Les fantaisistes de la politique, d’Adolphe Bertron à Coluche
Ils ont souvent illuminé de leurs facéties la vie politique française, notamment à l’occasion des élections présidentielles ou législatives quand les médias s’intéressaient à eux avant de les replonger dans l’oubli. Sans doute parce que, entre leurs rêves exprimés tout haut et notre réalité quotidienne, le fossé se révélait bien trop profond pour pénétrer nos consciences.
Libre de tout parti ou de toute chapelle politique, honnissant le carriérisme, portant aux sarcasmes les promesses électorales des candidats « officiels » et proposant des mesures fantasques ou parfois avant-gardistes, ces fantaisistes de la politique obtiennent un franc succès populaire jamais traduit dans les urnes. Mais l’essentiel n’est pas là ! Jouant des vertus de la démocratie, leur but est de faire entendre leurs voix, de développer leurs pensées et leurs programmes, leurs candidatures n’étant qu’un moyen de communication qu’ils maîtrisent parfaitement.
Néanmoins, avec le recul, certaines de ces propositions seront reprises plus tard, leurs initiateurs ayant eu le tort d’avoir eu trop tôt raison comme Aguigui Mouna qui, dans les années 1970, prônait déjà, bien avant le succès des « Vélib », la « Vélorution » à Paris.
Candidats inclassables, illuminés de la pensée utopique, jouant de la dérision et proposant des projets plus loufoques les uns que les autres, ne sont-ils pas l’expression authentique de notre démocratie ? À défaut d’avoir raison !
Adolphe Bertron : « abondance en tout et pour tout »
Il est commun de traiter de fou celui qui pense différemment du commun. Longtemps, Adolphe Bertron fut ainsi considéré par ses contemporains avant d’enlever la mairie de Sceaux en 1877, lui donnant enfin une certaine légitimité sortie des urnes. Mais combien de railleries, de sourires condescendants et d’échecs dut-il digérer avant d’accéder à la chaire municipale !
L’homme, négociant de son état, n’est pourtant pas dénué d’intelligence et bien de ses théories peuvent être aujourd’hui considérées comme avant-gardistes si l’on songe à l’universalité de sa pensée, proche des idées saint-simoniennes et fouriéristes, en vogue au milieu du XIXe siècle : « Un gouvernement unique du globe terrestre fonctionnant par le suffrage universel des deux sexes où règneraient l’amitié, la gratuité et l’unanimité. En conséquence, la paix universelle sera établie pour l’éternité par l’abondance en tout et partout. »
S’ajoutent à cette panacée une franche hostilité à la guerre et un refus catégorique de la peine de mort en un temps où la guillotine et Jean-Cadavre œuvrent plus que de raison. Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, les Amazones de la Révolution française, auraient trouvé en lui un ardent défenseur de la cause féministe, Adolphe Bertron n’hésitant pas à évoquer la création d’une assemblée parlementaire exclusivement féminine.
Son anticléricalisme viscéral, issu de 1789, l’amène aussi à vilipender le clergé, exigeant même un jour de son cocher qu’il renverse deux ecclésiastiques passant à proximité. « Je réponds de tout », lui aurait-il affirmé !
Enfin glorifié par son élection à Sceaux, le nouveau maire baptise son château « Le Palais de l’Humanité ». Les chalands passant devant ses murs peuvent à loisir y cueillir poires et raisins que le châtelain humaniste fait pousser à leur avantage.
Adolphe Bertron, candidat de l’univers, subit le même sort que tous ses congénères : il décède en 1887 sans avoir vu aboutir ses idées. Un journaliste, à défaut d’un hommage universel, le saluera en ces termes : « Nous avons perdu le candidat humain, les périodes électorales promettent d’être bien ennuyeuses ! Dans les partisans de tous régimes, il voyait des Français, dans les habitants de tous pays, il voyait des hommes. Je souhaiterais sa folie à bien des sages. »
Captain Cap : l’aventurier au long cours… de la Seine
Bien différent d’Adolphe Bertron, voici Albert Caperon que les habitués de la butte Montmartre surnomment familièrement Captain Cap. Le candidat fantaisiste aux élections législatives du 20 août 1893 se présente comme un vieux loup de mer de vingt-huit ans, clamant à qui veut bien l’écouter qu’il a écumé les océans et les terres du Far West au prix de périls qu’il raconte avec une telle verve que chacun peut s’y croire, si ce n’est qu’il n’apporte aucune preuve tangible à ses propos.
