Martin Guerre ou l’impossible retour
Les premiers rayons de soleil dorent à l’or fin le feuillage des arbres longeant la rivière de la Léze. Plus haut, derrière les grands champs, le chemin filant vers Bajou, boit encore l’eau des fortes pluies du printemps. Les bêtes tendent doucement leurs mufles fumant vers les taillis, encore engourdies par le sommeil. Des corbeaux crayonnent silencieusement dans un ciel immense se détachant de l’horizon en une ligne de bleu foncé. Les montagnes des Pyrénées enfin se révèlent, victorieuses des brumes, fascinantes, comme un nouveau continent.
Au village d’Artigat en Ariège, les cliquetis sonores des anneaux d’attelle en fer et en cuivre des charrettes et le choc de leur chargement bousculé de droite à gauche dans les profondes ornières des ruelles annoncent un nouveau jour. Un de plus pour Bertrande. Son pâle visage paraît se ranimer aux brises du matin, amenant les odeurs âpres de la terre. Ses yeux cerclés de fatigue scrutent un instant la montée en direction des grands bois.
Le vent s’affermit et balance de droite à gauche les cimes des arbres, semblant battre la mesure d’un temps qui n’en finit plus. Huit années que Martin Guerre, son époux, est parti. Sans dire un mot. Un sac sur le dos et son corps grêle presque irréel, filant vers la forêt.
Ce départ était pourtant un véritable soulagement pour Bertrande car depuis des mois, elle ne le reconnaissait plus et le craignait même : aviné, provoquant, traînant avec des femmes, misérable. Qu’il aille au diable ! lâchait-elle en écartant Sanxi, leur jeune garçon.
Martin l’écouta en continuant un peu plus sa déchéance. Accusé de vol de grains envers son père, quelques semaines plus tard, et redoutant sa colère, il s’enfuit à l’aube, honteux et maugréant contre tout ce village et son engeance. Disparaître. Oublier sa famille, Artigat et tout le comté de Foix ! Voyager loin. Peut-être retourner vers l’océan, le Pays Basque, la Biscaye, ses origines…
Soutenus par sa famille, Bertrande et son fils poursuivirent leur vie. Sans bruit. Fragiles. Comme les traces des pattes des oiseaux dans la neige. Ephémères…
Les saisons se succédant inlassablement, la colère de Bertrande envers Martin s’en alla, elle aussi, un matin. Un sentiment d’abandon le remplaça, creusant son visage en agitant toutes ses nuits. Pendant toutes ces années. Recluse dans le passé, et absente d’elle depuis.
Jusqu’à ce jour…
Le soleil ne tient plus ses promesses de l’aube. Un ciel gris acier avec des nuages lourds, opaques, semblant écraser le massif du Plantaurel. La pluie fine et traversière s’écrase sur les lourds enduits des maisons d’Artigat, appuyées les unes aux autres pour se tenir chaud. Des pignons à pans de bois hourdés de terre laissent sortir de leurs entrailles des poignées de chanvre. Un chat allongé sur une planche d’un appentis ronflote doucement, à moins qu’il ne guigne les moineaux sautillants d’une pierre à l’autre.
Proche du village, un groupe de paysans épierre un champ quand l’un d’eux soulève péniblement la tête et aperçoit une silhouette au bout du chemin, juste après les grands bois. C’est un voyageur portant une cape toute cloquée par le feu du soleil ; chacun de ses pas la fait claquer au vent d’orage. Il approche, le visage hâve, le front sillonné de fatigue et un fouillis de barbe lui mangeant la bouche. Il y a alors un cri : « C’est Martin Guerre ! »
L’homme ne dit rien, comme sourd ; enlève son chapeau et essuie son front perlant de sueur d’une main tremblante. On l’entoure, on le presse : « C’est bien toi Martin ? Où diable étais-tu depuis tout ce temps ? »
Le voyageur les dévisage tous, longuement, l’un après l’autre, puis ayant bu :
« Oui, c’est moi Martin Guerre d’Artigat. J’étais soldat toutes ces années au service des rois de France et d’Espagne. Je n’en veux plus de toute la guerre et de tous ces rois ; je reviens chez les miens. »
Cela dit, il fait un pas en avant en remettant son chapeau à large bord semblable à celui d’un Jacquet. Deux paysans lui faisant face, secouent leurs lourdes têtes en lâchant un soupir.
