Gabriac et sa mère d’Espalion même. A dit que son père était mort depuis deux ans environ et sa mère depuis deux mois… ».

L’enquête de Jean Sahuguet a révélé que Victor a trompé les magistrats normands sur l’identité de sa mère, en réalité née Lagriffoul. Sans doute pour protéger ses géniteurs d’éventuelles représailles a-t-il fait croire à leurs décès. Il est désormais établi que ses père et mère moururent bien après leur fils, d’ailleurs en ignorant totalement le triste sort de ce dernier.

Le Comte d’Argenson aurait aimé en savoir davantage mais son prisonnier persista à nier le crime de trahison dont on l’accusait. En guise d’aveu, Victor ne consentira qu’à cette concession :

-Je me reconnais seulement coupable d’une faute, puisque la traduction du « Mandarin chinois » a eu le malheur de déplaire au plus grand des monarques, Louis XV…

Au prix de cette flagornerie, le malheureux put croire avoir apaisé le courroux de son souverain. En effet, les mois passèrent sans qu’il soit question de nouvel interrogatoire ou de procès. En haut-lieu, on avait fait un choix plus cruel en abandonnant le prisonnier à son triste sort. L’oubli s’avérait préférable à un débat public aux conséquences diplomatiques imprévisibles…

Sombrant dans le désespoir, l’encagé refusa de s’alimenter et se laissa mourir dans l’horrible cachot au soir du 26 août 1746, loin de son Rouergue natal. Sa tombe n’a jamais été retrouvée dans le cimetière du Mont Saint-Michel où l’abbé Cosson l’avait inhumé en désignant le défunt comme étant Victor Dubourg.

« Un nom qui n’était même pas le sien ! » notera l’historien Jean Vernhes.

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