Paul Pons. La lutte finale
L’épervier s’envole dans l’air avant de retomber dans l’eau glaciale de la Garonne en crue, en amont d’Agen (Lot-et-Garonne). Le pêcheur qui vient de le lancer, debout à l’avant de sa barque à fond plat, est un habitué de cette pratique qui demande une certaine dextérité dans le geste. Pourtant, cette fois, l’épervier s’est accroché aux rochers de la rive. Le pêcheur tente de le libérer de son emprise. Son impressionnante musculature n’y fait rien. L’épervier résiste. L’embarcation tangue puis chavire, projetant le malheureux dans le fleuve. Le filet accroché à son poignet par une corde l’entraîne dans le courant, très fort à cet endroit. L’homme se débat. Une lutte finale s’engage. L’ultime combat pour Paul Pons. Quelques minutes plus tard, à défaut de poissons, c’est un homme sans vie qui est remonté à la surface. Nous sommes le 14 avril 1915. L’un des plus grands champions de lutte gréco-romaine, longtemps considéré comme imbattable, vient de tirer sa révérence, quelques années après avoir quitté les salles de lutte.
Les hommes forts ont toujours été goûtés du public qui apprécie leur puissance, la beauté de leurs prises et l’esthétique de leurs corps. Bêtes de foire jusqu’au milieu du XIXe siècle, les lutteurs obtiennent ensuite une certaine reconnaissance en sortant des baraques pour se produire sur les scènes des cabarets avant de faire de la lutte un sport à part entière. De leur impressionnante musculature découlent des surnoms sans équivoque : voilà Constant le Boucher, Arpin le terrible Savoyard, Bonnet le Bœuf, Antonitch le Géant. Tous hommes qui culminent à plus de 1,95 m et pèsent sur la balance plus du quintal.
De son côté, Paul Pons, de son vrai nom Hyacinthe Pont, a hérité du surnom de Colosse. C’est que la nature n’a pas été avare avec le gamin né à Sorgues, dans le Vaucluse, en 1864. Adolescent déjà, il se taille une belle réputation de costaud en remportant plusieurs tournois agrémentés de sommes coquettes. Du coup, notre Hyacinthe voit plus loin que le bout de sa forge. Adieu feu et fer qui aggravaient sa fragilité oculaire. Le voilà parmi les forts des docks de Marseille où sa carrure fait sensation. Peu d’adversaires osent le défier et ceux qui tentent leur chance se retrouvent le nez dans le tapis. Un tel phénomène ne peut échapper à l’œil averti de l’Italien Pietro Dalmasso. Un champion celui-là, craint par tous les lutteurs, qui triomphe dans les combats organisés aux Folies-Bergères. La chance pour le désormais Paul Pons d’embrasser une carrière professionnelle. Direction Bordeaux pour y subir un entraînement en règle afin d’être prêt pour des combats autrement difficiles que ceux déjà remportés.
De ce temps de jeunesse, Paul Pons s’en souvient avec nostalgie : « A l’époque de mes débuts dans la lutte – je parle d’il y a vingt ans – Bordeaux comptait quelques gymnases athlétiques que l’on pouvait considérer comme les académies d’un sport que les jeunes gens du pays avaient dans le sang. C’étaient de modestes petits cafés derrière lesquels était réservée une salle où l’on trouvait le matériel nécessaire au travail des poids et un carré de sciure de bois couvert d’une large toile qui jouait le rôle de tapis. Athlètes et lutteurs s’y donnaient rendez-vous. Jamais, au grand jamais, même en payant très cher sa place dans les music-halls les plus somptueux, on ne vit plus jolies luttes que celles disputées dans ces pittoresques établissements où fréquentait un monde étrangement mélangé de portefaix, de travailleurs des chais, de rouliers, d’honnêtes tâcherons, de gens douteux et d’individus tarés. Il était impossible de faire à la porte le contrôle de la condition sociale de chacun. L’amour de la lutte poussait vers le même caboulot – sans savoir qui ils y coudoieraient – les fanatiques du sport.