On s’écarte comme pour lui permettre de respirer. De revenir à lui. La pluie crépitant furieusement sur des feuilles qui bruissent, paraît incongrue. Seul le silence, comme un recueillement, semble trouver sa place.
Le regard fébrile, Martin Guerre marche à nouveau dans Artigat. Huit années plus tard.
Il s’appuie sur un bâton qui s’enfonce profondément dans la terre fangeuse à chaque pas.
La rue aligne tristement ses façades avec des décrochages de toits hasardeux, coupant brutalement les débords en double rangée de pierres. Des enfants le précédent en riant, suivis par un chien noir de jais, tout hérissé comme du chaume après la tempête. Des villageois s’attroupent déjà devant sa maison. Martin Guerre est là devant la porte. Immobile.
Il a posé son bâton et son sac contre le muret. On distingue un faible halo de lumière à l’intérieur ; une silhouette glisse derrière la fenêtre. Un visage approche des épais carreaux. Des yeux fouillent le dehors. Quelques instants après, la porte s’entrouvre doucement. Bertrande apparaît, les traits excédés de fatigue. Elle ne dit mot. Ses yeux suffisent. Son corps vacille et s’appuie contre le chambranle de la porte en murmurant de ses lèvres exsangues :
« Martin…? »
Un silence pour toute réponse. L’homme ouvre la bouche mais aucun mot ne parvient à sortir. Juste un sourire sur un visage inquiet, presque farouche.
Bertrande s’est reprise. Elle approche de Martin. En huit années, elle en a vu des fantômes de Martin Guerre. Toutes les nuits. Mais elle ne rêve pas. Le vent et la pluie ont cessé ensemble. Les habitants d’Artigat sont là, silencieux, comme en prière.
Bertrande approche sa main de ce visage d’homme, comme une apparition. Il faut qu’elle sache. Les yeux fermés, sa main glisse sur le visage de Martin et s’attarde sur la cicatrice de son sourcil droit qu’elle reconnaît au toucher. Enfin. Ses yeux s’ouvrent, cherchent et interrogent encore ce visage. Puis son corps semble lui échapper soudain et se jette dans les bras de Martin Guerre. Il est revenu…
C’est une nouvelle vie pour Bertrande et sa famille après toutes ces années. Il faut à présent revenir doucement à la vie. Comme une renaissance. Ensemble…
Le visage de Bertrande est lumineux. Elle est vivante à nouveau.
Martin Guerre a changé aussi, en mieux, son caractère s’est adouci, sa voix également, jadis éclatante et bruyante à l’image de sa vie d’avant. Il est désormais plus prévenant que jamais avec sa jeune épouse et son garçon. Il sait à présent le goût de l’absence et surtout la fragilité des êtres. Les guerres lui ont enseigné cela. Il a vu, raconte-t-il, tant de misère et de désespérance dans les villages traversés, au lendemain des batailles de Calais ou de Saint-Quentin. Martin a retenu aussi de sa vie de soldat, l’importance des autres, du groupe, l’entraide ; l’armée fut sa famille pendant toutes ces années. Aujourd’hui, on peut le voir dans le village, prêter la main à un voisin pour réparer un toit ou soigner des bêtes.
Il n’y a qu’une chose qui étonne un peu Bertrande et ses proches : Martin ne jure plus en basque ! Il explique que ce sont toutes ses années dans le Nord, au contact des populations picardes, qui lui ont fait oublier jusqu’à sa langue natale !
