Les terribles fantômes des seigneurs d’Arpajon

Au long de son existence qui domine cinq siècles de l’histoire du Rouergue, la lignée des Arpajon a gagné une réputation de bravoure et de cruauté. L’ombre de ces seigneurs hante encore leurs illustres demeures de Calmont, de Brousse ou de Séverac qui conservent dans leurs ruines les souvenirs d’exploits mêlant l’héroïsme et l’horreur, la réalité et la légende.

La mémoire populaire a peuplé, au fil des siècles, ces lieux de fantômes ou de personnages fabuleux. Tel ce lutin réputé pour sa hargne à détruire les ardoises du château de Séverac, les nuits d’orage. Comme si les vents et les pluies ne suffisaient point à la besogne ! Pire encore, cette illustre demeure aurait abrité dans ses souterrains une hyène que l’on délivrait, la nuit venue, avec mission de dévorer les sujets coupables de quelque irrespect envers le Seigneur.

Plus sérieusement, l’abbé Bosc, historien, évoque la présence d’une bande de reîtres au service des châtelains d’Arpajon. Appelés « apôtres » (sans soute parce qu’ils étaient douze…) ces sbires se faisaient remarquer par leur zèle peu chrétien ! Ils avaient à charge de forcer les paysans à abandonner le « bigos » pour prendre les armes quand le seigneur avait à guerroyer. Ces tristes disciples coupaient sans façon les oreilles des récalcitrants.

La dynastie des Arpajon apparaît à l’aube du XIIIe siècle quand, Philippe-Auguste régnant, le seigneur Bernard reçoit pour dot de son épouse Rique de Cabrière, le château de Brousse. Le fief des Arpajon s’étendra, par le jeu des alliances, aux seigneuries de Calmont, de Durenque et de Séverac. La lignée occupera une place essentielle au sein des Etats de Province, immédiatement après les Comtes de Rodez. Elle comptera une bonne quinzaine d’héritiers jusqu’à la fin du XVIIe siècle. En chemin, on notera quelques hautes figures propres à défrayer la chronique de cette famille dont le nom aurait pour origine le mot « Arpago » qui désigne… la griffe de l’oiseau de proie.

Commençons par Jean 1er (prénom en honneur chez les Arpajon qui en compteront quatre autres) qui, encore gamin, s’éprend d’Hélène de Castelnau. Elle est, certes, d’illustre famille… mais elle n’a que six ans !

On est précoce et têtu chez les Arpajon. Jean piaffera quelques années avant d’enlever sa belle qui, elle, n’a pas encore atteint le seuil de la puberté en deçà duquel on ne peut convoler en justes noces. Les parents ne s’opposent pas à ce rapt et la petite Hélène sera mariée discrètement en 1344 à Jean par un prêtre aussi peu regardant que Frère Laurent qui unit en cachette les jeunes amants de Vérone, selon Shakespeare !

Le scandale transpirera à tel point  que Philippe de Valois, régnant alors sur la France, dépêchera l’un de ses vaillants capitaines pour délivrer la trop jeune dame claquemurée dans une tour du château de Brousse dont on peut encore visiter les vestiges et qui porte depuis le nom de « Tour de la Princesse ».

