L’incroyable histoire d’un curé réfractaire
Une de mes amies, férue de généalogie, m’a raconté une étrange histoire, découverte il y a peu dans des vieux papiers familiaux.
Ces faits authentiques commencent sous le règne du Bien Aimé Louis le quinzième.
Les jours heureux
Clorinde de Chemisac était une douce jeune fille, fort belle et fort sage, à peine sortie de l’enfance quand ses parents décidèrent de la marier avec le comte Victor de la Plante, issu d’une grande famille périgourdine. Clorinde, très romantique de tempérament, passait ses journées à rêver à ce fort beau jeune homme de grande distinction, aperçu il y a quelques temps lors d’un office à la cathédrale de Saint-Frons. Le garçon, âgé de dix-huit ans, mesurait bien cinq pieds six pouces et dépassait largement les autres jeunes hommes de sa connaissance. De plus, il était d’une grande distinction, émanation naturelle de la noblesse familiale. C’est donc avec empressement qu’elle attendait le jour de ses noces même si les préparatifs de la fête la laissait songeuse et quelque peu chagrinée car elle devrait alors se séparer de ses parents pour lesquels elle avait un grand attachement.
Le grand jour arriva en l’été 1770. Toute la bonne ville de Périgueux s’extasiait devant la beauté de ce jeune couple et c’était grand bonheur de les voir ne jamais se quitter des yeux. On devinait le comte Victor déjà éperdument amoureux de la blonde Clorinde qui, malgré la timidité due à ses quinze ans, affichait dans son regard impatient la plus belle des promesses. La fête fut belle mais non tapageuse car les deux familles préféraient la sobriété à l’ostentation et le soir venu, il fallut bien se séparer. Il avait été entendu dès l’arrangement de cette alliance qu’il n’était pas convenable de laisser s’établir physiquement cette union le soir des épousailles à cause du trop jeune âge de Clorinde et c’est en larmes que la douce dut rejoindre le couvent des Visitandines tandis que Victor allait parfaire son éducation chez les prêtres.
Pendant trois ans, bien qu’époux et femme devant Dieu et les hommes, ils ne se virent que le dimanche après-midi dans le parloir de l’austère bâtisse en présence de la mère supérieure qui surveillait leurs paroles et leur interdisait tout frôlement des mains.
Cette longue et languissante épreuve avait fortifié leur amour et quant enfin ils purent aménager dans un confortable hôtel particulier appartenant à la famille de la Plante, en plein cœur de Périgueux, leur bonheur fut complet.
Ils appelèrent leur premier enfant, une fille née en 1777 sous le règne de Louis XVI, du doux prénom de Plantille, en respect de la tradition familiale. Marie-Madeleine, deuxième enfant, naquit en 1785. Aussi gardèrent-ils de cette période un délicieux souvenir tant la vie était paisible et leur amour toujours grandissant.
« Qu’ey fut enterra aveu d’ytré na ! » [1]
- Les jours heureux s’éloignent. Il ne fait pas bon avoir une particule dans ces temps troublés ou même en province les nobles tremblent.
Une nuit de pleine lune, des coups redoublent à la porte. Victor très inquiet reconnaît par le judas un lointain cousin à sa femme, l’abbé de Chemisac. Se sachant surveillé, il l’introduit dans sa demeure par une porte dérobée et lui promet hospitalité et protection. L’abbé, qui avait refusé de prêter le serment sacrilège voté par l’Assemblée constituante, restera trois longues années caché dans une cave aménagée et fermée par une immense pierre contre laquelle on poussait un saloir. Dès le lendemain de son arrivée, il leur confia son histoire…
« Toute ma vie, j’ai été en danger de mort, et c’est grâce à la bonté de Dieu si je peux vous parler ce soir. À vrai dire, je n’aurai jamais du naître… Dès qu’elle fut enceinte, ma mère fut souffrante et dépérissait à mesure que je prenais vie dans ses entrailles. La malheureuse tomba en léthargie quelques temps avant le terme et mourut sans avoir repris connaissance. Mon père, fou de douleur, l’enterra avec tous ses bijoux qui représentaient une véritable fortune. La nuit qui suivit la mise en terre, des valets peu scrupuleux décidèrent d’ouvrir le caveau et le cercueil pour dépouiller leur ancienne maîtresse. Mal leur en prit ! À peine le couvercle soulevé que la gente dame s’éveillait en poussant un soupir éthéré qui leur provoqua une grande peur. Y voyant un signe du ciel, ils s’enfuirent à toutes jambes prévenir leur maître et faire acte de contrition.
Tout à la joie de cette nouvelle incroyable, mon père leur lança une bourse d’or et leur pardonna sur-le-champ tout en leur donnant l’ordre d’aller chercher sa jeune épouse ressuscitée. Je naquis dans les heures qui suivirent et les circonstances si extraordinaires de ma naissance ont décidé de mon engagement à me consacrer au Tout-Puissant. »
L’abbé de Chemisac ne sortait de sa cachette que la nuit. Il disait alors la messe et donnait la communion à ses hôtes généreux.
Mais il était dit que le malheur devait s’abattre sur la maison.
Une triste fin
Quelques temps après l’exécution du roi, des révolutionnaires étrangers à Périgueux vinrent trouver Victor de la Plante, le sommant de leur livrer l’abbé de Chemisac. De toute évidence, ils avaient été trahis et le plus sage devant leur détermination aurait été de livrer l’abbé, mais Victor, homme de grand courage, leur lança : « Je n’ai rien à livrer. » Éructant de haine, ces hommes de peu de foi s’emparèrent de la jeune Plantille qu’on disait belle comme le jour. Ils l’affublèrent de falbalas et la promenèrent dans toute la ville dressée sur un char où elle était censée représenter la déesse Raison dont le culte florissant devait accélérer la déchristianisation.
La jeune fille, profondément choquée par cette procession carnavalesque, fit un « sang glacé » et mourut huit jours plus tard d’une hémorragie à la suite d’une fâcheuse saignée faite par le médecin de famille.
Les Périgourdins adoraient la jeune Plantille qui n’était que bonté. À l’annonce de sa mort, quatre mille âmes se retrouvèrent devant la demeure du docteur et le lapidèrent jusqu’à son dernier souffle.
Victor et Clorinde furent inconsolables et se laissèrent mourir de chagrin dans les mois qui suivirent le drame.
L’Histoire en chemin…
Marie-Madeleine, seule survivante, épousa en 1807 Pierre, comte de Chameroy, brillant officier d’État-Major de l’armée napoléonienne. Le jeune homme était le descendant des seigneurs de Chameroy en Champagne, ancienne famille qui donna son nom au bourg de Chameroy, qu’elle tenait en fief franc et noble avec droits de haute et basse et moyenne justice ainsi que droits de bannières et de chaudières.
La vaillance de Pierre pendant la campagne d’Italie fut remarquée par l’Empereur qui lui remit en signe de haute distinction une épée d’honneur qu’il offrit à sa jeune épouse en gage de son amour.
De « Vive le Roi ! » à « Vive l’Empereur ! », ainsi se termine l’histoire de cet abbé mort avant que d’être né, de la belle Plantille sacrifiée sur l’autel de la Révolution et de Victor et Clorinde morts de tristesse pour une parole donnée ; seule Marie-Madeleine a pu transmettre à sa descendance le récit de ces années de grands bouleversements qui ont marqué en lettres de sang la destinée de sa famille.
[1] « Qui fut enterré avant d’être né. »


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