Les jours précédant le scrutin, avec ses fidèles aux gosiers bien en pente, il parcourt le quartier de sa circonscription, écumant les bars où les tournées s’enchaînent au rythme des déclarations fantaisistes, emportant l’adhésion d’une clientèle ravie de boire à la santé de celui qui « jette par-dessus bord paperasses et registres. Avec les ronds de cuir de ces incapables, faisons des bouées de sauvetage ».
Une prose qui ressemble fort à celle du Père Peinard, très en vogue à cette époque dans le milieu anarcho-syndicaliste.
Pour Captain Cap, c’est au peuple de définir le programme électoral et non aux candidats, préconisant seulement quelques propositions telles l’aplanissement de la butte Montmartre, la création d’un fort-observatoire pouvant servir en cas de siège de la capitale, référence à la Commune de Paris et celle d’un grand tunnel polyglotte où seront apprises toutes les langues du Monde, à charge pour chaque parent d’y amener leur progéniture : « Tout citoyen conduira son fils âgé de six ans au commencement de la voûte et, dix ans plus tard, il ira le chercher à l’autre bout. »
Riche idée qui pourrait inspirer nos ministres de l’Education nationale, désespérés de voir le faible niveau de nos potaches à parler les langues étrangères.
Seuls, 176 bulletins (2,22 % des voix) se porteront sur son nom. Pas de quoi pavoiser mais suffisamment pour aller descendre quelques gorgeons de vin de Suresnes en évoquant les futures joutes électorales.
Jules Depaquit, l’antigrattecielliste de Montmartre
Artiste atypique de la butte Montmartre – il s’y installe à l’âge de vingt-quatre ans et ne la quittera plus – Jules Depaquit connaît son unique fait de gloire lors de la première élection de la commune libre de ce quartier parisien haut en couleurs qui tente de s’affranchir, par la dérision, de la tutelle parisienne. Le 11 février 1920, il devient le premier maire… postiche bien entendu.
L’homme à la perpétuelle redingote noire a fondé, quelques mois plus tôt, le mouvement des « antigratteciellistes ». Ami de Rodolphe Salis, patron du célèbre « Chat Noir » où il a élu domicile, Jules Depaquit possède la gouaille montmartroise et ses canulars suscitent bien des rires sur la Butte où l’artiste est connu comme le loup blanc.
Pourtant, lors de cette élection, la concurrence est rude, chaque artiste ou mouvement désirant apporter sa touche fantaisiste et décalée. Les dadaistes se retrouvent autour du peintre Picabia et des poètes André Breton et Tristan Tzara. Les « sauvagistes » d’Henri Chassin s’en prennent au symbole religieux du Sacré Coeur, menaçant de le transformer en piscine municipale. Les cubistes ne sont pas en reste. Picasso, Cocteau et Max Jacob proposent ni plus ni moins de raser les maisons traditionnelles de la Butte pour y construire des gratte-ciel. Une hérésie que les habitants de la Butte sanctionneront en votant pour Jules Depaquit.
Au cours de son mandat, de 1920 à 1924, date de sa disparition, le maire de la commune libre n’est pas en reste de manifestations originales, véritables contre-pieds au sérieux de ses contemporains. Quand bien même la vitesse s’impose dans les compétitions automobiles, Jules Depaquit organise une course de lenteur automobile… Et que dire des propositions saugrenues comme la construction de toboggans pour descendre la Butte, l’installation de trottoirs roulants permettant de se déplacer d’un bistrot à l’autre (pratique pour ceux qui ont un peu trop abusé de la chopine), l’interdiction de mourir sur le territoire de la Commune sous peine de mort, la déclaration de paix en cas de déclaration de guerre ou l’abolition, en un temps où l’on ne parle pas encore de réchauffement climatique, des mois de décembre, janvier et février afin de supprimer l’hiver. Quant aux pots de fleurs, ils seront transformés en pots de vignes ou en pots-de-vin. Afin, peut-être, pour ce brave Jules, de mourir en aPOThéose !
Alphonse Galland l’extravagant
Les candidatures farfelues se nourrissent du miel de l’antiparlementarisme. En un temps où les illuminés de la nitroglycérine mettent Paris à feu et à sang, d’autres anarchistes profitent des élections pour caricaturer la représentativité électorale en soutenant un animal propre à ridiculiser leurs adversaires.
