Paul Doumer ou l’injuste fin d’un juste

Outre leurs identiques prénoms, quel rapport peut-on établir entre Paul Ramadier et Paul Doumer, son aîné de 31 ans ?

Les forts en thème (politique) répondront illico : « une exemplaire carrière de parlementaire ». Exact ! A ceci près que celle de Doumer fut couronnée par une élection à la fonction suprême de la République. Mais là ne s’arrête pas la comparaison, tant les deux hommes présentent des caractéristiques jumelles. A l’évidence, deux bourreaux de travail. On dira du président Ramadier ce que l’on disait du président Doumer trois décades plus tôt :

-La lumière de son bureau s’allume dès cinq heures du matin pour ne s’éteindre qu’à minuit !

Seule nuance : il s’agit pour l’un de la fenêtre de l’Hôtel Matignon et pour l’autre de celle de l’Elysée.

Allons plus loin. On retrouve chez les deux Paul ce souci -poussé jusqu’à l’obsession- de l’économie. Deux champions de la lutte anti-gaspi avant la lettre ! Qui sabreront dans les budgets de fonctionnement des palais républicains dont ils jugeaient le train de vie dispendieux. On eût aimé que ce genre de vertu citoyenne servit d’exemple mais il semble que l’on soit loin du compte…

Hélas, les deux Paul suscitèrent plutôt les railleries de successeurs moins soucieux des deniers publics et prompts à confondre pingrerie et honnêteté. A leur sujet, on a relevé la même boutade, le ton péjoratif étant de rigueur :

-Que voulez-vous, c’est un « bougnat » !

Nous y voilà ! Tout comme Ramadier, Paul Doumer a revendiqué très haut ses origines aveyronnaises, son père, modeste cheminot natif de Cransac ayant épousé une Capdenacoise.

Ce grand Monsieur, érudit et austère, a sa place dans cet ouvrage, le temps d’évoquer les ultimes et tragiques instants de sa vie.

Le 6 mai 1932, le président Paul Doumer quitte à 14 heures 30 sa résidence de l’Elysée pour se rendre, rue Berryer, à une vente d’écrivains anciens combattants. Aucune précaution n’a été prise à l’occasion de ce déplacement du chef de l’Etat. Seuls, deux gardes du corps accompagnent le Président : Paul Guichard, directeur de la Police et André Leroux, commissaire spécial du Palais.

Avant de pénétrer dans l’immeuble de la fondation Rothschild où se déroule la réception, Paul Doumer prie ses « anges gardiens » de demeurer discrètement à l’écart :

-Je viens ici en ami des écrivains, plus qu’en visiteur officiel.

N’en déplaise au Président, la foule des invités l’attend, entourée par la meute des journalistes. Les photographes de presse jouent des coudes pour réussir le cliché du jour. Le tout-Paris littéraire est présent avec de nombreux ministres, dont Paul Raynaud, garde des Sceaux. On attend un discours officiel du président de la République qui se contente d’improviser sur un ton familier :

-J’ai le plaisir de saluer ici d’honorables écrivains qui, en plus de leur talent, ont prouvé leur attachement à la patrie en risquant leur vie pour elle.

Sans fausse modestie, Paul Doumer rappelle au passage qu’il est lui-même homme de lettres et patriote et que deux de ses fils sont morts dans les tranchées de 14-18.

Après quoi, place au bain de foule. Le Président se fraye un chemin jusqu’au stand où l’écrivain Claude Farrère signe ses oeuvres. Les deux hommes ont, jadis, fraternisé sous l’uniforme en Indochine. L’auteur achève de dédicacer son plus récent titre, « La Bataille » à un lecteur corpulent qui, avec un fort accent slave, lui exprime son admiration. Paul Doumer choisit un exemplaire de luxe. Le colosse lui cède sa place, fait mine de s’éloigner mais, au bout de trois pas, se retourne et -dégainant un pistolet de gros calibre- tire dans le dos du président de la République.

-Ca ne fait que commencer ! hurle le meurtrier en tirant une deuxième balle qui pénètre derrière l’oreille droite avant de ressortir sous la pommette. Avant que les deux gardes terrassent le tireur, celui-ci a eu le temps de décharger son arme à trois reprises sur Paul Doumer, blessant au passage Claude Farrère…

La stupéfaction passée, s’ensuit un mouvement d’extrême confusion retardant l’évacuation du blessé que l’on dirige d’abord vers l’Elysée avant de le conduire à l’hôpital Beaujon. La victime a perdu tant de sang que les transfusions s’avèrent vaines. Paul Doumer ne sortira du coma que durant quelques secondes, le temps de murmurer :

-Ce n’était pas un Français, au moins ?

Il expire avant l’aube du 7 mai, quatorze heures après l’attentat.

Qui est l’assassin du Président ?

Le colosse, que les « anges gardiens » de l’Elysée ont paralysé au sol, est désarmé. Poussé manu militari vers le proche commissariat du Faubourg Saint-Honoré, il y arrive hagard et le visage tuméfié ainsi qu’en témoigneront les nombreux clichés qui paraîtront dans les quotidiens et l’hebdomadaire « L’Illustration » de l’époque : les agents qui l’escortaient ont eu du mal à protéger le criminel d’un lynchage à mort.

Interrogé, le colosse ne pipe mot. Tétanisé. Les policiers le fouillent. Un second revolver, plus petit, est trouvé dans sa veste, ainsi que l’exemplaire de « La Bataille » que Claude Farrère a dédicacé : « A Claude Brède, en toute cordialité ». La page de garde est tachée de sang encore frais !

-Claude Brède ? C’est votre nom ? demande le commissaire.

-Non, je suis Russe. Je m’appelle Paul Gorgulov, avoue le pseudo Claude Brède.

Alors se produit une chose étonnante : l’agresseur exhibe une liasse de feuillets manuscrits portant en guise de titre : « Mémoires de Paul Gorgulov qui a tué le président de la République française ».

Folle extravagance ! Mesurant sans doute le risque d’être abattu sur place, Gorgulov a éprouvé le besoin d’emporter dans sa poche ce morbide aveu qui décrit son crime avant même qu’il ne soit commis !

Songeons qu’à la minute où le commissaire, ébahi, découvre sur le message ce verbe conjugué au passé, « a tué le Président », tout le monde espère que Paul Doumer survivra à ses blessures. Hélas, il n’en fut rien, on le sait. Son assassin monopolisa la parole durant le procès qui s’ensuivit, revendiquant l’entière responsabilité de son acte, destiné à punir -à travers la mort du président de la République- les Français coupables, selon lui, « de complaisance envers le régime soviétique, bourreau de la Russie » !

Les avocats de la défense n’avaient plus qu’à implorer le jury d’épargner la tête de leur client très évidemment dominé par une folie paranoïaque. En vain : le 14 septembre 1932, Paul Gorgulov paya sa folie sous le couperet.

Cinq mois plus tôt, notre compatriote Paul Doumer avait reçu l’hommage des Français, unanimement choqués par sa fin tragique.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.