Quelques temps plus tard, dans ce bonheur retrouvé au foyer de Martin Guerre, naissent deux filles. La vie est rien d’autre…
Mais c’est de la famille que viendra pourtant le plus sombre des nuages.
Passée la joie des retrouvailles de Martin avec son oncle Pierre, la question des revenus de l’exploitation des terres en l’absence de son neveu, fait l’objet d’une longue conversation entre les deux hommes. Animée d’abord, puis rapidement âpre et virulente. Pierre Guerre, visage sec, pommettes saillantes et les oreilles obstruées de longs poils noirs comme les fines pattes d’une araignée, ne veut rien payer. Pour lui, l’argent gagné avec les terres de Martin a servi à faire vivre son épouse et son fils. Martin serre les poings. Il parle à son oncle, celui-là même qui lui a fait comprendre la terre, la sentir, l’aimer. Martin veut juste son dû pour lui et sa famille. Il décide de s’en remettre au juge de Rieux dont dépend le village d’Artigat.
C’est le début d’un conflit entre les deux parents. Mais Pierre Guerre a trouvé son arme, insidieuse tout aussi que redoutable : l’accusation d’imposture ! Depuis le retour de Martin Guerre, l’oncle reste très circonspect sur la vraie identité de celui-ci. Des doutes le taraudent : ce Martin a tout oublié de la langue basque, celle de sa famille les « Daguerre » venus autrefois du pays d’Hendaye ; autre chose aussi, Martin Guerre le vrai était un redoutable escrimeur et s’entraînait tous les jours, cet homme n’est armé que d’un bâton de marche ! Pierre Guerre est convaincu de l’imposture ! Il lui faut persuader les autres, les gens d’Artigat et ensuite prévenir la Justice.
Mais les villageois questionnés rapidement par l’oncle sont unanimes, il s’agit bien de Martin avec « sa marque d’un ulcère au visage et une cicatrice au sourcil droit » ; ils sont prêts à le jurer ! Le temps passe, la colère de Pierre Guerre reste. Et s’attise même lorsqu’on lui raconte qu’un soldat de Rochefort passant par Artigat et à qui on avait parlé du retour de Martin au village, s’était exclamé : « Martin Guerre revenu ? Impossible ! Le vrai est en Flandres et il à une jambe de bois à la place de celle qui lui a été emportée d’un coup de boulet devant Saint-Quentin, lors de la bataille ! »
Pierre est un vif, un sanguin. Il se rend alors chez son prétendu neveu, les cheveux ébouriffés et le visage pourpre, comme un démon. Il n’est pas venu seul. Il a emporté une barre de fer et la brandit aussitôt devant l’homme qui lui ouvre. Pierre veut lui faire dire la vérité, maintenant, et par la force s’il le faut ! Surpris par la menace, Martin recule, renverse un banc et perd l’équilibre. L’oncle soulève son arme prête à frapper Martin, à terre. Ce dernier ferme les yeux en se protégeant le visage de ses mains tremblotantes. Mais un hurlement retentit, un cri de douleur, presque animal. Pierre s’arrête, figé. Bertrande est là qui s’interpose courageusement. On s’explique par des cris, des pleurs et des menaces…
Pierre ne peut en rester là. Il ne paiera pas pour un menteur. Son honneur est en jeu et son nom celui de sa famille, la vraie ! Son enquête se poursuit plus que jamais dans toute la région proche d’Artigat et le voilà désormais certain d’avoir trouvé la véritable identité de l’imposteur : Arnaud du Tilh, un homme de réputation douteuse et originaire du village de Sagias, dans les environs. Galvanisé par cette information capitale, Pierre repart vers Artigat. La nuit vient de cracher son encre. Derrière les fenêtres vacillent et ondulent de fragiles lumières. Sur un toit, un hibou tient entre ses serres puissantes et acérées, un mulot qui se débat frénétiquement. Sans un bruit. Devant la maison de Martin, deux ombres s’agitent à la pâle lueur du soir. Pierre s’est jeté tout entier dans sa conversation avec Bertrande, faisant des gestes vers le ciel comme le préambule à une danse macabre. Son neveu s’est absenté jusqu’à demain, c’est le bon moment. Il use de tous les arguments pour la convaincre de signer un document, qu’il a écrit d’une main rageuse, une plainte officielle adressée au juge de Rieux. La sachant très pieuse, Pierre n’hésite pas la menacer de damnation éternelle, en continuant à vivre ainsi dans le péché de chair avec un autre homme. Bertrande ne sait plus. Martin est différent c’est vrai, mais la guerre et toutes ces années changent certainement les êtres. La nuit se pose doucement comme un long voile de crêpe noir jeté sur la vallée. Des rires, des cris d’enfants et de mulets se dissipent lentement dans le noir qui les avale lentement. Par petites gorgées. L’air frais de la nuit ne produit rien sur Bertrande, au contraire, son visage est devenu blême. Et tout son corps semble figé. Comme un papillon épinglé sur un bout de bois.