Cinquante ans plus tard, Brousse et son château seront témoins d’un épisode plus cruel, il est vrai imputable à un allié des Arpajon, en l’occurrence Bernard VII d’Armagnac. Lequel, pour récupérer l’héritage dévolu à la branche cadette de sa famille, n’hésita pas à accuser un proche parent et ses deux fils d’envoûtement. Justice étant rendue -on imagine de quelle façon- le père et le fils aîné, enfermés au château de Rodelle, mourront de froid et de faim. Quant au cadet, prénommé Jean, il sera jeté dans un cul de basse-fosse du château de Brousse dont le maître de l’époque était Hugues III d’Arpajon. Il est difficile de mesurer la part que prit ce dernier dans l’horrible sort réservé au prisonnier. Le jeune homme, après qu’on lui eût brûlé les yeux en maintenant son visage penché au-dessus d’un bassin ardent empli de braises, fut abandonné jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Le même Hugues III (né au XIVe siècle et mort en 1436) engendra une nombreuse famille, son épouse Jeanne de Séverac lui ayant donné onze enfants. Le Seigneur eût la malencontreuse idée de favoriser l’aîné en le désignant comme héritier unique de tous ses biens. Rien de tel pour allumer une haine féroce entre le bénéficiaire et ses frères. Le cadet, Antoine, moine bénédictin, tente d’obtenir du père un partage plus équitable. L’aîné (prénommé Jean et qui a un jeune fils) s’acharne à discréditer Antoine : il le traduit en justice en l’accusant d’avoir cherché à empoisonner l’enfant ! Un témoin complaisant prétend avoir surpris Antoine conversant avec une femme, Bérangère Durand, du Mas du Verdier près de Durenque, suspectée de commercer avec le diable :

-E portas me aquo que mi avec promes ? (M’as-tu porté ce que tu m’avais promis ?)

-Hoc Mossenhor, aurait répondu la femme, ayssi ho ay ! (Oui Seigneur, je l’ai ici !)

Ce-disant, elle tend au moine un mystérieux sachet. En ce temps-là, il n’en faut pas davantage pour accuser quelqu’un de sorcellerie. Bérangère Durand est mise au cachot dans le château de Durenque, fief d’Hugues III d’Arpajon.

Antoine sent venir le piège : la justice locale arrachera facilement des aveux à la « sorcière » pour pouvoir accuser le moine de s’être procuré du poison. Il en appelle à Guillaume d’Estaing, sénéchal du Rouergue, qui expédie à Durenque le Commissaire Bernard Gigot pour enquêter auprès du tribunal local. Celui-ci est présidé par le juge Gérard Garrigues… qui s’est absenté de son domicile. Maître Gigot se précipite alors auprès du Seigneur de Durenque qui reçoit avec respect l’envoyé du sénéchal d’Estaing mais s’oppose à ce qu’il interroge Bérangère Durand en l’absence du juge. Jean d’Arpajon (car c’est lui le châtelain) se contente de donner lecture à l’enquêteur des aveux de la sorcière :

« La femme Durand avoue que le noble Antoine d’Arpajon lui a demandé fourniture d’un poison pour faire périr l’aîné de ses neveux. Qu’il a bien reçu d’elle la préparation voulue, pliée dans du papier, lui recommandant de l’administrer à jeun dans l’écuelle ou le verre. A dit au tribunal qu’elle ignorait si le moine avait réussi à administrer le poison mais que l’enfant était tombé dans le mal, peu après ».

Et Jean d’Arpajon de conclure que ces aveux entraînaient évidemment la condamnation à mort de la sorcière… en attendant le procès intenté à son frère cadet Antoine.

Le commissaire Gigot insiste pour rencontrer la femme Durand, avec l’espoir de l’arracher à la justice locale et de la déferrer auprès du tribunal de Rodez. Mais Jean d’Arpajon traîne les pieds : entre-temps, le juge Garrigues a bien refait surface… mais cette fois c’est le procureur, M. de Turre qui est absent et sans la présence duquel on ne saurait interroger la sorcière !

Le lendemain, M. de Turre est de retour à Durenque… mais midi sonne et, par ici, on ne badine pas avec l’heure du repas. Le commissaire Gigot (le bien nommé) et ses assesseurs, un magistrat et un notaire, sont invités à gagner leur auberge avant de rendre visite à Bérangère Durand.

Ces messieurs, en bons Rouergats, ne se font pas prier pour mettre les pieds sous la table à la place de les mettre dans le plat. Quand on en arrive aux gâteries du dessert, un tapage parvient de la rue. Les dîneurs se précipitent à la fenêtre… pour voir une escorte armée par Jean d’Arpajon, entraîner la femme Durand vers le bûcher…

Comme l’écrira M. de Gauléjac dans une communication à la Société des Lettres de l’Aveyron : « Le Commissaire du Sénéchal n’avait plus rien à faire à Durenque où son appétit l’avait mis dans une position fort désobligeante » !