Personnage extravagant, issu d’une famille parisienne aisée, Alphonse Galland, qui signe Zo d’Axa dans deux revues qu’il dirige, présente aux législatives de 1898, un âne surnommé « Nul » sur lequel pourront se porter les voix des abstentionnistes, leur proposant « de voter blanc, de voter Nul, tout en se faisant entendre… » avertissant la bourgeoisie que « l’âne trotte vers le Palais Bourbon ».
Le jour du scrutin, tout ce que Paris compte de libertaires et de joyeux drilles suit dans une joyeuse pagaille la carriole sur laquelle est monté le candidat « Nul », vociférant : « C’est un âne, c’est un âne, c’est un âne qu’il nous faut. » Une manifestation peu au goût de la police qui finira par disperser la bande, brisant du même coup une carrière politique prometteuse.
Douze ans plus tard, les anarchistes Victor Méric et Miguel Almareyda présentent aux électeurs un cochon surnommé Chonoc, estimant « qu’à la place de 500 glaireux, il vaut mieux prendre un seul groin qui ait au moins le mérite d’être authentique ». Au programme : droit à la barbe pour les femmes ; création de la semaine de huit jours… et cochon qui s’en dédit !
Fénelon Hégo, le roi du Congo
« Tous pour lui !!! Lui pour tous !!! » Tel est le slogan de campagne de Fénelon Hégo qui s’autoproclame roi honoraire du Congo lors des élections législatives de 1910, légitimant son titre par un accord secret passé avec le roi des Belges, lequel lui a conféré « l’honneur de régner sur les noirs congolais ».
Dans le quartier parisien de la Goutte d’Or, cher au chanteur Aristide Bruant, notre Fénelon n’en est pas à son coup d’essai. En 1902 et 1906, déjà, ses candidatures ne se sont guère traduites en chiffres (0,48 % en 1902 ; 1,51 % en 1906) mais ont tout de même déclenché une vague de sympathie de la part de ses partisans, les Hégoistes, ravis de pimenter une campagne bien fade.
Si, aux yeux de la police qui s’intéresse à cet énergumène, Fénelon Hégo passe pour « un toqué », sa moustache en accent circonflexe et ses breloques en fer blanc qu’il arbore sur un costume élimé de roi fantoche amusent le public d’autant plus que notre « candidat inamovible » propose des projets de haut-vol que seule une intelligence supérieure peut imaginer et mettre en action : suppression du métropolitain remplacé par des ballons dirigeables incandescents ; éclairage gratuit de la ville au moyen des Arcs-en-ciel (déjà les énergies renouvelables !) et suppression des inondations à venir au moyen d’une épaisse nappe de pétrole enflammée (Tant pis pour l’environnement !) qui ferait entrer l’eau en ébullition, permettant son évaporation (Quel chimiste aurait pu y songer ?).
Médiatisation bien éphémère ! Fénelon Ier retombera aussi vite dans l’anonymat, à la lueur d’un matelas de voix bien maigre ! Un comble pour ce matelassier que la politique rendra bien vite à sa première profession.
Du Passocéan à la Présidence ! Paul Démarais (1872-environ 1945)
Connaissez-vous le Passocéan ? Potion magique, inventée par Paul Démarais, pharmacien de son état, qui permettait d’échapper aux effets désastreux du mal de mer. De la nausée à la politique, il n’y avait qu’un pas que l’apothicaire original d’Honfleur n’a pas hésité à franchir.
Un drôle d’apothicaire !
Quand il débarque à Honfleur en 1927, Démarais a déjà cinquante-cinq ans. Précédé d’une bonne réputation professionnelle, il se murmure toutefois que l’homme est un tantinet excentrique et qu’il a dû quitter la petite ville de Lurey-Levy dans l’Allier après avoir goûté aux délices de l’asile de Moulins suite à quelques exactions non précisées dans les ragots.
Les Honfleurais qui en ont vu d’autres – la pharmacie que vient d’acheter Démarais n’a-t-elle pas vu naître l’humoriste Alphonse Allais – ne vont pas être déçus !
