Marthe Robin (1902-1981). « La Croix et la Joie »

Une femme gît dans le noir le plus complet d’une humble chambre. Son corps n’est que souffrance ; le visage est blême, les traits crispés ; le corps est recroquevillé, les jambes pliées ramenées sous le torse. Les yeux du visiteur s’habituent à l’obscurité, prennent la pleine intensité du supplice : une femme d’une maigreur cadavérique geint. Quelques gouttes de sang perlent sur son front, injectent ses yeux révulsés, salissent les draps. La vision est insoutenable. La mort guette. Et il en est ainsi tous les vendredis.

Cette femme malgré tout joyeuse et paisible a été un des personnages les plus influents dans la France religieuse du XX ème siècle.

L’enfance ordinaire

Les Robin exploitent une petite ferme à Châteuneuf-de-Galaure dans la Drôme des collines. Le travail est dur, toute la famille s’échine pour arracher à cette terre avare une maigre subsistance. La naissance de ce sixième enfant en 1902, une cinquième fille,  n’y changera rien, vie réglée au rythme des saisons, des bons étés et des mauvais hivers, à la grâce de Dieu.

Mais Dieu ou le destin en a décidé autrement. Marthe n’a qu’un an quand la fièvre typhoïde menace de l’emporter. Sa sœur Clémence en mourra. Toute l’enfance de Marthe sera marquée par des périodes de grande fatigue suivies de périodes de rémission sans que le caractère joyeux de la petite n’en soit affecté. Volontiers espiègle et  serviable, Marthe participe à la vie du village, aide aux travaux domestiques malgré sa fragilité et apporte ses rires d’enfant aux malades du voisinage. Gaieté et prières, car contrairement à ses parents peu versés aux bondieuseries, Marthe témoigne d’une grande piété, rend grâce au Seigneur pour la beauté de la nature, passe de longs moments en méditation : « J’ai toujours aimé le Bon Dieu comme petite fille, j’ai toujours énormément prié dans ma vie… » Ses longues périodes de maladie lui interdisent de passer le Certificat d’études et comme les petites paysannes de son âge dans ce début du XXe siècle elle se rend utile. Sa constitution fragile lui interdisant les gros travaux, elle se consacre aux travaux d’aiguille. Enfance banale, vie simple d’une gamine ordinaire, sauf que son impossibilité à participer aux besognes de la ferme est mal vécue par son père et son frère Henri qui voient en elle une bouche inutile nécessitant beaucoup de soins maternels, autant de temps que sa mère ne passe dans les champs. Le père se lamente : « Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir une fille pareille ? »

Adolescence brisée

Le premier décembre 1918, Marthe est obligée de s’aliter. Elle sent ses forces l’abandonner. Ses maux de tête deviennent insupportables jusqu’à l’évanouissement, jusqu’au coma qui va durer quatre jours. Sa famille la croit perdue, les docteurs sont impuissants à établir un diagnostic, évoquent une récidive de la typhoïde, une tumeur cérébrale. Elle n’a que seize ans, sa vie bascule dans une longue lutte contre la douleur. Ses yeux la font terriblement souffrir, elle ne supporte plus le moindre rayon de lumière, ses jambes s’ankylosent, quelques périodes de rémission lui redonnent espoir et elle prie, se réfugiant dans une vie spirituelle intense. Elle souffre terriblement : « Tu me plongerais dans ta lessive bouillante, je ne souffrirais pas davantage », dit-elle alors. On la soulage plutôt mal que bien mal avec de l’aspirine. En juillet 1919 la maladie s’aggrave encore : contractures musculaires, troubles du sommeil, troubles digestifs, troubles de la vue.

Quelques jours après ses vingt ans, une grande lumière inonde la chambre qu’elle partage avec sa sœur Alice.

Alice, effrayée, demande à sa jeune sœur :

« Tu as vu ? »

– Oui j’ai vu la Vierge Marie ».

D’autres visions suivront sur lesquelles elle restera très discrète. Tout en elle est souffrance et cette souffrance, elle l’offre à Dieu :

« Je me remets à Vous sans réserve et sans détour. »

Pendant dix années, les crises se succèdent, de plus en plus violentes et de plus en plus douloureuses. Elle est totalement recluse dans sa chambre jusqu’à la paralysie totale des jambes  au  printemps 1928.

La Passion selon Marthe

Ce 3 décembre 1928, deux prêtres capucins lui rendent visite. Ils la rassurent, l’aident à donner un sens à ses souffrances, soulagent ses angoisses. Apaisée, elle se confesse et demande l’Eucharistie. Elle sait désormais que sa vie spirituelle va s’épanouir non plus à côté de sa maladie mais dans la maladie : « Après des années d’angoisse, après bien des épreuves physiques et morales, j’ai osé, j’ai choisi le Christ. »

La nuit même le Sauveur lui apparaît. Dès lors sa spiritualité se centre sur la Passion. Elle abandonne tout son être à Dieu, lui offre son corps de misère et s’identifie à lui jusqu’à revivre la crucifixion dans sa chair.