Qu’advint-il du moine Antoine d’Arpajon ? Réussit-il à favoriser un partage plus équitable pour ses frères et sœurs ? Ou fut-il poursuivi en justice pour tentative d’empoisonnement ? On ne sait.

Quant à Bérangère Durand, on ne doute pas qu’elle ait été brûlée vive. « Sur le puech de la justice de Durenque, le vent du midi, de son souffle puissant, a dispersé sur les flancs du Lagast un peu de cendres. Et la sorcière a gardé son secret… »

On ne défile pas dans la galerie des portraits de la famille d’Arpajon sans s’arrêter devant l’altière dame Jacquette, née de Clermont, veuve de Jean V d’Arpajon qui n’attendit pas sa quinzième année pour la demander en mariage et la convaincre d’épouser par la même occasion la foi calviniste à laquelle il venait d’adhérer. Quand il décède, en 1634, elle hérite du fief de Séverac… et du tempérament de son mari, dont Henri IV avait assez apprécié l’énergie pour lui confier le rôle de gouverneur du Rouergue.

On attribue à dame Jacquette d’Arpajon la responsabilité d’un épisode, particulièrement cruel, des rivalités religieuses qui dominèrent cette époque. Ayant convoqué tous les prêtres qui officiaient dans les églises du diocèse, elle leur intima l’ordre d’abjurer la foi catholique. Face à leur refus, la maîtresse de céans ordonna que l’on précipitât les malheureux du haut des remparts.

Eminents historiens, ni Bosc, ni Monteil, ni le baron de Gaujal ne mentionneront dans leurs ouvrages que le château de Séverac ait vécu pareil crime. Plus tard, l’abbé Bousquet évoquera le massacre en notant que la religion calviniste a conservé le souvenir de cet acte de barbarie. Pour l’accréditer, il précise : « Tous les ans, la procession des Rogations s’arrête sur le lieu pour faire une absoute ».

  1. de Barrau reprendra, presque mot pour mot, cette thèse en l’agrémentant de détails réalistes : « Cet ordre cruel fut exécuté sur le champ et les corps des victimes, lancés d’une hauteur effrayante, allèrent se briser sur les rochers qui hérissent le flanc de la montagne ».

Tenants de la légende comme ceux de la réalité, tous sont d’accord pour constater que le couple d’Arpajon, fervent calviniste, naquit et mourut en bon catholique.

Dieu reconnaîtra les siens…

Malgré la relative brièveté de son existence, Jean V eût le temps d’assurer une nombreuse descendance grâce à la fertilité de dame Jacquette. Louis d’Arpajon, aîné de cette génération, se couvrira de gloire au cours d’une longue carrière militaire au service de Louis XIII puis de Louis XIV avant d’être honoré du titre de Duc et Pair de France. Entre deux exploits guerriers, le gaillard trouvera le temps de convoler en justes noces. Agé de quarante-huit printemps, il épouse une jeune damoiselle, Gloriande de Lozières, fille du marquis de Thémines, illustre Maréchal de France. Trois enfants feront le bonheur de ce couple idyllique jusqu’à cette funeste nuit du 8 avril 1635 où Louis d’Arpajon ramène au château de Séverac le corps ensanglanté de Gloriande. La dame mourra à l’aube. Comment expliquer cette mort brutale ? Un médecin accouru constatera qu’elle a succombé à une hémorragie…

Une hémorragie, vraiment ? On a vu Gloriande, pleine de santé, embarquer, la veille, dans une litière pour un voyage avec son mari. Dame Barthélemy, épouse du Viguier de Séverac, lui tient compagnie. Le duc Louis caracole près du véhicule, suivi d’une escorte discrète. Ce voyage improvisé doit conduire le couple au sanctuaire de Ceignac… mais l’expédition a tourné court : le petit cortège a regagné Séverac au milieu de la nuit ! Pour quelle raison ? La litière était tâchée de sang à son retour. Des serviteurs du château l’ont constaté avant que l’on efface les traces à grande eau. Sans plus d’explications, dame Gloriande sera inhumée avec tous les honneurs dus à l’épouse d’un Seigneur et à la fille d’un Maréchal.