Des compétences indiscutables en botanique, un sens inné des mixtions, une imagination débordante et un souci constant de soulager les maux de l’humanité, l’amènent à offrir à sa clientèle un large panel de solutions médicamenteuses garanties miraculeuses. C’est ainsi que les messieurs ont pu pendant des années arrêter la chute intempestive de leurs cheveux ; les jeunes épouses en promesse d’enfants éviter les vomissements des premiers mois et les dames callipyges perdre quelques kilos jugés superflus grâce au pharmacien de la place Hamelin. Il déclare une guerre sans merci à la bacille de Koch, rendant espoir aux infortunés tuberculeux avec un sirop concocté dans son laboratoire, au grand dam des mandarins du coin.
L’officine se situant à quelques mètres du port où accoste le bateau reliant Honfleur au Havre, il ne tarde pas à repérer ces pauvres passagers qui débarquent verts comme une olive de Provence et se délivrent sur le trottoir à grands renforts d’éructations douloureuses. Quelques expériences alambiquées lui suffisent pour proposer le remède génial qui contribuera à asseoir sa gloire et sa fortune : « le Passocéan » dont il vante les mérites sur la façade même de la pharmacie en lettres démesurées. Mais son esprit inventif a déjà d’autres idées, hors du cadre de la santé, pas si farfelues que ça.
L’homme aux mille idées
Le Calvados n’est pas si loin des côtes anglaises et notre pharmacien de première classe, selon la qualification de l’époque, se désespère de voir le peu de goût et d’aptitude des Normands à parler correctement la langue de Shakespeare. Il invente donc une méthode révolutionnaire qui consiste à apprendre l’anglais selon la phonétique : ainsi « je suis heureux d’être ici devient « Aille am glad tou bi hi-heu » et « pouvez-vous parler anglais » se traduit par « cann you spik innglich » ! La méthode est osée pour les puristes mais rencontre un certain succès dont il se flatte avantageusement. L’homme n’est pas modeste !
Avec toujours une longueur d’avance, il se met en tête de publier et de vendre pour dix francs un opuscule où en douze leçons il apprend à ses concitoyens comment réaliser des économies d’énergie avec des gestes simples empreints de bon sens.
Un homme de sa trempe se devait nécessairement de s’impliquer dans les affaires si mal conduites de la commune pour prendre hardiment la défense de tous les opprimés. La chose est faite en 1933 date à partir de laquelle les Honfleurais seront nourris tous les jours de ses extravagances sur fond d’humanité.
De la place Hamelin au Palais de l’Élysée
Le malheureux maire d’Honfleur n’arrive plus à contrôler les dérapages verbaux de cet encombrant conseiller qui fustige dans toute la ville les notables et les bourgeois les accusant d’écraser honteusement les petits commerçants, les ouvriers, les marins, les retraités et les anciens combattants ! Pour faire valoir ces idées que certains s’appliquent à briguer, Démarais crée une feuille de choux, Le Journal des Écrasés de la Nation dans laquelle il va donner libre cours à ses indignations contre le pouvoir corrompu, la fiscalité accablante, l’administration, la Justice, n’hésitant pas à nommer l’objet de sa colère du jour, le plus souvent un autre élu ou une personnalité de la ville. L’ambiance devient lourde quand il annonce la création d’un parti politique, « Le Parti National Humanitariste » dont le programme est imprimé en première page du Journal des Écrasés entre deux réclames pour le Passocéan…
Un siège de conseiller à la mairie, un journal, un parti, les éléments sont réunis pour de plus hautes ambitions.
Justement ! Le septennat d’Albert Lebrun touche à son terme. Le collège électoral constitué des grands électeurs doit élire un nouveau président en mai 1939. Paul Démarais n’écoutant que son devoir se présente aux élections et commence une campagne originale. Avec son bagout inimitable, il harangue la foule, distribuant des bonbons aux enfants et des billets de cinq francs à leurs parents contre une promesse de vote. Toujours à la pointe de la modernité, il promet d’éradiquer le chômage en prônant le partage du travail, et lance un nouveau concept : « travailler moins pour gagner pareil », quatre heures de travail quotidien sans diminution de salaire… Il s’engage à interdire l’immigration et à renvoyer les travailleurs étrangers qui viennent manger le pain des Français dans leur pays d’origine.
