Les sculpteurs anonymes de Dénezé-sous-Doué et du Jugement dernier de Brantôme
Dans le Maine-et-Loire, sur la commune de Dénezé-sous-Doué, les statues souterraines qui ornent les murs de la caverne laissent transparaître, à la lueur de bougies vacillantes, des figures brutes, figées dans leurs expressions grotesques, alignées tout autour d’un puits. Quatre cents statues, de petite taille, qui semblent danser, la bouche ouverte et grimaçante pour certaines, malicieuses pour d’autres, dans des attitudes parfois érotiques qui ne manquent pas de surprendre ; figures monstrueuses où peut se lire la douleur ; scène impie où un christ vivant s’allonge sur les cuisses dénudées d’une femme. Une véritable ribambelle de visages aux yeux globuleux sortis de quelle imagination ?
« Au village du Mousseau existent des caves curieuses mais que malheureusement des murs interceptent par suite du morcellement des propriétés. J’y ai vu, dans la partie qui dépend de la cure, toute une imagerie découpée en plein tuffeau, notamment une femme colossale assise, et à côté, mais d’une main différente, deux autres personnages et une croix, le tout, ce me semble, bien moderne, tout au plus du XVIIe siècle. »
Enigmatiques visages
Sur la description de ces étranges sculptures, parue au XIXe siècle, Célestin Port n’en dit pas plus, laissant aux archéologues Jeanne et Camille Fraysse le soin de redécouvrir ces caves en 1956 et de poser les premières hypothèses, vite remises en question par d’autres chercheurs.

Perçu comme le domaine de la mort, le monde souterrain a toujours fasciné les hommes, soit par la peur qu’engendre l’obscurité, soit par son rôle de refuge pour pratiquer des cultes clandestins. Qui étaient donc ce ou ces sculpteurs anonymes qui ont gravé dans le tuffeau ce chef d’œuvre considéré comme l’une des plus belles représentations de l’art populaire ? De simples tailleurs de pierre, très implantés dans la région, réunis en confrérie secrète dans cette caverne, afin de perpétuer leur art ? À moins que dans ce XVIIe siècle décadent, ils aient voulu dénoncer les mœurs pervertis de la cour royale ? Car il semble bien que ces statues remontent à l’époque de la Renaissance. Les tenues vestimentaires en font foi : seins nus apparents laissés par le décolleté des robes ; haut-de-chausse caractéristique de la période des Valois ; port de la fraise pour les hommes et du caleçon chez les femmes. Pour d’autres chercheurs, qui s’appuient sur le cercle des figures organisées autour du puits, il s’agirait plutôt d’un rituel tournant autour de l’eau, symbole de fécondité mais aussi de guérison. Dans une grande cérémonie, la souffrance des malades infirmes venus pour se soigner (mère baignant son enfant dans l’eau miraculeuse ; scrofuleux…) se joint à la félicité de ceux qui ont retrouvé la santé.
Selon d’autres historiens, une secte hérétique aurait pu occuper cette cave, y célébrant un culte initiatique et orgiaque à moins que ces créatures n’aient été que l’œuvre d’un seul personnage lequel, à la manière du facteur Cheval, aurait sculpté, jour après jour, nuit après nuit, dans le silence et la demi-obscurité, l’œuvre de sa vie.

Les postures obscènes et les différents types de faciès peuvent aussi avoir un rapport avec un grand défilé carnavalesque. Or nous savons, par Rabelais, qu’existaient, à Dénezé-sous-Doué, des « jeuz » où érotisme, paillardise et diableries faisaient bon ménage. Ces frises souterraines ne seraient alors que la représentation sculptée de ces « jeuz », peut-être à la suite de leur interdiction par la religion.
Figés dans le tuffeau, ces énigmatiques visages ne sont-ils pas simplement le reflet de nos personnalités : félicité, peur et angoisse de la vie et de la mort ?
Art populaire ou culte hérésiarque ?
Brantôme, aux airs de petite Venise du Périgord, est riche d’une abbaye bénédictine troglodytique, fondée par Charlemagne en 769, qui renferme deux hauts-reliefs loin d’avoir livré tous leurs secrets. Appelés à tort « grotte du Jugement dernier », ils se composent de deux fresques découvertes au milieu du XIXe siècle et pouvant remonter à la fin du XVe siècle. Dans la partie la plus haute, une idole, peut-être d’origine païenne, se dresse comme un totem, entourée d’un ange en vol et de deux personnages agenouillés. À ses pieds se joue la scène du Triomphe de la mort où plusieurs personnages, figurés par leurs visages et appartenant à diverses classes sociales, dansent avec la Faucheuse, démontrant l’inéluctabilité du passage dans l’au-delà et la puissance d’un Dieu dominant le Monde des vivants et des trépassés.

Plus classique est la scène sculptée sur la paroi qui lui fait face où l’on voit Jésus crucifié entouré de Marie, de l’apôtre Jean et de Marie-Madeleine qui étreint la croix, un moine assis et un personnage agenouillé complétant ce panneau, sans doute postérieur au Triomphe de la mort.
Comme dans la caverne de Dénezé-sous-Doué, les hypothèses s’ajoutent les unes aux autres sans vraiment convaincre, faute de véritables preuves. Art populaire dû à un sculpteur anonyme, mélangeant paganisme et christianisme ou culte hérésiarque d’hommes favorables à une vie humble et discrète, loin des fastes de l’Eglise ? La question restera-t-elle sans retour comme le voyage après la vie ?


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