Panama. Le parfum du scandale
L’affaire du canal de Panama est l’un des plus importants scandales de l’histoire de la République française. Elle marque également la naissance de l’antiparlementarisme et la résurgence, à l’état latent, de l’antisémitisme dont le paroxysme sera atteint quelques années plus tard avec l’affaire Dreyfus.
Un scandale dans lequel se trouvent impliqués les grands noms de la vie politique et économique de cette IIIe République encore toute neuve, née de l’effondrement de l’Empire, de la défaite de 1870 et de la répression de la Commune. Une IIIe République contestée par les monarchistes qui n’ont pas encore renoncé au trône en dépit de la défection du comte de Chambord et un courant socialiste issu des dépouilles de la Commune.
Une caricature signée Denizard illustre combien ce scandale a marqué les esprits dans la société française. Elle est publiée en 1906 dans un dépliant de caricatures politiques. Le président de la République Emile Loubet, élu en 1899, est présenté sous les traits d’un vieil homme entouré de petits personnages qui rappellent les principaux épisodes de sa carrière, avec le scandale de Panama mis en exergue dans lequel Loubet fut soupçonné d’avoir trempé.
Il est heureux, Ferdinand de Lesseps, ce 17 novembre 1869. L’œuvre de toute une vie vient d’être inaugurée à grande pompe par l’impératrice Eugénie à bord de l’Aigle, escorté d’une multitude de navires dans son sillage, tout cela au son de l’opéra de Verdi, Aïda. Dix longues années de travaux permettent désormais de relier l’océan Indien à la Méditerranée via la Mer Rouge. A 64 ans, le « Grand Français » est au sommet de sa gloire. Mais le diplomate et entrepreneur a encore faim de réalisation et soif de succès. Il sait tout l’intérêt que représente pour le transport maritime une voie qui permettrait de passer de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique par l’Amérique centrale. Un vieux projet déjà envisagé au XVIe siècle, relancé au moment de la ruée vers l’or en Californie (milieu du XIXe siècle), les Américains le situant à travers l’actuel Nicaragua.
Homme du Second Empire, Ferdinand de Lesseps doit, à partir de 1871, composer avec les Républicains. L’époque est alors aux grands projets ferroviaires dans lesquels la bourgeoisie d’affaires investit avec profit. Déjà, le 19 août 1876, l’idée du financement de l’exploration de l’isthme de Darien est portée par la toute nouvelle Société civile internationale. Une équipe d’experts part sur le terrain étudier la faisabilité du projet dont le rapport final se conclue par la réalisation d’un canal à écluses.
Le 28 mai 1878, une concession de 99 ans est accordée par le gouvernement colombien à la Société dans laquelle Ferdinand de Lesseps prend une option de 10 millions de francs.
Du 15 mai au 29 mai 1879 se déroule à Paris, à l’initiative de la Société de géographie de Paris, un Congrès international d’études du tunnel transocéanique, présidé par Ferdinand de Lesseps, qui réunit 136 délégués venus de 26 nations. Deux projets s’affrontent : celui d’un canal à niveau porté par Ferdinand de Lesseps et celui d’un canal à écluses présenté par Adolphe Golin de Lépinay. Jouant sur son image et de ses influences, l’homme de Suez est sollicité par les congressistes alors que son projet, deux fois plus cher, est beaucoup plus risqué en raison de la configuration du relief, très accidenté. Douze années de travaux et 600 millions de francs doivent permettre d’arriver au bout de ce monstrueux chantier et offrir à Lesseps une reconnaissance universelle.
Dans la foulée, avec l’aide de ses deux fils, Ferdinand de Lesseps fonde le 20 octobre 1880 la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama. 800 000 actions à 500 francs sont lancées mais seulement 300 millions sur les 400 millions sont au bout du compte récupérés.
Les travaux débutent l’année suivante. Des milliers de Chinois et de Jamaïcains sont recrutés et travaillent dans des conditions inhumaines. Les difficultés du relief ont été mal estimées ou minimisées par les experts géographes afin de ne pas effrayer les investisseurs. De plus, la fièvre jaune et la malaria font des ravages sur des hommes affaiblis par la dureté des travaux. Des conditions bien éloignées des pensées saint-simoniennes dont se revendiquait Ferdinand de Lesseps quelques décennies plus tôt.
En 1887, le constat est terrible. 1400 millions de francs ont été dépensés. Seulement 37 millions de m3 de terre ont été déblayés sur un total de 70 millions de m3. Pire encore, 20 000 cadavres jonchent le chemin parcouru par le futur canal. Situation alarmante dont Ferdinand de Lesseps s’est rendu compte depuis 1885 quand, constatant que les caisses de la Compagnie sont vides, il envisage l’idée d’émettre des obligations à lots afin d’inciter les petits épargnants à souscrire. Problème : une telle solution doit faire l’objet d’un accord du Parlement, loin d’être gagné, une majorité de parlementaires s’étant dès le début du projet de percement montrée sceptique, dans un contexte économique de dépression qui touche la France dans la dernière décennie du XIXe siècle. Le Parlement se basait en effet sur le rapport pessimiste d’un ingénieur, Armand Rousseau, envoyé sur le terrain. Deux fois, la demande d’emprunt à lots sera rejetée.
