Marthe Hanau. La fièvre de l’argent

13 juillet 1935. « Je ne regrette pas de leur avoir jeté tous ces millions que je pouvais, à leur manière, garder et je ne regrette pas d’en avoir tant distribué à des félons et à des renégats. Je me libère, comprenez-vous ? Je ne souffrirai plus de rien. »

La pointe de la plume en suspension, Marthe Hanau relit sa phrase et finit par conclure : « J’ai la nausée de l’argent, de cet argent qui m’écrasa. » Un aveu certes mais en même temps un soulagement et un espoir peut-être de rédemption devant celui auquel elle va se présenter. Car demain, à l’heure de la fête nationale, elle aura quitté ce monde au sein duquel elle ne s’est jamais tellement sentie en phase. Ce monde que la société aurait voulu lui imposer et qu’elle a toujours refusé. L’argent lui a brûlé les doigts ; a incendié son être jusqu’au bûcher de la justice qui, après sept ans d’enquêtes et de procès, a fini par la clouer au pilori, la condamnant à trois ans de prison.

Allongée sur son lit, Marthe enfile un après l’autre les cachets de Vermoral qu’elle a soustraits dans la pharmacie de l’infirmerie. Avant de s’endormir… pour l’éternité, délivrée de cette mécanique boursière qui l’a brisée après l’avoir faite « Walkyrie du hors-cote ».

Il serait facile de classer celle qui vient de se suicider à l’âge de 49 ans dans la catégorie des escrocs sans scrupules. Au-delà de l’acte délictueux, Marthe Hanau est une anticonformiste, en rébellion contre une société qui veut lui imposer ses codes.

Dès son enfance, son caractère impétueux tient tête à une mère autoritaire et revêche qui supporte aussi les infidélités de son époux, lequel a attrapé ce que l’on appelle « une maladie honteuse » à force de fréquenter les « gueuses ».

Provocatrice en diable, elle n’hésite pas, l’âge adulte atteint, à fumer en public et à refuser de porter des vêtements (corsets, voilettes…) qui emprisonnent la femme. En 1908, pourtant, ses parents croient que leur fille a mis du plomb dans la cervelle. Lazare Bloch, son aîné de huit ans, n’a rien d’un Apollon. Rondouillard, l’esprit fade et le visage ingrat, il a cependant pour lui d’être l’héritier d’un industriel lillois, propriétaire d’une usine de toile de jute. Marthe Hanau l’épouse. Elle a 22 ans. Mais elle pose une condition : qu’elle n’ait pas à offrir à son mari une descendance. Car Marthe Hanau n’a pas la fibre maternelle.

Si Lazare hérite d’une coquette fortune, il possède aussi un gros défaut : il joue jusqu’à en perdre toute raison. Résultat des courses : les 3000 francs de la dot partent en fumée au bout de quelques mois ajoutés à la liquidation judiciaire de son entreprise en 1911.

Avant la guerre, le couple s’installe à Paris. Tandis que Lazare Bloch devient un temps représentant des filatures Villard-Castelbon, Marthe s’entraîne à fabriquer des parfums que son mari tente d’écouler auprès des coiffeurs.

En 1917, la justice s’intéresse de près au couple qui commercialise un produit synthétique, « le bâton du soldat », composé de café et de rhum, censé réchauffer les malheureux poilus frigorifiés dans les tranchées. Passé en correctionnelle, Lazare Bloch écope de quinze jours de prison.

Les Années folles remplacent les années de plomb de la guerre et son cortège de victimes. Marthe, en 1920, apprend que son époux la trompe et qu’il est le père de l’enfant de sa maîtresse. Le divorce consommé, sa liberté reprise, Marthe s’entiche d’une adolescente, fille d’un bijoutier de la rue de la Paix. Ce n’est pas la première fois que Marthe, qui a adopté la coupe à la garçonne, s’essaye au plaisir saphique. Déjà, pour outrer sa mère, elle a vécu une relation avec une jeune femme de la boutique paternelle.

En compagnie de sa nouvelle compagne, Marthe s’affiche dans tous les lieux mondains et de la nuit à la mode, fréquente Deauville et se fait offrir par son amie une Torpédo Voisin avec laquelle elle roule à tombeau ouvert, à l’image de la championne lesbienne Violette Morris. Malgré tout, elle ne coupe pas les ponts avec son ex-mari. A tous les deux, ils vont mettre au point une entreprise d’escroquerie qui leur permettra, dans un premier temps, de s’enrichir avant, dans un second temps, de provoquer un véritable scandale financier au retentissement national. Et, en guise de contre-pied, elle devient la marraine de l’enfant né de l’adultère !

