Les Français, boulimiques de pétanque
Jeu de paume, jeu de mail, jeux de quilles et de boules, nos Ancêtres savaient aussi se distraire entre une kyrielle d’impôts à payer et la surveillance maximale d’une Eglise toujours chatouilleuse sur la question des bonnes mœurs. Que l’argent vienne trop souvent à changer de mains, que le temps de jeu empiète trop sur le temps de travail ou que les soldats s’y adonnent en délaissant leurs armes, et voilà l’autorité royale qui en prend ombrage et se met à ordonnancer à qui mieux-mieux afin d’en réduire l’exercice. Un bien mauvais joueur que ce Charles V qui interdit en 1369 « tous jeux de dés, de tables, de paume, de quilles, de palets, de boules et billes et tous autres jeux qui n’écheent point à exerciter, n’habiliter nos dits sujets au fait et usage d’armes à la défense de notre dit pays ».
Mais les sujets de sa Majesté sont gens fort têtus. Les jeux de boules notamment continuent d’être pratiqué « boulimiquement », gens d’église et nobles de robe s’en donnant à cœur joie au moment de la Renaissance, sous prétexte que les jeux sont le moyen harmonieux, et presque artistique, de se fortifier le corps après les travaux de l’esprit. Diantre !
Les Révolutionnaires de 1789, après avoir rédigé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne pouvaient faire moins que de rendre toute sa liberté aux jeux « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». Un passage de l’article 10 de la Déclaration dont se fichent éperdument nos braves soldats marseillais quand, disputant le 19 mars 1792 une partie de boules avec des boulets de canon, ils mettent le feu au poudre, volatilisant le couvent des Récollets et provoquant une belle panique dans la cité phocéenne. Résultat de la partie : 38 morts et quelques dizaines de blessés. « Les boulets ! » se serait écrié Robespierre en apprenant la nouvelle, selon une de ces galéjades dont le peuple marseillais est friand.
Quoiqu’il en soit, la pratique du jeu de boules ne se démentira pas au XIXe siècle sur l’ensemble du territoire, avec des variantes régionales. Caricaturistes, comme Charlet ou Gustave Doré et écrivains, comme Honoré de Balzac, chacun à sa manière brosse des portraits pittoresques ou grotesques des joueurs de boules : « Cette esplanade, d’où l’on domine Paris, a été conquise par les joueurs de boules, vieilles figures grises, pleines de bonhomie, braves gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physionomies ne peuvent être comparées qu’à celles de leur public. L’homme devenu depuis quelques jours l’habitant de ce quartier désert assistait assidûment aux parties de boules (…). Ce nouveau venu marchait sympathiquement avec le cochonnet, petite boule qui sert de point de mire, et constitue l’intérêt de la partie ; il s’appuyait contre un arbre quand le cochonnet s’arrêtait ; puis, avec la même attention qu’un chien en prête aux gestes de son maître, il regardait les boules volant dans l’air ou roulant à terre. Vous l’eussiez pris pour le génie fantastique du cochonnet. Il ne disait rien, et les joueurs de boules, les hommes les plus fanatiques qui se soient rencontrés parmi les sectaires de quelque religion que ce soit, ne lui avaient jamais demandé compte de ce silence obstiné (…) »
Une opinion bien éloignée de celle de Marcel Pagnol pour qui la pétanque, outre la fierté d’avoir été inventée en Provence, est « ce jeu pacifique, qui, en faisant le tour du monde, travaille modestement , mais sûrement, pour le rapprochement des peuples, c’est à dire pour la Paix ».
Mais laissons ces considérations et venons-en désormais à deux événements « historiques » !
Les jeux de boules sont encore au XIXe siècle exclusivement réservés au sexe fort. Les femmes qui désirent venir taquiner le bouchon et s’immiscer dans les joutes masculines sont vite affublées du sobriquet de « pétanquiquineuses », histoire de leur faire comprendre que la seule femme que les boulistes vénèrent, c’est Fanny, symbole du zéro pointé !
Mais qui est donc cette donzelle dont les fesses plantureuses s’offrent aux lèvres gourmandes des perdants ? Il se raconte qu’au café de Grand-Lemps, en Savoie, quelques années avant la Grande Guerre, Fanny, qui n’était pas farouche, laissait les clients lui faire une bise sur la joue pour atténuer leurs défaites aux boules. Perdre devenait alors une victoire ! Sauf, qu’un jour, ce fut le tour du maire du village de venir lui quémander ce qui finalement faisait office de douce récompense. Ce soir-là, pourtant, sans connaître les vraies raisons de ce changement soudain d’attitude, la serveuse, relevant sa jupe, lui propose de goûter à une partie plus charnue de son anatomie. Il en faut plus à l’édile pour se laisser décontenancer. Sans détour, il lui claque deux grosses bises sur sa fesse sans se douter que son entreprise entrerait dans l’histoire de la pétanque.
Quelques années plus tôt, nous sommes en 1910, sous les platanes de La Ciotat, le malheureux Jules Hugues, à vouloir pousser le bouchon un peu trop loin, finit par en avoir plein le dos de courir en lançant ses boules à l’assaut du cochonnet, contredisant la théorie rabelaisienne comme quoi « il n’y a point de rhumatisme et d’autres maux semblables que l’on ne puisse prévenir par ce jeu : il est propre à tous âges, depuis la plus tendre enfance jusqu’à la vieillesse ».
« Basta ! » se dit-il. Et traçant un rond au sol à l’aide d’une baguette, il pose ses « pieds tanqués » sous l’œil médusé de ses adversaires, trop vite réjouis du handicap dorsal de ce pauvre Jules. Deux qui n’ont rien perdu de cet outrage à la bonne pratique du jeu provençal, ce sont les frères Pitiot, cafetiers du coin, boulistes acharnés et grands suceurs de liqueur anisée. La pétanque était née, laissant à ses adeptes le soin d’en codifier plus tard les règles, les expressions et les tenues.
Si depuis un siècle, on ne loue plus ses vertus thérapeutiques pour soigner les rhumatismes, la pétanque célèbre toujours le soleil, la verve de ses pratiquants, bob sur le crâne et espadrilles aux pieds, une certaine nonchalance dans la démarche que l’on pourrait prendre pour une forme de désinvolture ou de condescendance mais qui n’est rien d’autre en fin de compte que pure stratégie, histoire de faire perdre la boule à ses adversaires. L’accent en plus !
Une image caricaturale qui ne doit pas occulter que la pétanque, hors du loisir, est un sport à part entière où la concentration se marie à l’endurance ; l’habileté à la précision. Avec juste ce qu’il faut de mauvaise foi et de baragouinage sans lesquels la pétanque ne serait plus ce qu’elle est !


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