Dès la Création de la Compagnie, Ferdinand de Lesseps s’était tourné vers trois affairistes, d’origine juive, dont la proximité avec les milieux bancaires et politiques doit servir ses intérêts. Cornélius Herz, connu pour ses recherches scientifiques dans les applications de l’électricité, est surtout lié à Georges Clemenceau pour lequel il finance le journal La Justice et à Albert Grévy, frère de l’ancien président de la République. Vieille connaissance d’Herz, , Jacques de Reinach, banquier d’origine allemande, doit se charger de la presse. Rien de ce qui se passe et ce qui se dit dans le milieu parisien de la politique et de la finance ne lui est inconnu. Même dans le domaine de la culture puisque son frère, Théophraste Reinach, n’est ni plus ni moins que le conservateur du Louvre (Voir chapitre sur la tiare de Saïtapharnès). L’homme invite à tour de bras dans sa maison bourgeoise du parc Monceau. A charge pour lui de trouver le soutien de la presse et des parlementaires, quitte à les soudoyer par quelques monnaies sonnantes et trébuchantes, aidé dans cette tâche par un troisième homme, Emile Arton.
Une centaine de ministres et de parlementaires, bientôt appelés les « chéquarts », sont ainsi arrosés alors que la presse (Le Figaro, Le Temps…) lance une campagne antiparlementaire, accusant députés et sénateurs de s’opposer à un emprunt à lots, au risque de contrarier le milieu des petits épargnants désireux de souscrire.
Le 9 juin 1888, l’emprunt à lots est finalement voté. Mais il est trop tard pour la Compagnie, mise en liquidation par le tribunal de la Seine le 4 février 1889, provoquant la ruine de 85 000 épargnants et, à plus long terme, un rejet de la souscription au profit d’une épargne d’état plus sûre. Un an plus tôt, financièrement exsangue et enfin conscient que son canal à niveau n’est pas la solution, Ferdinand de Lesseps confie à Gustave Eiffel le projet de construction d’un canal à écluses.
Le scandale mettra deux années avant d’éclater. La faute au gouvernement qui tente d’étouffer l’affaire et à la presse, bien trop silencieuse pour ne pas être accusée de connivence. Il faudra deux ans pour qu’une enquête parlementaire soit diligentée pour abus de confiance et escroquerie. « La Chambre, désirant qu’une répression énergique et rapide ait lieu contre tous ceux qui ont encouru des responsabilités dans l’affaire du Panama, invite le gouvernement à activer les poursuites commencées. »
Et encore un an avant que La Libre-Parole, journal antisémite d’Edouard Drumont, ne publie une série d’articles sous le titre « Les Dessous de Panama », signés d’un pseudonyme, Micros, en réalité un ex-agent de la Compagnie connu sous le nom de Martin, manipulé par Clémenceau, avec en arrière-plan Cornélius Herz, dépité pour n’avoir pas été rétribué par Ferdinand de Lesseps pour le travail effectué.
Les articles visent à la fois la faillite de la Compagnie mais plus encore la corruption des parlementaires et ceux qui ont servi d’intermédiaires. Principal désigné : Jacques de Reinach. Rusé, ne voulant pas servir de bouc-émissaire, il confie à La Libre Parole une liste de personnalités politiques qu’il a réunie dans le but de faire étouffer l’affaire par le gouvernement. Erreur d’appréciation car le gouvernement est déterminé à faire éclater la vérité, aux risques de faire tomber des têtes.
Ricard, le garde des Sceaux, ordonne de poursuivre Jacques de Reinach et les administrateurs de la Compagnie. Le baron allemand est enfermé depuis le 3 novembre 1892 à la prison de Sainte-Pélagie pour une autre affaire. Le 20 novembre, son corps est retrouvé sans vie. Officiellement suicidé ! A moins que… Ses deux complices, Herz et Arton, fuient en Angleterre pour échapper à la justice. Un mois plus tard, ils font parvenir à La Libre Parole une liste de cent quatre députés compromis, désignant entre autres Rouvier, Clemenceau et Floquet.
Le 9 février 1893, le tribunal condamne à 5 ans de prison et 3000 francs d’amende Ferdinand de Lesseps et son fils Charles. Marius Fontane, de Cottu (administrateurs) et Gustave Eiffel écopent de 2 ans avant que le créateur de la tour éponyme ne soit réhabilité.
Le 20 mars, l’ex-ministre des Travaux Publics Baïhaut, le seul à avoir avoué, en prend pour 5 ans. Trois mois plus tard, la condamnation des Lesseps et de leurs complices est cassée pour vice de procédure, sans renvoi, le tribunal mettant en avant la prescription. Ferdinand de Lesseps n’aurait, de toute façon, pas subi sa peine. Devenu sénile, il s’éteint chez lui le 7 décembre 1894, à l’âge de 88 ans, son image définitivement écornée par ce scandale.
Politiquement, l’affaire de Panama fait perdre des sièges aux radicaux lors des élections suivantes, notamment Clemenceau, battu dans le Var et qui débute là une traversée du désert de dix ans avant de revenir sur la scène politique.
Bientôt, le scandale sera éclipsé par l’affaire Dreyfus qui divisera profondément la France. Pour autant, le percement du canal n’est pas abandonné. La concession, les actions et les avoirs sont rachetés par les Etats-Unis lors du traité Hay-Bunau-Varilla, en novembre 1903 avec un surcoût de 40 millions de dollars.
Le 15 août 1914, en pleine déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, le canal de Panama est enfin inauguré, trente-cinq ans après les premiers coups de pioche.
Enfin, en 1999, le canal est rétrocédé au Panama. L’eau avait depuis longtemps coulé entre les rives du scandale !


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