Sa main semble soudainement ne plus lui obéir et signe le papier agité en tous sens par ce démon de Pierre. Des chauves-souris se détachent du ciel en grappe épaisse et fouillent de leurs ailes un ciel sombre comme du sang caillé. La lune s’est glissée sous un voile orange. La nuit serait lente à couler…
Martin Guerre est arrêté le jour suivant et emprisonné à Rieux dans l’attente de son procès. Il est prostré. Au village d’Artigat, son emprisonnement est dans toutes les bouches et sort de tous les verres des tavernes du pays.
Le juge ne sait que penser d’une histoire aussi peu banale. Il relit une nouvelle fois la plainte adressée par l’épouse du prisonnier demandant dans sa requête que « cet homme fût condamné à une amende envers le Roi, à demander pardon à Dieu, au Roi, et à elle, tête découverte, et pieds nus et en chemise, tenant une torche ardente en ses mains ; disant que, faussement, témérairement, traîtreusement, il l’a abusée en prenant le nom et supposant la personne de Martin Guerre, dont il se repent, et lui demande pardon ; qu’il soit condamné envers elle à une amende de dix mille livres, aux dépens, dommages et intérêts. »
Le juge sait que la vérité ne pourra surgir que par un long interrogatoire. Si c’est un imposteur, il finira par se perdre tout seul avec son propre mensonge. Il questionne donc le prévenu sur « la Biscaye, son lieu de la naissance, son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et ses autres parents ; sur l’année, le mois, le jour de ses noces, son beau-père, sa belle-mère, les personnes qui y étaient, celles qui traitèrent le mariage, les différents habits des conviés, le prêtre qui célébra le mariage… » Mais toutes les réponses faites par l’accusé sont dites sans hésitation et avec même une assurance parfaite. Le juge insiste encore, creuse dans les détails, farfouille dans les souvenirs intimes donnés par l’épouse et la famille de Martin Guerre, mais l’homme qui est devant lui ne cesse de répondre, allant même jusqu’à raconter « les circonstances les plus particulières qui arrivèrent le jour de la noce et le lendemain, jusqu’à nommer les personnes qui l’allèrent voir à minuit le jour de la noce dans son lit nuptial. Il parle aussi de Sanxi son fils, du jour qu’il naquit ; il évoque son départ, les personnes qu’il rencontra sur son chemin, des propos qu’il leur tint, des villes qu’il avait parcourues en France et en Espagne, des personnes qu’il avait vues dans ces deux royaumes ; il cite enfin des personnes qui pourraient confirmer ce qu’il dépose. »
Le juge de Rieux est plus que perplexe devant toute cette profusion de détails. Il semble bien avoir face à lui le seul Martin Guerre existant. Mais il ne veut pas se tromper, l’affaire est si complexe. Il décide de faire venir près de cent cinquante témoins ! Les habitants d’Artigat convoqués, soit quarante, reconnaissent bien en l’accusé, Martin Guerre, et une partie de ceux de Sagias, le village de l’imposteur débusqué par l’oncle de Martin, assure qu’il s’agit bien de ce vaurien d’Arnaud du Tilh, tandis que d’autres ajoutent que la ressemblance est si frappante qu’ils ne savent plus vraiment si l’accusé est Martin Guerre ou Arnaud du Tilh !