« Dans ces cabarets, on buvait peu, on ne jouait jamais ou si rarement, si paisiblement que la dame de pique était considérée comme une honnête et distrayante personne de qui on tirait quelque distraction sans qu’elle pût vous faire perdre la tête. Les habitués de l’endroit étaient gens aimant la lutte avec une sincérité, une ardeur enthousiaste qui avaient fini par créer une pléiade étonnamment fournie d’amateurs d’élite et une phalange de dilettantes, de connaisseurs réellement avertis et sachant apprécier, juger à sa valeur exacte le travail qui s’accomplissait sous leurs yeux. C’était de la lutte dans toute sa quintessence sportive que l’on voyait alors pendant les séances d’entraînement dans ces cabarets athlétiques de Bordeaux. Les hommes y donnaient le meilleur d’eux-mêmes, dépensaient toute la générosité de leur nature, toute la fougue de leur tempérament sans subir cette influence qui agit sur les individus les plus réfractaires à l’ambiance surchauffée et surexcitante d’une salle de spectacle. Ici point de contingences susceptibles d’éveiller chez les adversaires une nervosité préjudiciable à la beauté, à la pureté du style athlétique des rencontres. On y dépensait sans compter des trésors d’énergie, d’habileté, de souplesse. Ces petits gymnases, c’était la grande et vraiment belle école de lutte qui a étendu son influence, marqué son empreinte sur tout ce qui a lutté, lutte et luttera.
La manière de faire adoptée de nos jours, le choix des sujets pris trop volontiers parmi les hommes plus impressionnants d’apparence que lutteurs de métier, ont sensiblement modifié la
conception que l’on avait autrefois de ce que devait être une lutte pour fournir son maximum d’intérêt sportif. Le music-hall a, de nos jours, dénaturé le sens – je ne dis pas la sincérité – de la lutte. Les grandes tournées à travers l’Europe ne lui ont pas valu grand’ chose. Les lutteurs y ont beaucoup gagné mais le sport lui-même y a énormément perdu. C’est dans les petits gymnases obscurs que se sont formés des hommes comme on n’en voit plus aujourd’hui. Leurs noms sont restés ignorés de la foule car c’étaient de simples amateurs qui venaient là le dimanche et tâtaient en petit comité les professionnels les plus notoires. Et ceux-ci n’avaient pas toujours le dessus. »
Pietro Dalmasso ne s’est pas trompé sur ce gaillard qui pèse 118 kg et mesure 1,95 m. De quoi imposer le respect à Bordeaux puis à Paris où Paul Pons se forge vite un nom à la force de ses bras. Un qui n’est pas impressionné par cette réputation, c’est l’Américain Tom Canon. Ce lutteur a de l’acier dans les biceps et personne ne lui résiste. D’autant plus qu’il est l’inventeur d’une nouvelle prise – le bras à l’américaine – qui consiste à faire passer le bras de son adversaire derrière le dos puis de serrer avant qu’il ne s’écroule. Le défier revient à perdre sa virginité de vainqueur. Mais Paul Pons n’a pas froid aux yeux. Gagnant, il deviendra l’homme à battre, grossi de quelques monnaies sonnantes et trébuchantes en plus. Ce soir-là de 1891, Tom Canon trouve son maître et doit s’incliner. Seul bémol : la réputation de Paul Pons le Colosse est tellement importante que personne ne veut plus se mesurer à lui. La rançon de la gloire. Presque réduit au chômage, il retourne à Bordeaux, entame une tournée à travers l’Europe avant de revenir s’installer à Paris pour diriger un gymnase, avenue des Tilleuls, où son nom seul attire la foule des lutteurs en herbe désireux de marcher sur ses pas.
Toutefois, Paul Pons n’a pas abandonné la compétition. La presse sportive qui annonce l’arrivée dans la capitale de trois Turcs déclenche en lui de nouvelles envies de conquête. Du lourd que ces Turcs ! Pas très grands mais une musculature de titan, des bras comme des étaux et des jambes de boeufs. Qu’importe ! Aux Folies-Bergères, l’effervescence est à son comble quand le chauffeur de salle annonce le combat des géants : Paul Pons contre le Turc Yousouf. Au bout d’un quart d’heure, le combat n’a toujours pas livré son verdict. Personne ne se risque à désigner le futur vainqueur quand soudain Yousouf saisit Paul Pons à l’épaule. La prise est redoutable au point que le Français, au bout de quelques secondes, gueule aux arbitres : « Enlevez-le, il me tue ! »
Le Colosse a mis un genou à terre mais n’a pas dit son dernier mot. En 1898, devant la popularité de la lutte, le Journal des Sports décide d’organiser les premiers championnats du Monde à Paris. Durant tout le mois de novembre, le Casino de Paris draine la foule des grands jours venue voir les trente-quatre lutteurs engagés qui, chaque soir, s’affrontent pour décrocher le premier titre mondial de lutte. Paul Pons fait partie des favoris mais il doit se méfier des Français Gambier et Laurent le Beaucairois ; de l’Anglais Green, du Russe Pytlasinski et de son ex-élève Constant le Boucher. Un après l’autre, Paul Pons terrasse ses adversaires jusqu’à la finale où le Russe Pytlasinski ne peut résister au Colosse malgré tous ses efforts. « La rencontre, écrit le Journal des Sports, donna lieu tout d’abord à deux reprises où les antagonistes firent preuve d’une virtuosité extraordinaire. Cependant, si l’on veut mon opinion franche, et dénuée de toute considération sympathique, j’avais l’impression – et beaucoup l’eurent également – de la supériorité manifeste du champion français, plus brillant que jamais. Pytla, malgré sa science et l’état parfait de son entraînement, ne pouvait rien contre cette exception de la nature qu’est le géant Pons. Celui-ci a lutté hier mieux que jamais. » Un titre qui fait entrer Paul Pons dans la légende du sport et lui rapporte la jolie somme de 2000 francs en espèces.