On le retrouve donc à Versailles le 5 mai 1939 pour faire enregistrer sa candidature, décoré comme un sapin de Noël de médailles factices, et encadré par deux marins embauchés comme garde du corps. Toujours soucieux de communication, il commence par distribuer des tracts et placarder des affiches et pour finir injurie copieusement le Président. Les pandores l’embarquent au Poste de Police en compagnie de catins emplumées et de clochards avinés jusqu’à la proclamation du résultat reconduisant Albert Lebrun qui sera le dernier président de la IIIe République. Les gendarmes trouvent dans sa voiture une étrange canne à pèche au bout de laquelle il a fixé un canif. Pensait-il pouvoir revenir au pays avec la tête de ce pauvre Albert au bout de sa pique révolutionnaire ?
Quoiqu’il en soit, de retour dans son officine il est accueilli par les acclamations des Honfleurais qui l’appellent « Président Démarais ». Debout sur son balcon, il prononce alors son discours d’investiture dans lequel il affirme qu’il est le « seul Président de la République élu dans l’honneur » et que si les politiciens l’ont coffré c’est pour empêcher son élection !
Suite à ce coup d’État échoué, la santé mentale de l’apothicaire ne cessa d’empirer. Ses foucades et autres extravagances commencent sérieusement à fatiguer ses administrés lesquels ont d’autres soucis avec cette nouvelle guerre qui se profile et qui semble devenue inévitable.
Le préfet du Calvados impose son internement et, celui qui avait tenu la vedette pendant une bonne dizaine d’années, meurt à l’asile du Bon Sauveur de Caen dans la plus grande solitude.
À Honfleur, au 4, de la place Hamelin, la pharmacie Passocéan offre au regard des curieux sa façade recouverte de la fameuse publicité éponyme, vestige d’une époque délirante où le président Démarais entraînait chaque jour dans ses élucubrations, les rêves de tout un chacun.
Ferdinand Lop, le gaLOPin de la LOPitique
Des années 1920 aux années 70, le Quartier latin – sorte de marmite estudiantine bouillonnante – s’entiche d’un tribun au visage à la Buster Keaton venu chercher dans ce lieu symbolique de la contestation, le haut du pavé politique. Au point qu’au lendemain de sa mort, le 28 octobre 1974, le très sérieux quotidien Le Monde consacre au Maître une nécrologie que n’aurait pas renié un V.I.P.
Belle revanche posthume pour ce Marseillais à l’allure sentencieuse, né en 1891, qui part, à l’âge de vingt-huit ans, conquérir Paris avec une seule idée en tête : réussir en politique !
Pour se faire un nom, Ferdinand Lop débute comme secrétaire d’un vieux député de la Meuse, Henry Ferrette. Une fonction qui lui permet de posséder ses entrées au Palais-Bourbon, de côtoyer le gotha politique et de chroniquer dans plusieurs revues. La plume alerte, il publie divers ouvrages plus ou moins médiocres qui ont trait aux colonies françaises, au pétrole ou à la paix en Europe…
Mais une carrière journalistique se révèle vite ennuyeuse pour ses ambitions politiques. L’homme a des idées et croit en sa bonne étoile. Quand, en 1928, les radicaux l’envoient au feu dans la circonscription très conservatrice de Versailles, Ferdinand Lop ne fait pas dans la dentelle, appelant les Versaillais à appliquer le programme de la CGT et à reconnaître l’Union Soviétique. Pour Lop, c’est un véritable FLOP ! 4,14 % des voix !
Mais cet échec électoral n’affecte pas le moins du monde notre candidat ! Son destin est en marche ! La cruauté du scrutin n’est que le prélude à sa future élection. De quoi fournir du grain à moudre à ses confrères de la presse écrite lesquels profitent de son exaltation pour lui faire avaler d’incroyables blagues. Le voilà tout à coup nommé sous-préfet à Saint-Pol-de-Léon qui n’a jamais été sous-préfecture… Et quand le président de la République se morfond à résoudre une nouvelle crise ministérielle, c’est à Lop qu’il fait appel… tout en prenant bien soin de laisser close les portes de l’Elysée afin de l’empêcher de pénétrer.
Au Palais Bourbon, ses excès de fièvre politique ajoutés aux canulars dont se gaussent les couloirs de la Chambre n’ont d’autre effet que de lui faire retirer son accréditation.
Evincé de son terrain de jeu politique, criant à l’injustice et à la persécution, le proscrit se réfugie au Quartier latin où les étudiants décèlent aussitôt dans ce bonhomme à l’allure théâtrale, qui aime être flatté, l’objet de leur future exubérance.
Définitivement, et à son corps défendant, Ferdinand Lop passe dans le camp des candidats fantaisistes.