Le juge s’acharne et multiplie les interrogatoires, espérant que le prévenu finisse par céder, à commettre une maladresse face à toutes ses questions et aux flots incessants des témoins qui le dévisagent, le scrutent ; cherchant eux-aussi à percer le mystère de cet homme qu’ils croyaient connaître.
L’homme de loi appelle à témoigner un petit homme à la tête sans cou et à la bouche aux dents toutes désordonnées. C’est le cordonnier qui chaussait Martin Guerre. Il est formel : son client chaussait à douze points, et l’accusé ne se chausse qu’à neuf ! Comment a-t-il pu avoir le pied qui rétrécisse s’interroge-t-il ?
Le juge ordonne aussi « deux rapports de la ressemblance, ou dissemblance, de Sanxi Guerre avec l’accusé, et avec les sœurs de Martin Guerre. Il résulte du premier rapport que Sanxi Guerre ne ressemble point à l’accusé, et il résulte du second qu’il ressemble aux sœurs de Martin Guerre. » Puis des témoins racontent leur fameuse rencontre avec le soldat de Rochefort passant par Artigat, et ayant vu Martin Guerre quelque-part dans les Flandres avec une jambe en bois !
La plus grande partie des témoins enfin qui parlent en faveur de l’accusé apportent, pour preuve de leurs témoignages, que « Martin Guerre avait deux soubredents (surdents) à la mâchoire de dessus, une goutte de sang extravasé à l’œil gauche, l’ongle du premier doigt enfoncé, trois verrues à la main droite, une autre au petit doigt. »
Toutes ces marques, l’accusé les possède !
Et pourtant, quelques jours plus tard, le juge de Rieux rend sa sentence. Comme un coup de tonnerre claquant dans la vallée de la Léze : « Arnaud du Tilh est déclaré atteint et convaincu d’être un imposteur, et condamné à perdre la tête ; et ordonne que son corps après sa mort soit mis en quatre quartiers. »
L’histoire de Martin Guerre ou d’Arnaud du Tihl n’est pas terminée pour autant.
Accablé à la lecture du jugement, tête basse, le condamné se redresse soudain et déclare qu’il fait appel au Parlement de Toulouse. L’appel est accepté.
Un nouveau procès se déroule alors. A la recherche de la véritable identité d’un homme.
Les juges entendent vingt-cinq témoins, aussi partagés que ceux de Rieux. Une partie pour Martin, l’autre pour Arnaud et d’autres perdus, ne sachant plus qui reconnaître ! Mais tous attendent, fébriles, l’audition de Bertrande. C’est elle qui détient certainement la vérité et aussi la vie de celui qu’elle reconnaîtra comme le vrai Martin Guerre ; dans le cas contraire, c’est la mort pour l’imposteur.
Bertrande a retrouvé son visage d’avant, celui des huit années d’attente et de peur. Les mêmes tremblements aux mains, les mêmes yeux fatigués au-delà de toute expression. L’attente encore et encore…
Une voix monte alors de la salle de justice. Ce n’est pas celle de Bertrande tant attendue ; mais la voix du prévenu, son mari, Martin Guerre enchaîné sur son banc. Il est debout et l’exhorte dans le fracas de ses chaînes, à dire enfin la vérité devant Dieu et les hommes ! Il demande justice ! Un silence lourd envahit l’audience et semble même terrasser les juges. On entend juste en réponse, le bruit sourd d’un corps qui tombe. Bertrande est au sol. Evanouie…
Le moment est capital. Cet instant d’émotion intense, de vérité, a touché les juges.