Le lutteur de Sorgues ne renouvelle pas son exploit les trois années suivantes. À-t-il arrêté définitivement la lutte ? Pas vraiment puisque le revoilà, en 1902, lançant un défi provocateur à ses adversaires. Paul Pons est de retour et bien décidé à reprendre son leadership. « Il veut que, dans la mémoire des hommes, le souvenir de ses exploits et de sa taille herculéenne reste comme une légende fantastique… » Un come-back qui attire le public aux Folies-Bergères désireux de voir vaincre ou tomber le Colosse. Un come-back réussi puisque, de 1902 à 1904, il s’adjuge la fameuse Ceinture d’Or, redevenant, à quarante ans, ce lutteur invincible qui sait faire vibrer le public : « C’est en effet entre Raoul le Boucher et Paul Pons qu’a eu lieu la lutte finale. Après les 35 minutes de la première soirée, ils se sont retrouvés aux prises. La lutte fut des plus mouvementée. À la troisième reprise, qui était d’une durée illimitée, les deux antagonistes, comme pressés d’en finir, s’attaquent avec vigueur et fréquemment s’attirent de vifs applaudissements… Raoul parvient à enlever son rival par une ceinture arrière et se laisse choir avec lui. Pons s’assure vivement une prise de bras, et, donnant toute sa force, fait toucher les deux épaules du jeune champion. Cela après 1 h 1’ 13’’ de lutte. Le temps total est donc de 1 h 36’ 13’’. »
Toutefois, selon la presse de l’époque, l’exploit de Paul Pons précède sa retraite. Le lutteur est fatigué par un sport ô combien exigeant. Sans compter le poids des ans et la concurrence d’une jeunesse de plus en plus performante. Est-ce son triple succès qui l’incite à continuer encore un peu ? Certainement car Paul Pons est suffisamment à l’aise financièrement. Avec les tournois remportés, il a acquis, après son mariage en 1901, une petite propriété dans la région d’Agen ainsi que quelques biens immobiliers. De quoi voir venir mais pour l’instant, la lutte passe avant la retraite.
Le voilà donc en 1907 disputer le championnat du Monde. Nombreux sont ceux qui pensent que Paul Pons va disputer le combat de trop. Que nenni ! L’homme semble plus fort que jamais et atteint la finale après avoir défait des terreurs comme Constant le Marin ou Omer de Bouillon. « Le 10 décembre, devant une foule énorme, et après une lutte mémorable, notre champion national a tombé le puissant champion d’Europe Jacobus Koch, remportant ainsi le titre de Champion du Monde. Les deux courageux athlètes furent merveilleux et, certes, ils nous ont permis de voir un combat unique dans les annales de la lutte. Aussi, les milliers et milliers de spectateurs ont-ils fait une ovation formidable aux deux champions. »
Battu l’année suivante en finale, Paul Pons quitte définitivement son habit de lutteur en 1908 après vingt ans de présence au plus haut niveau. Le temps pour lui de raconter ses souvenirs dans La vie au grand air (1907) puis de publier un ouvrage sur la lutte : « Manuel complet. Souvenirs d’un lutteur », clôturant une carrière exceptionnelle, curieuse et pittoresque. Avant de disparaître tragiquement dans les eaux tourmentées de la Garonne. Car « rien n’est jamais acquis à l’homme. Ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix… »


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