  1. Le contexte est favorable dans une société d’après-guerre où tout semble permis après tant d’années de deuil et de privations. L’inflation chronique incite notamment les petits épargnants à boursicoter. A Paris se crée une multitude d’officines et de petites banques. Du pain béni pour Marthe Hanau. La petite femme brune, aux formes bien potelées, comprend très vite tout le parti qu’elle peut tirer de cette situation. Pour bien saisir tous les mécanismes, elle se rend même à la Bourse, interdite aux femmes, déguisée en homme. Parallèlement, elle fait jouer ses connaissances pour commencer à se constituer un portefeuille de clients et lance « La Gazette du Franc », avec le concours du comte de Courville, ancien directeur des usines du Creusot et de Charles Bertrand, président de l’Union nationale des anciens combattants, une organisation importante et au-dessus de tout soupçon dans cette France Bleu-Horizon. Parmi ses premiers clients, quelques fortunes comme celle de l’homme d’affaires Léonard Rosenthal.

Dans la foulée, Marthe Hanau crée une banque « le Groupement technique de gérance financière ».  « Ce Groupement, analyse l’économiste Alfred Sauvy, se mue en services financiers de la Gazette du Franc, qui s’occupent de la constitution de syndicats, sociétés en participation, dont l’activité est d’acheter et de vendre des valeurs au comptant, à terme et au hors-cote. »

Dans un tel système, l’opacité est de mise, traduite dans les statuts : « Les opérations pour leur réussite exigent le secret, les syndicats s’engagent à accepter les comptes tels qu’ils leur seront présentés, sans pouvoir exiger aucun détail des opérations. »

Maintenir à tout prix la confiance des petits épargnants en les incitant à des placements même modestes mais à des taux d’intérêt (8%), deux fois plus importants que la concurrence, se révèle particulièrement alléchant. En réalité, un véritable système de Ponzi qui rémunère les souscripteurs par les apports des souscripteurs suivants. Avec le risque que tout s’effondre ! En trois ans, près de 170 millions de francs sont ainsi placés auprès des petits épargnants.

De 1925 à 1928, le système fonctionne à merveille et Marthe Hanau bénéficie du soutien de personnalités comme Aristide Briand. Cette réussite attise également la jalousie des agences bancaires concurrentes. D’autant plus que Marthe Hanau mène grand train de vie, passant pour une parvenue. Elle reçoit dans sa résidence luxueuse du 10, rue de la Tourelle à Boulogne-sur-Seine ou dans ses bureaux parisiens du 124, rue de Provence. Sa Roll Royce avec chauffeur en livrée la conduit dans les plus grands hôtels. Déjà, « le Canard Enchaîné » a ironisé en parlant de « La Galette du Franc », évoquant les complicités existant entre les milieux politiques et financiers.

En réalité, la Section financière met le nez dans les affaires de Marthe Hanau après avoir été alertée par le directeur général de la banque de Paris et des Pays-Bas, Horace Finaly, que le milieu boursier surnomme « le Quasimodo de la Finance ». Ce dernier est un proche de Raymond Poincaré, lui-même adversaire d’Aristide Briand, ami de Marthe Hanau. Au-delà de l’escroquerie, l’enjeu devient politique. « La Banquière » a beau clamer à ses clients : « Vous connaissez bien notre devise : avec Briand pour la paix, mais avec Poincaré pour le franc », le vieux président du Conseil ne lui viendra pas au secours. D’autant plus que les petits épargnants se sont constitués partie civile.

Le 4 décembre 1928, Marthe Hanau, Lazare Bloch et quelques complices sont envoyés tâtés de la prison à Saint-Lazare, accusés d’escroquerie et d’abus de confiance. Suit un épisode rocambolesque qui situe bien le personnage. Marthe Hanau entame aussitôt une grève de la faim pour protester. Transportée à l’hôpital Cochin, elle profite d’une certaine liberté pour s’évader avant de réintégrer de sa propre volonté la cellule de sa prison. Libérée sous caution de 800 000 francs dont elle ne versera que 200 000 francs, elle promet de rembourser tous ses clients. Trop tard ! La crise de 29 tombe mal à propos. Les petits épargnants sont emportés dans la tempête tout comme l’organe du Cartel des Gauches, « Le Quotidien » qui a trop flirté avec Marthe Hanau.

Cette dernière, pourtant, rebondit ! Après « La Gazette des Nations », elle devient propriétaire de deux organes : « Forces » et « Ecoutez-moi ». Ce que se refusent de faire police et justice ! Arrêtée une seconde fois, Marthe Hanau est condamnée à deux ans fermes le 29 mars 1931 avant d’être à nouveau libérée sous caution.

Mais la justice ne la lâche pas, qui plus est depuis les scandales financiers d’Oustric et de Stavisky, déclencheurs de la colère de l’extrême droite et de la manifestation du 6 février 1934. En juillet de la même année, la cour d’appel de Paris la condamne à trois de prison. Enfermée à la prison de la Santé, Marthe n’en sortira plus. Le 14 juillet 1935, une surveillante de prison la retrouve sans vie. Pour l’administration pénitentiaire, elle est décédée officiellement le 19 juillet 1935. Inhumée au cimetière Montparnasse, sa dépouille est ensuite transférée, le 3 janvier 1936, au cimetière de Bagneux.

Il restait au cinéma et à la beauté de Romy Schneider de la faire revivre à l’écran, pour celle qui avait fait de l’argent, un unique écran de fumée !

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