L’accusé est pour eux le vrai Martin Guerre. Il est acquitté.
Le couple se retrouve enfin à la sortie de l’audience. Ils n’ont plus de mot, juste des regards et des larmes. Ils n’ont qu’une hâte, retourner à Artigat, où les attendent leurs enfants, leur vie, ensemble…
Quelques semaines plus tard, un voyageur s’arrête à Artigat. Il dit s’appeler Martin Guerre et vouloir retrouver sa famille après toutes ces longues années.
Des villageois goguenards tournent autour de lui et commencent à le rudoyer. Cette histoire a laissé des traces dans le village et la région. Aujourd’hui tout le monde cherche à l’oublier définitivement. L’homme est bousculé. Il tombe à terre. Le groupe s’écarte alors brusquement. Le voyageur a de la peine à se relever : il a une jambe de bois…
Un second procès se déroule devant le Parlement de Toulouse. On interroge ce nouveau Martin Guerre. Les habitants d’Artigat le reconnaissent comme le vrai. On le confronte alors à l’autre, celui que l’on avait acquitté auparavant. Celui qui avait retrouvé sa famille. Les juges les regardent attentivement ; il faut en finir avec cette incroyable histoire. Les deux hommes, les deux Martin Guerre, se regardent, face à face, dans un silence de mort. L’un les lèvres tremblantes, l’autre les poings serrés…
Tous les deux connaissent dans les moindres détails la vie de Martin Guerre…
A la Justice de décider.
Et le 12 septembre 1560, la Cour après une mûre délibération, prononce l’arrêt suivant :
« Vu le procès fait par le Juge de Rieux à Arnaud du Tilh, dit Pansette, soi-disant Martin Guerre, prisonnier à la Conciergerie, appelant dudit Juge, etc…
Dit a été que la Cour a mis et met l’appellation dudit du Tilh, et ce dont a été appelé, au néant ;
Et pour punition et réparation de l’imposture, fausseté, supposition de nom et de personne, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcin et autres cas par ledit du Tilh commis, résultants dudit procès :
La Cour l’a condamné et condamne à faire amende honorable au-devant de l’Église du lieu d’Artigat, et icelui à genoux, en chemise, tête et pieds nus, ayant la hart au col, et tenant en ses mains une torche de cire ardente, demandant pardon à Dieu, au Roi et à la Justice, auxdits Martin Guerre et Bertrande de Rols mariés ; et ce fait sera ledit du Tilh délivré ès mains de l’Exécuteur de la haute Justice, qui lui fera faire les tours par les rues et carrefours accoutumés dudit lieu d’Artigues ; et la hart au col, l’amènera au-devant de la maison dudit Martin Guerre, pour icelui, en une potence qui à ces fins y sera dressée, être pendu et étranglé, et après son corps brûlé. (…) »
Arnaud du Tilh avoua son imposture en montant au supplice. Il avait connu Martin Guerre au siège de Saint-Quentin. Les deux hommes avaient fraternisé. Martin lui avait raconté toute sa vie. Mais Arnaud n’avait rien prémédité, jura-t-il, des villageois l’avaient pris pour Martin Guerre, on lui offrait une autre vie ; à lui, le vaurien du village de Sagias. C’était inespéré…
Martin Guerre boitant avec sa fausse jambe, retourna à Artigat. Chez lui.
Il y retrouva sa femme à qui il ne voulait plus parler. Car pour lui, Bertrande l’avait trahi. Il lui faudrait du temps. Beaucoup de temps. Pour Bertrande toute une vie ne suffirait pas. A jamais, elle sentirait encore aux fortes pluies du printemps, l’odeur de bois calciné du bûcher qui emporta son Martin Guerre à elle…


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