Mathieu Golovinski. Le secret dévoilé

Quand, en 1864, l’avocat et journaliste républicain, Maurice Joly, écrit et publie sous un nom d’emprunt « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu », il ne se doute pas un seul instant – comment aurait-il pu d’ailleurs ? – que son ouvrage serait, quarante ans plus tard, plagié et détourné de son propos initial par un gratte-papier, longtemps resté anonyme, dans le but de manipuler les masses et de laisser croire à une conspiration juive pour dominer le monde entier sous le titre « Les Protocoles des Sages de Sion ».

C’est ainsi que le texte de Maurice Joly, sans doute voué à l’oubli, est revenu sur le devant de la scène. Mais de quoi s’agit-il ? Un pamphlet sous la forme d’une discussion entre les deux philosophes dont le but est de démontrer que Napoléon III, dont Joly est un fervent opposant, auteur du coup d’état du 2 décembre 1851 alors qu’il a été élu président de la République trois ans plus tôt, a établi un pouvoir totalitaire. Un ouvrage qui vaudra à son auteur une condamnation à quinze mois de détention à la prison Sainte-Pélagie. Partisan de la Commune de Paris, Joly est ensuite mis à l’index par les Républicains avant de se suicider le 14 juillet 1878 à Paris.

En 1897, des agents de l’Okhrana, les services secrets russes, mettent à sac la villa suisse d’Elie de Cyon, un exilé russe, médecin et physiologiste. Parmi les papiers récupérés, un pamphlet écrit par De Cyon contre le ministre des Finances russe, le comte Witte. En réalité, De Cyon a plagié l’ouvrage de Maurice Joly. A Paris, les services secrets russes et l’opposition réactionnaire au tsar Nicolas II décident d’utiliser ce document. C’est à ce moment que Mathieu Golovinski entre en scène.

Personnage trouble que ce Russe d’origine aristocratique, né en 1865, qui toute sa vie naviguera à vue en fonction de ses intérêts et de la situation politique de son pays. Sous le tsar Alexandre III, il travaille pour « La Sainte-Fraternité », une organisation ultra-chrétienne et surtout antisémite, dirigée par Constantin Pobiedonostsev. Golovinski est alors chargé de rédiger des articles pour la presse afin d’influencer l’opinion publique.

Le changement de politique voulu par un Nicolas II plus libéral que son prédécesseur contraint Golovinski à s’exiler à Paris où il retrouve un ancien de la « Sainte-Fraternité », Pierre Ratchkowski, devenu chef de la police politique russe en France. Sous couvert d’études de médecine, il continue à écrire des articles, cette fois à destination des journaux français concernant la vie politique russe.

Pour le clan réactionnaire, l’ennemi à abattre se nomme Sergueï Witte, devenu ministre des Finances et partisan de l’évolution libérale du régime. A charge pour Golovinski d’écrire un faux destiné à influencer le tsar et à compromettre le comte Witte en l’associant à un complot judéo-maçonnique. L’intrigant russe possède sans doute entre les mains le texte volé à Elie de Cyon. Sans scrupule, Golovinski rédige un pamphlet antisémite en reprenant le texte de Maurice Joly, changeant les noms et l’adaptant au contexte politique russe.

Quand il est écrit dans le « Dialogue aux enfers… » que « les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts », les « Protocoles des Sages de Sion » affirment que « tout homme a soif du pouvoir : chacun aimerait à être un dictateur si seulement il le pouvait, et bien rares sont ceux qui ne consentiraient pas à sacrifier le bien-être d’autrui pour atteindre leurs buts personnels ».

Bien entendu, Golovinski n’appose pas sa signature sur ce pamphlet destiné à être lu par le seul Nicolas II, ce qui posera plus tard des problèmes d’authentification de son auteur. Par la suite, Golovinski rentre en Russie pour se mettre au service du ministre de la Justice puis de l’Intérieur. Quand éclate la Révolution d’Octobre, sans aucun état d’âme, il passe du côté des bolcheviks, se fait passer pour médecin, devient conseiller dans le domaine de la Santé puis auprès de Léon Trotski. Golovinski disparaît en 1920, à l’âge de 55 ans, sans se douter que son ouvrage connaîtra un grand succès dans les décennies suivantes, avec de nombreuses rééditions en France, aux Etats-Unis et en Allemagne. Les Nazis, notamment, ont beau jeu de démontrer à travers le chaos russe puis avec la crise économique que connaît l’Allemagne, la justesse de la théorie du complot judéo-bolchévique ou judéo-maçonnique avec les conséquences que l’on connaît. Que le journal le Times ait dénoncé en août 1921 les « Protocoles » comme un faux n’y fait rien.

Bien qu’interdit de publication dans une grande partie de l’Europe après la Seconde guerre mondiale, les « Protocoles des Sages de Sion » continuent d’être diffusés à travers de nombreux pays du Monde (Proche et Moyen Orient, Europe de l’Est…), diabolisant les Juifs et gangrénant les consciences.

Un secret, toutefois, est levé en 1999 : celui du nom de l’auteur des « Protocoles », jusqu’ici inconnu malgré de nombreuses recherches. Cette découverte est due à l’historien de la littérature russe Mikhaïl Lépekhine. Profitant de l’ouverture des archives russes en 1992 après l’effondrement de l’URSS, notamment celles concernant la France, il parvient à remonter à la source de l’écriture du livre après cinq années de patientes recherches et de mettre un nom sur ce faux antisémite : Mathieu Golovinski !

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