« Je n’ai jamais fait un geste qui eût pu faire croire à une fantaisie quelconque de ma part, écrit-il dans ses « Mémoires »… Je suis loin, même fort loin, d’être un fantaisiste. On a voulu, en me faisant une telle réputation, en me dépeignant sous une apparence comique, contre ma nature même, jeter le discrédit et mettre ainsi un sérieux barrage au développement et au rayonnement de mes conceptions politiques et sociales. »
Ses résultats aux différents scrutins, tant législatif que présidentiel, lui laisseront à chaque fois le goût amer d’être incompris, ne récoltant jamais plus de 2 % des voix. Ce qui n’empêche pas ce laissé-pour-compte de la politique de devenir le Maître du Quartier latin, de posséder sa « garde de Fer » rapprochée composée d’étudiants facétieux, les « Lopettes », qui n’hésitent pas à déclarer « qu’au char de l’Etat, il faut la roue d’un Lop ». Grand éclat de rire des anti-Lop que le Maître n’entend même pas ! Le voilà candidat à la présidence de la République en 1939 ; faisant le pied de grue à Vichy pour rencontrer Pétain et le conseiller ; candidat à la présidence des Etats-Unis d’Europe en 1948 ou désireux de contracter mariage en 1951 avec la princesse Margaret. Ce qui n’est guère du goût des bobbies qui vont se charger de lui faire comprendre l’hostilité de Buckingham Palace face à un tel projet.
Jusqu’à sa mort – une belle saLOPerie – le 28 octobre 1974, Ferdinand Lop incarnera le candidat fantaisiste qui donne aux scrutins un brin de piment mais qui prête toujours à sourire au moment de déposer le bulletin de vote dans l’urne. Faut dire que, hormis quelques projets tels l’aménagement de trottoirs roulants pour faciliter le labeur des péripatéticiennes ou la construction sur la Seine d’un pont de trois cents mètres permettant d’abriter les clochards de la capitale, son programme reste secret par crainte de se le voir voler par d’autres candidats peu scrupuleux.
Mais peut-être a-t-il déjà trouvé Là-Haut un LOPin de terre électoral ?
Le vivier ne s’épuise pas… de Coluche à Cindy’Lee
Contemporains ou postérieurs à la carrière politique de Ferdinand Lop, divers candidats fantaisistes persévèrent dans le jeu de la raillerie politique : Achille Fournier, éphémère inventeur du « Tricoloris », chapeau national tricolore réservé aux fonctionnaires lors des commémorations qui suivent la Libération ; Raymond Depriester, curieux fondateur du mystérieux « synthésisme pyramidal rationnel » chargé de mettre en place une république pyramidale ; le médiatique Aguigui Mouna, roi du Quartier latin des années 70 à 90, écologiste avant l’heure, se définissant comme un « cyclodidacte », qui réussit à rallier 3,13 % des voix aux législatives de 1988 à Paris. Maurice Mercante, enfin, sorte de gentleman-farmer lequel, à la présidentielle de 1981, propose de revenir à la traction hippomobile en milieu urbain tout en préconisant la semaine de trente-sept heures, une semaine supplémentaire de congés payés à la montagne et la réduction du mandat présidentiel à trois ans.
Des hommes mais aussi des femmes, venues faire campagne au grand jour et largement dévêtues sur les réformes de la sexualité sans jamais obtenir le nombre de signatures suffisantes pour se présenter aux présidentielles. Marlène, en 1995, réclame la réouverture des maisons closes, le mariage homosexuel et la gratuité des préservatifs sous l’étiquette de son Parti de la Liberté et de l’Amour. Elle est suivie en 2001 par la strip-teaseuse Cindy’Lee, Cicciolina à la française, fondatrice du Parti du Plaisir, secondée par un régiment d’amazones distribuant en strings sa profession de foi (ouverture de clubs échangistes à tarifs sociaux ; soirées X à la vidéothèque de Paris…) à des passants amusés ou outrés.
Reste le cas particulier, en 1981, de Coluche, qui fait trembler toute la classe politique quand elle apprend, sondage à l’appui, « que le seul candidat qui n’a pas besoin de mentir » est crédité de 10 à 16 % des voix à la présidentielle. Du coup, les politiques estimeront que, cette fois, la plaisanterie avait assez duré. Les pressions se faisant plus fortes, Coluche retirera sa candidature, laissant place à toutes les suppositions…


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