Chaque vendredi, elle va revivre la crucifixion. Sa mère est terrorisée par les draps et son linge tachés de sang. Son père, angoissé face à ces manifestations divines, s’écrie : « Et pourtant elle n’a rien fait de mal ! ». Dès le jeudi soir, elle est en proie à des phénomènes étranges, elle s’agite comme si elle recevait des coups, on la retrouve avec des contusions, des dents cassées alors qu’elle est complètement prisonnière de son corps roide. « Elle se tenait aux portes de l’enfer pour que l’enfer soit vide », écrit Jean Guitton[1]. Son combat avec les forces du mal se termine le vendredi avec l’apparition des stigmates de la Passion du Christ. Son corps supplicié se recroqueville, ses mains et ses pieds saignent, les nombreux visiteurs sont bouleversés par « ce corps blême, étendu et saignant ». Le « mystère Marthe Robin » inquiète, passionne, suscite des vocations religieuses. On parle de miracle d’autant que depuis 1930, Marthe refuse de s’alimenter, n’acceptant que l’hostie une fois par semaine. Ses proches lui humectent les lèvres pour éviter leur dessèchement et assistent impuissants à son agonie.

Pendant cinquante ans, Marthe vivra sans manger ni boire, plongée dans un profond mysticisme.  Pourtant la grâce de Dieu lui donne la force de créer une petite école de filles en 1934 avec l’aide de l’abbé Faure responsable de la paroisse de Chateauneuf, sept élèves seulement la première année, vingt-quatre deux ans plus tard, suivra en 1953 l’école des garçons, puis l’école professionnelle.

La Mission de Marthe

Résolument tournée vers les autres malgré ses souffrances et son isolement, elle confie en 1936 au père Finet, prêtre lyonnais, son désir de construire un Foyer de la Charité à Châteuneuf-de-Galaure et lui demande son aide. L’abbé est conquis par la foi de cette femme grabataire et aveugle. Il accepte la mission confiée et les Foyers de la Charité vont essaimés dans plus de quarante pays, soixante seront crées de son vivant.  Marthe est au centre de ces projets : « Rien n’échappait au regard de son cœur, tout l’intéressait », Marthe, prisonnière de son corps, insuffle une extraordinaire énergie pour que chaque foyer soit accueillant, beau et surtout fidèle à la culture du pays où il est implanté.

Bruits étranges, objets qui volent, sensations bizarres accompagnent certaines inaugurations, les témoins y voient une attaque de « l’Adversaire » De nombreux témoins relateront les   mystérieux événements, convaincus d’une manifestation diabolique ; d’autres parlent d’hallucinations collectives.

Dans sa chambre de misère Marthe écoute, réconforte, conseille, plus de cent mille personnes seront accueillies dont une soixantaine d’évêques, des cardinaux, des milliers de prêtres et de nombreux intellectuels qui reconnaissaient « son intelligence lumineuse ».

Bernard Peyrous nous livre son témoignage dans le fascicule « Découvrir Marthe Robin » :

« Les visiteurs arrivaient donc dans une maison à l’ancienne mode. On avait simplement ajouté une partie sur l’arrière, où se trouvait la chambre de Marthe. Ils étaient accueillis directement dans la cuisine. Ils s’asseyaient sur des chaises de paille et ils attendaient qu’on les invite à entrer chez Marthe. Pendant ce temps, la vie de la ferme continuait, on entendait les animaux, on faisait la cuisine devant eux. C’était très simple. Ce qui était intéressant c’était la tête des gens avant et après avoir vu Marthe. Parfois, ceux qui attendaient avaient un air tendu, parfois inquiet, douloureux. Quand ils sortaient de l’entretien, même bref, ils étaient en général transformés. Leur visage était souriant, détendu. Il s’était passé quelque chose pour eux… L’entretien se terminait par une prière, en général un « Je vous salue », à moins que Marthe ne donne le choix de la prière à la personne qui la visitait. On se retrouvait enfin à l’extérieur, dans la lumière : On se sentait léger, illuminé sans le mériter, on ne pouvait que prier et rendre grâce. »

Le mystère reste entier

L’état de santé de Marthe n’en finit pas de se dégrader. La déchéance est totale. Elle confie à son entourage que sainte Thérèse lui a interdit de mourir. La « coquine », ajoute-t-elle… Pourtant le 6 février 1981, à soixante-dix-neuf ans, Marthe rend son âme à Dieu.

Plus de cinquante ans qu’elle n’a avalé aucune nourriture terrestre, disent ses proches. Plus de cinquante ans qu’elle revit chaque semaine les affres de la crucifixion ; plus de cinquante ans qu’elle reçoit sans relâche une foule de visiteurs et les écoute. Ils seront des milliers de fidèles à l’accompagner en sa dernière demeure.

Pourtant si la notoriété de Marthe était grande, rares sont les personnes qui la connaissaient vraiment, très discrète, elle ne parlait jamais d’elle. Âme profondément mystérieuse faite à la fois de souffrance et de paix, de solitude et de générosité, d’ombre et de lumière. La passion qu’elle a vécu si douloureusement dans son corps ne doit pas occulter son extraordinaire  capacité à soulager les peines de ses visiteurs, à les inonder de sa foi jusqu’à susciter de nombreuses vocations.

Les démarches en vue de sa béatification ont commencé en 1986. Plus de dix-sept mille pages rédigées lors de la Commission d’Enquête ont été transmises à Rome  en 1996. La décision finale n’a pas été prise à ce jour. Les Saint-Thomas, sceptiques, y voient la démonstration évidente de l’embarras de l’Église ; les convaincus, au contraire, sont persuadés que les longues années de ce procès aboutiront à la béatification de Marthe, la suppliciée de Dieu.

[1] Jean Guitton : 1901-1981 membre de l’Académie française, ami personnel de Paul VI.

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