Louis d’Arpajon mène le deuil, muet, le visage blême. Les épaules voûtées trahissent l’accablement mais le regard flambe d’une rage noire. Le détail n’échappe pas aux familiers du Seigneur.

Que s’est-il passé à trente lieues du château, au soir du 8 avril ?

Tout le monde se pose la question.

Les langues se délient, une rumeur se répand. D’aucuns (qui laissent entendre que la femme Barthélemy pourrait être à l’origine de l’indiscrétion) chuchotent que Gloriande ne serait pas restée insensible aux assauts galants d’un chevalier plus jeune qu’elle. Il est exact que la pauvrette est fréquemment abandonnée par son mari, accaparé par ses devoirs envers le monarque. Louis XIV vient de le charger d’une importante mission auprès du Roi de Pologne. L’absence sera assez longue pour que Gloriande cède aux ardeurs de son amoureux.

Retour de mission, Louis d’Arpajon n’est pas long à comprendre son infortune et, d’ailleurs, le Viguier Barthélemy se charge de lui ouvrir les yeux. A partir de là, on ne sait plus démêler la réalité du fantasme. Véhiculée par le bouche-à-oreille, l’histoire s’enrichit de détails pour se figer dans la mémoire populaire comme un fait-divers hors du commun. Selon les versions, la taille de la châtelaine s’est alourdie ou, mieux encore, l’enfant adultérin, à peine né, a été secrètement éloigné avant le retour du mari.

Quoiqu’il en soit, ce dernier exige -est-ce une mesure expiatoire ?- de son épouse qu’elle le suive jusqu’au sanctuaire de Notre-Dame-de-Ceignac. Le cortège, peu avant Bertholène, quitte brusquement la vallée de l’Aveyron pour s’enfoncer dans la forêt des Palanges. La châtelaine s’en étonne auprès de dame Barthélemy :

-Ce n’est pas là le meilleur chemin pour gagner Ceignac !

-Votre maître et seigneur en a jugé autrement, réplique la dame de compagnie.

Soudain, le convoi fait halte dans une étroite clairière. Sur l’ordre d’Arpajon, Gloriande est arrachée à sa litière et poussée vers un homme, sorti d’on ne sait où, le visage masqué par une capuche. Le moine -si c’en est un- brandit une lancette et saigne la dame aux quatre veines ! Un chirurgien n’aurait pas agi plus habilement…

Louis, impassible du haut de sa monture, recommande à son infidèle épouse de se repentir auprès de Dieu. Il ordonne qu’elle soit replacée dans sa litière, le « moine » étant chargé de veiller à ce que la victime perde le moins de sang possible. Plus question de pèlerinage. On tourne bride pour regagner Séverac au trot et y parvenir à temps pour que Gloriande expire dans le lit nuptial, comme s’il s’agissait d’une mort naturelle.

Naturellement, pareille affaire suscitera des interprétations variables et, plus tard, des échos contradictoires parmi les chroniqueurs. Ceux qui croient à l’acte criminel, soulignent l’acharnement avec lequel Louis d’Arpajon multiplia les preuves de repentir suite à la mort tragique de Gloriande. Ce qui ne l’empêcha pas d’enterrer -en tout bien tout honneur- deux autres épouses avant de mourir à l’âge de quatre-vingt ans bien sonnés !

En dehors du prêtre qui, en 1669, recueillera sous le secret l’ultime confession du Seigneur de Séverac, saura-t-on un jour si l’horrible vengeance ne relève que d’une légende ?…

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